‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 91 sur 155 · février · texte numérisé non relu

février

« Je me ferai caporal tant qu'on voudra, avait écrit Thouvenel, quand j'aurai une consigne. » Il la reçut : elle était d'assurer la sincérité des élections.

La tâche n'était pas facile. La Porte avait installé dans les Principautés deux caïmacans, Ghica en Valachie, Balshe puis Vogoridès en Moldavie, avec l'instruction officielle de conserver une position impartiale, et avec le mandat secret de s'opposer par tous les moyens à l'élection de Divans favorables à l'Union. Le Grand Visir qu'on nous supposait acquis, Aali, avait été remplacé par Rechid, dévoué à Strattford. Le Sultan était d'autant plus sûrement tenu en laisse qu'il avait ajouté aux plaisirs du harem ceux de la bouteille.

En Valachie, Ghica, surveillé par la Commission européenne, n'avait agi que par ruse. En Moldavie Vogoridès recourut à la violence ouverte : destitutions, suppressions de journaux, arbitraire sous toutes les formes, et, pour tout couronner, listes électorales dont étaient exclus les neuf dixièmes de la population. Par ces pro- <5édés il obtint les élections qu'il voulut.

Thouvenel, appuyé par les ambassadeurs de Russie, de Prusse et de Piémont, protesta contre ce scandale, réclama l'annulation des élections frelatées, en menaçant de rompre les relations diplomatiques.

Cette menace mit Palmerston hors de lui. Dans un des petits billets en français qu'il échangeait avec Persigny, il s'éleva contre ce qu'il appelait le système agressif de Thouvenel : « Thouvenel est sans doute un homme capable, mais il a fait son possible en Grèce pour amener une rupture ouverte entre nos deux pays, et il me semble qu'il travaille avec persévérance à arriver au même résultat en Turquie. Il serait déplorable si M. de Thouvenel réalisait son projet ; mais, comme je vous l'ai souvent dit, nous sommes prêts à toutes les éventualités telles pénibles qu'elles pourraient être. Mille amitiés. » — Persigny se souvint alors qu'il était l'ambassadeur de France; il rétablit les faits, justifia Thouvenel, et il conclut avec dignité : « Permettez-moi de vous dire que c'est avec un douloureux étonnement que je vous vois admettre aussi facilement les déplorables éventualités auxquelles vous faites allusion à la fin de votre lettre. Je crois à la nation anglaise trop de bon sens et trop de raison pour la supposer un seul instant disposée à soutenir les fautes d'imprudence ou d'amourpropre d'un de ses agents au prix de l'amitié de la France. »

La mauvaise humeur des ministres anglais et de la cour s'accrut encore de la nouvelle, désormais publique, que les souverains de France et de Russie allaient se rencontrer prochainement à Stuttgard. Un incident de plus, et l'alliance anglaise se rompait, comme après 1840, comme après les mariages espagnols. C'est ce que

l'Empereur voulait toujours éviter à tout prix. Il eut recours au grand moyen, il demanda avec insistance à la Reine une entrevue privée à Osbor&e. Elle la lui accorda.

Néanmoins les hostilités ne cessèrent pas immédiatement. Avant même de s'embarquer pour Oiîborne (5 août), Walewski télégraphia à Thouvènel de rompre les relations diplomatiques s'il n'obtenait pas satisfaction. Palmerston de son côté, instruit des propositions qu'apportait l'Empereur, écrivait à Persigny : « Si telles sont les opinions de l'Empereur, pourquoi vient-il à Osborne ? »

L'Empereur arriva avec Walewski et l'Impératrice. Il fut rejoint par la dépêche de Thouvenel, annonçant que le 6, à midi, avait eu lieu la rupture des relations avec le Sultan. Il lui lit répondre de suspendre son départ jusqu'après l'entrevue.

Les premières explications furent tendues. L'Empereur se plaignit des façons brutales de Palmerston ; il n'avait pas voulu lire ses derniers billets à Persigny tant il les trouvait inconvenaats ; il déplora l'empressement à l'accuser de déloyauté chaque fois qu'il émettait une opinion différente de celle du cabinet anglais. « Les grandes nations ne pouvaient cependant pas renoncer au droit d'avoir une opinion à elles..

