CHAPITRE XV
L'entrevue de Stuttgard eut l'effet immédiat de fortifier la politique de l'Empereur à Constantinople et dans les Principautés. Les élections moldaves furent annulées (23 août) et recommencées ; les deux Divans se réunirent, et le Divan moldave à quatre-vingts voix contre deux, le Divan valaque à l'unanimité (19 et 21 octobre 1857), votèrent « pour la réunion des deux Principautés en un seul État neutre, autonome et vassal du Sultan, sous le gouvernement héréditaire et constitutionnel d'un prince étranger ».
Si ce qu'on appelle l'Europe eût eu le moindre sentiment de la justice et du droit, elle eût immédiatement reconnu et sanctionné une volonté aussi expresse d'un peuple ayant droit à l'indépendance et la réclamant avec une telle unanimité. Au contraire, elle se réunit en Conférence (22 mai au 19 août 1858) pour l'empêcher de se réaliser, et elle consacra près de trois mois à cette
œuvre d'iniquité et d'oppression. L'Empereur défendit ouvertement la cause du droit. Son plénipotentiaire Walewski proposa d'accueillir le vœu des populations, et de proclamer l'union des deux Principautés sous un prince étranger; la Russie, toujours fidèle amie, appuya, ainsi que la Prusse et le Piémont; la Turquie s'opposa, mais mollement si on compare son attitude à celle bien plus violente de l'Autriche ; l'Angleterre se rangea du côté de ses amis de Vienne; l'Empereur fut donc encore acculé à l'alternative de rompre ou de proposer une transaction, ainsi d'ailleurs qu'il s'y était obligé par l'arrangement d'Osborne.
Cette transaction fut des plus habiles : en ayant l'air de concéder beaucoup (ses diplomates toujours malveillants dirent même tout)^ elle retenaitl'essentiel ; elle paraissait abandonnerl'union, elle la préparait; elle l'accomplissait dans les choses, sachant bien que logiquement elle se réaliserait ensuite dans la personne. Walewski concéda la séparation politique des deux Principautés sous deux hospodars indigènes à vie, élus par les Divans, astreints à gouverner d'après des principes libéraux , avec l'assistance de ministres responsables et le concours de deux Chambres. Cette concession était aussitôt annulée, reprise ou plutôt rendueprovisoire par l'affirmation indirecte de l'union future. On donnait aux Principautés un nom commun, Principautés unies de Moldavie et de Valachie^ une seule constitution, une législation identique, sauf pour des objets spéciaux
et purement locaux, une organisation militaire commune, une haute cour de justice commune^ une commission centrale permanente chargée de veiller au maintien de Tunité législative; chaque milice avait son drapeau, mais leur unité était marquée par une banderole de couleur bleue; on reconnaissait à chaque Principauté le droit de s'administrer librement en dehors de toute ingérence du Sultan, auquel on ne réservait que le droit d'investiture et un tribut annuel. (Convention du 19 août 1858.)
L'Autriche saisit bien le venin de cette combinaison et la combattit; mais n'étant pas soutenue par les ministres anglais, qui craignaient de heurter le sentiment public de leur nation, elle dut s'y résigner.
L'Europe ne possède pas, dans l'état actuel, un droit collectif supérieur au droit individuel de chaque peuple. L'ukase de la Conférence, malgré les atténuations françaises, restait un acte de violence, sans valeur juridique, n'obligeant pas. Les Roumains n'avaient pas la force de le déchirer ouvertement, ils l'éludèrent. Ils élurent à l'unanimité dans les deux Principautés , comme hospodar, le même personnage, le colonel Couza (17 janvier et 5 février 1859).
Cette élection était évidemment contraire à la récente décision de la Conférence. La Turquie en demanda l'annulation et la faculté d'employer la force pour assurer le respect de la convention internationale. L'Autriche, naturellement, l'appuya; l'Angleterre eût bien voulu en faire autant.
€t si elle s'y fût décidée la France demeurait isolée; mais la Russie se montra encore une secourable alliée. « Je n'admettrais pas, dit Cortschacow, qu'on déclarât cette élection régulière, mais je me prêterai à ce qu'on la confirme exceptionnellement par crainte des difficultés d'une nouvelle consultation. » — Le Tsar ■se déclara plus explicitement; ayant rencontré notre chargé d'affaires, Châteaurenard, au bal de la noblesse, il lui dit : « J'ai toujours pensé que la dernière élection de Couza devait être <;onfirmée par les puissances, et en cela comme en toute chose j'étais guidé par le désir de me trouver d'accord avec l'empereur Napoléon. J'espère que nos gouvernements s'entendront sur ce point comme ils l'ont fait jusqu'à ce jour en toute occasion. » La Russie fut suivie par la Prusse, et l'Angleterre un peu confuse de sa vilaine besogne ne persista pas à seconder l'intransigeance autrichienne. Par conséquent, la Conférence, « tout en reconnaissant que l'élection n'était pas conforme aux prévisions de la convention du 19 août, pour prévenir des éventualités regrettables qui pourraient surgir d'une nouvelle -élection et afin de lever les obstacles qui s'opposaient à l'organisation définitive de l'adminisfaralion dans les deux Principautés, engagea la Cour suzeraine à conférer exceptionnellement l'investiture au colonel Couza comme hospodar de Moldavie et de Valachie. » — La Porte y consentit, en exigeant que l'investiture serait accordée par deux firmans séparés, que deux administrations
distinctes seraient maintenues, et que le nouvel hospodar se rendrait à Gonstantinople pour l'hommage (6 septembre 1859) : restrictions aussi inefficaces que les précédentes et qui n'empêchèrent pas l'union de s'achever.
Voilà donc encore une victoire du principe des nationalités. Elle est due à la persévérance, au sang-froid intelligent de l'Empereur. Chaque fois que la nécessité de tourner l'obstacle, qu'il ne voulait ou ne pouvait emporter d'assaut, l'obhgea à temporiser ou à transiger, ses diplomates, sur toute la ligne, s'écriaient : « Tout est perdu, c'est une calamité que cette absence de toute idée mûrie, de tout esprit de suite, de toute fermeté opportune*. ))En réalité, il ne recula pas un instant; bien secondé par Walewski, il ne cessa de s'avancer vers le but, se montrant de toutes façons supérieur à ceux qui s'arrogeaient de le critiquer sans le comprendre.
Cependant, malgré sa volonté et son sang-froid,
il n'eût pas obtenu ce succès international s'il
n'avaitpas en cette occurrence secoué le joug de
l'alliance anglaise et obtenu l'assistance fidèle,
•dévouée, imperturbable de la Russie.
Les péripéties décisives de la constitution de la nationalité roumaine étaient surmontées quand commencèrent celles plus graves et surtout plus longues de l'affranchissement de l'Italie.