CHAPITRE XII
L'INTERMÈDE DE NEUCHATEL
La révolution de 1848 avail enlevé Neuchâtel au roi de Prusse, mais le protocole de Londres, de mai i852, avait formellement reconnu son droit. Les chefs de la noblesse neuchâteloise résolurent de le revendiquer par un coup de main. Manteuffel le leur déconseilla : ils se crurent encouragés par le silence du Roi. Dans la nuit du 3 septembre 1856, deux petites colonnes, commandées par le lieutenant-colonel Meuron et le comte Pourtalès, surprirent et occupèrent le château de Neuchâlel, arrêtèrent les fonctionnaires et annoncèrent le rétablissement du gouvernement royal. La population du canton, assistée des populations voisines, accourut; le gouvernement fédéral intervint, occupa la ville, arrêta une soixantaine de personnes et les renvoya devant le tribunal fédéral.
Le roi de Prusse demanda l'élargissement des prisonniers. Si le Conseil fédéral Teût accordé, Taffaire était finie, car la renonciation
fuserait de renoncer à ses droits, ou mettrait en avant des conditions inacceptables, les deux cabinets proposeraient aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg de reconnaître la république et le canton de Neuchâtel comme partie intégrante de la Confédération helvétique, et de se déclarer dégagés des obligations contractées par le protocole signé à Londres en mai 1852; sauf à passer outre si à Vienne et à Pétersbourg on n'adhérait pas à leur proposition*.
Dans la Conférence, on eut grand'peine à s'entendre. L'Angleterre soutint les résistances suisses; l'Empereur, d'accord avec laRussie, seconda plutôt les exigences prussiennes. Enfin les quatre puissances neutres s'accordèrent sur un traité de médiation. L'Empereur envoya le prince Napoléon chercher à Berlin la signature du Roi (6 mai).
Dans ce voyage le prince Napoléon fît des déclarations compromettantes, dont l'Empereur ne l'avait pas chargé. A Francfort, il s'empare de Bismarck pendant une soirée, Tentretient à l'exclusion de tous les autres invités, le charme par son intelligence, sa connaissance des affaires allemandes et le surprend par l'imprudence de son langage. Il est amer contre l'Angleterre et
1. Note échangée avec rambassadeur d'Angleterre, le 16 février 1857.
L'INTERMÈDE DE NEUCHATEL. 403
contre TAutriche ; il ne veut pas d'une alliance franco - russe ; Tunion entre la France et la Prusse, c'est-à-dire des deux peuples les plus civilisés du monde, est la plus naturelle de toutes, et peut devenir avantageuse aux deux pays ; la France ne demanderait des agrandissements que dans le cas où d'autres puissances s'agrandiraient, comme, par exemple, l'Autriche dans les Principautés.
A Berlin il fut reçu avec cordialité par le Roi et la famille royale, avec curiosité et respect parle peuple. On lui affecta les appartements occupés par son oncle en 1806. Il rechercha l'ambassadeur anglais Loftus avec autant d'empressement que Bismarck à Francfort et lui fit des confidences non moins explicites : — Son cousin voulait l'alliance prussienne, mais d'accord avec l'alliance anglaise, non en dehors d'elle; la France et l'Angleterre devaient toujours agir de concert dans toutes les questions européennes; il manifesta encore son antipathie contre la Russie, il y avait deux points à protéger contre elle, la mer Noire et la Turquie, Varsovie et la Baltique,
Malgré la liberté de son langage, il ne manqua à aucune convenance, et ne perdit pas de vue l'objet spécial de son voyage : par son tact et son esprit, il décidale Roi à signer le traité par lequel, moyennant quelques colifichets honorifiques et un million, dont il n'exigea même pas le paiement, il renonçait à ses droits sur Neuchâtel (26 mai 1857).