— Rien ne serait plus absurde qu'une telle prétention, répondit le prince Albert. Mais au fond de nos altercations est engagé un principe sur lequel je vous prie de vous expliquer avec franchise. Nous sommes entrés dans l'alliance française en sacrifiant beaucoup de sang et d'argent, uniquement en vue de maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman; tenez-vous à cette intégrité?

— Comme simple particulier, non, répondit l'Empereur, je n'ai aucune sympathie pour des gens aussi misérables que les Turcs, mais conime homme politique, je ne suis pas disposé à renoncer au but originel de l'alliance pour laquelle la France a fait aussi de grands sacrifices. — Eh bien! alors, ne vous rapprochez pas de la Russie qui veut détruire l'intégrité de l'Empire ottoman. » — L'Empereur nia que la Russie formât d'aussi noirs complots; du reste, il s'était contenté de ne pas repousser impoliment ses avances, et avait répondu à de bons procédés avec une froideur plutôt excessive; lui et son peuple avaient bien plus sujet d'être choqués de l'alliance subite des Anglais avec la perfide Autriche. . Walewski de son côté maintint vis-à-vis de Clarendon et de Palmerston notredemande d'annulation des élections moldaves, il en démontra la justice; toute transaction nous était impossible; nous étions trop engagés; nous ne reculerions pas. Sur le fond même de la question, il n'abandonna pas le point de vue de l'Empereur, toutefois en ajoutant « que le Gouvernement anglais, manifestant la disposition d'agir dans notre

sensàConstantiiioplc,nousétions décidés, comme nous en avions toujours eu l'intention , à nous mettre d'accord au moyen de concessions mutuelles. Si l'union complète et avec un prince étranger, combinaison que nous trouvions la meilleure, rencontrait de trop grandes difficultés^ nous étions prêts à modifier nos vues afin d'éviter un désaccord avec nos alliés. Pour le moment il ne saurait nous convenir, de peur des fausses interprétations, de discuter les bases d'une entente quelconque ; il faut d'abord que la commission européenne finisse son travail, que les Divans se prononcent, et lorsque la Conférence de Paris se réunira, nous arrêterons d'une manière plus précise avec le Gouvernement anglais la combinaison à laquelle nous pourrons nous arrêter*. »

En temps normal, de telles propositions n'eussent pas été aisément acceptées par les ministres anglais. Mais l'Inde était en feu, on en recevait chaque jour des nouvelles lamentables; l'Empereur se montrait touché de ce malheur de ses alliés, il ne s'opposait pas à ce que leurs troupes traversassent l'Egypte, et il leur offrait même le passage par la France; on avait assez de soucis vers le Gange sans aller en chercher sur le Danube. L'arrangement proposé par Walewski fut donc agréé. On le communiqua confidentiellement aux ambassadeurs de Vienne, en leur recommandant de ne pas en entretenir Buol.

1. Résumé fait par Walewski à Osborne le 9 août 1857, soumis à Palmerston et à Glarendon et approuvé par eux.

Strattford recul Tordre de faire décider par le Sultan, ce qu'il Tavait obligé à refuser, la nullité des élections moldaves, et Thouvenel de reprendre les relations diplomatiques aussitôt que cette annulation aurait été prononcée. Comment s'était produit ce revirement, que signifiait-il? OD n'en instruisit ni l'ambassadeur anglais, ni l'ambassadeur français qui n'y comprirent rien. Les affaires réglées, on se détendit à Osborne, on redevint affectueux, confiant, et l'on causa. L'Empereur reprit avec le prince Albert son thème de la revision des traités de 1815, de ces traités mauvais, si souvent violés, témoignage permanent de la coalition de l'Europe contre la France; il n'y aurait de paix durable en Europe qu'après leur revision. — Le Prince signala le danger de toucher à cette question : le résultat serait le réveil de toutes les mauvaises passions européennes, du sang versé et une guerre générale dont la fin serait peut-être très différente de ce qu'on pourrait prévoir; personne ne se chargerait de la lourde tâche de refondre le statut légal de l'Europe, sans chercher à y obtenir de grands avantages ; de quel côté viendraientils? — J'ai toujours cru, répondit l'Empereur, que les meilleurs moyens pour rendre des services au monde se trouveraient plutôt en dehors de l'Europe que dans l'Europe même; il y a l'Afrique; je ne ferais pas de la Méditerranée un lac français, comme le voulait Napoléon P% mais un lac européen; l'Espagne pourrait avoir le Maroc; la Sardaigne, une portion de Tripoli;

FAngleterre, TÉgypte; TAutriche, une portion de la Syrie, et que sais-je? tous ces pays superbes sont rendus inutiles à rhumanité et à la civilisation par leurs abominables gouvernements ; la France elle-même a besoin d'un débouché pour ses esprits turbulents. —

Dans ces entretiens pas plus que dans ceux de Windsor, il ne fut question de la Belgique ou du Rhin*. L'Empereur parla bien de la Prusse,

4. L'historien allemand Sybel a raconté dans une étude sur Napoléon 111, sur la foi, dit-il, d'un des personnages présents qu'il ne nomme pas, qu'au cours de cette entrevue, après dîner, buvant et fumant tranquillement, tout à fait à son aise, l'Empereur aurait exposé au prince Albert que la famille Bonaparte, pour la consolidation de sa dynastie, avait impérieusement besoin de l'annexion de la Belgique et de quelques parties des provinces du Rhin. Le prince se serait récrié : « Mais quels bouleversements ! quelles luttes ! quelles catastrophes vous iriez provoquer I Notre parlement, la Prusse s'y opposeraient de toutes leurs forces; une guerre colossale viendrait à éclater! — Pas le moins du monde, aurait répondu l'Empereur; on ne tirerait pas un coup de pistolet : à votre parlement je donnerais un bon traité de commerce; quant à la Priisse, elle comprend son intérêt; elle m'abandonnera bien deux millions d'âmes si, en retour, elle peut en acquérir en Allemagne dix à douze millions. » Le prince se serait empressé de détourner la conversation de ce thème dangereux. — Ce récit n'est qu'une invention. Personne n'a assisté aux entretiens intimes de l'Empereur et du prince Albert, et l'on ne sait ce qui s'est dit que par le Mémorandum rédigé par le Prince. Or, dans ce Mémorandum publié dans le hvre de M. Martin, il n'y a rien qui ressemble à ce que l'on a raconté à Sybel, et certes, si de telles énormités eussent été dites, le Prince ne les aurait pas omises et surtout il n'aurait pas écrit dans son Mémorandum, après avoir raconté les projets de remaniement de l'Empereur hors de l'Europe : « J'ai trouvé là une grande amélioration à sa première idée de réformer le vieux monde et la vieille société. »

mais pour exprimer son contentement de ce que Palmerston ne s'opposât pas à l'acquisition par elle du beau port de Kiel. — Leprince Albertparut étonné de cette sollicitude à l'endroit du pays de Bliicher et, avec une bonhomie malicieuse^ il donna l'assurance que si même les Duchés consentaient à s'unir à la Prusse, l'Angleterre ne s'y opposerait pas.

L'Empereur confirma la nouvelle de sa prochaine rencontre à Stuttgard avec le Tsar. — .Le prince Albert répondit que cette rencontre paraissait toute naturelle, et que de fait on ne pouvait l'éviter si l'Empereur Alexandre la désirait, que sans doute le but de cette entrevue était de se parler sans cette réserve qu'il fallait observer avec les diplomates ; puis il ajouta, — cachant dextrement une intimidation sous un conseil, — que connaissant les liens de parenté et d'amitié existant entre cette grande famille des princes du Nord, cimentée par une alliance de près de cinquante ans, il était convçiincu que Napoléon III ne saurait être trop sur ses gardes dans sa conversation avec l'empereur Alexandre, car il pouvait être sûr que chaque parole qui lui échapperait serait immédiatement communiquée à eux tous.

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