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ET DE FRANCE ~ MANIN

Cavour avait quitté Paris déçu, mais excité et résolu à ne pas laisser se ralentir l'agitation dont il avait donné le signal. Il ne sera plus le ministre du petit Piémont, il deviendra le ministre des griefs, des colères, des souffrances, des revendications, des espérances prochaines de l'Italie. — « Pour la première fois, dit-il à son Parlement au milieu des applaudissements enthousiastes, la question italienne a été discutée devant un congrès européen, noncomme àLeybachet àVérone, pour aggraver les maux de l'Italie, mais avec l'intention hautement manifestée d'apporter quelque remède à ces maux ; pour la première fois , les grandes puissances ont déclaré hautement leurs sympathies en sa faveur; maintenant la cause est portée devant le tribunal de l'opinion publique, devant ce tribunal auquel, selon une parole

mémorable de TEmpereur, appartient la sentence suprême, la victoire définitive; le débat pourra être long, les péripéties multiples, mais confiant dans la justice de notre cause, nous attendons avec confiance le résultat final. » (6 mai 1856.) Et il prend fièrement pour devise : 0 progredïre 0 perirCy ou avancer ou périr.

Pour avancer ou périr, deux concours lui étaient nécessaires, sans lesquels ses artifices diplomatiques eussent été vains : à l'extérieur celui de la France, à Tintérieur celui du parti républicain. Privé de l'appui de la France, il restait à la discrétion de l'Autriche qui l'eût dévoré ; n'obtenant pas l'appui du parti républicain, sa voile fût retombée inerte et n'eût pas été gonflée par le vent vigoureux qui pousse au loin. On ne bouleverse pas les États avec le concours des modérés et des timides.

n n'avait pas eu à dépenser beaucoup d'efforts pour s'assurer le concours français : l'Empereur l'avait spontanément promis. Il n'eut pas non plus à se donner de peine pour domestiquer le parti républicain : les républicains s'ofl'rirent eux-mêmes. Ce ralliement à la maison de Savoie et à la monarchie, auquel l'Italie a dû son existence, fut déterminé par Manin.

Après la chute de Venise, le dictateur vaincu s'était retiré à Paris. Entouré des prévenances françaises, il y vivait pauvrement de leçons d'italien, triste, silencieux, allant du chevet de sa fille malade à ses élèves. Son ami et confident, Pallavicino, celui que Cavour appelait ironique-

ment le Martyr, parce qu'en efifet sa captivité au Spielberg était son principal titre à l'importance, avait eu l'idée délicate de charger sa femme d'une collecte nationale en faveur de l'illustre proscrit. Manin refusa : « Quelle que soit la détresse à laquelle le sort me réserve, vous comprendrez, ma bonne Anna, que je ne consente jamais à mendier ni à consentir à ce que qui que ce soit le fasse pour moi. »

Ses réflexions solitaires d'exilé l'avaient amené à partager l'opinion de Gioberti, qu'il était temps de renoncer à une intransigeance inféconde, que la fidélité à un principe abstrait n'obligeait pas à repousser le seul moyen* pratique de réaliser le rêve si souvent déçu de l'indépendance de la patrie. Esprit lucide, il se rendit compte qu'on n'affranchirait pas Tltalie par des phrases ou par des conspirations, mais par des canons. Or en Italie, le Piémont seul possédait des canons : il fallait donc se rallier à lui et renvoyer la république aux calendes de l'avenir. Bien des républicains le pensaient aussi ; aucun n'avait le courage de s'exposer, en le confessant, aux imprécations mazziniennes et au reproche de trahison. L'immense popularité que la défense de Venise avait attachée à son nom permit à Manin d'oser et de réussir.

Il prit une première fois la parole pour répondre à John Russell. Ce prétendu ami de l'indépendance italienne avait dit : « Les Italiens ne pourraient rien faire de plus nuisible au but qu'ils se proposent que de se soulever contre le gou-

Ternement autrichien ; au contraire, s'ils restent tranquilles, il viendra un temps où ce gouvernement deviendra plus humain et donnera plus de privilèges populaires que l'Italie ne pourrait en obtenir par une insurrection. » (13 mars 1854.) Manin répliqua : « Nous ne demandons pas» à l'Autriche qu'elle soit humaine et libérale ; nous lui demandons qu'elle s'en aille... Non, nous ne nous résignerons pas ; pour une nation qui subit le joug étranger, la résignation est une lâcheté, et nous ne voulons pas être des lâches. » (19 mars 1854.)

Une seconde fois il sortit de son recueillement pour conseiller au parti républicain de se rallier à la monarchie de Victor-Emmanuel. Sobre de paroles selon sa coutume, « le parti républicain si acerbement calomnié, dit-il, fait de nouveau un acte d'abnégation et de sacrifice à la cause nationale. Convaincu qu'avant tout il faut faire l'Italie, que c'est la question préalable et dominante, il dit à la maison de Savoie : Faites l'Italie et nous sommes avec vous, sinon non. Moi républicain je plante le drapeau de l'unification ; qu'autour de lui accoure et se réunisse, prêt à le défendre, quiconque veut que l'Italie soit, et l'Italie sera^ »

Dans sa fièvre d'unité piémontaise, Manin fut hanté, jusqu'à en perdre sa lucidité d'esprit, de la crainte d'une restauration de Murât sur le trône de Naples, L'Empereur n'y songeait guère, non

1. J9 septembre 1855, à Valerio, directeur du Diritto à Turin.

T. III

plus que ses ministres et ses ambassadeurs qui n'ont cessé de le défendre de cette arrière-pensée, non plus, d'ailleurs, que Murât lui-même. Min-ghetti, alors à Paris, s'en convainquit. « Certes, dit-il, ce n'est pas Lucien Murât, bonhomme d'intelligence épaisse comme son corps, peu désireux d'aventures et sans argent, qui travaille à une restauration muratiste. Il aurait accepté la couronne si, après avoir chassé les Bourbons, les délégués de Naples étaient venus à Paris la lui offrir; mais se mettre en émoi, courir les risques avec peu de probabilité de succès, ce n'est pas son affaire. Les menées muratistes, conduites mollement par Saliceti l'émigré et par Lizzabe Ruffoni, secrétaire du Prince, et non parle Prince lui-même, ne furent qu'une velléité sans aucune suite ^ »

Palmerston, malgré sa facilité au soupçon, savait bien à quoi s'en tenir; il ne répondit que par un sourire d'incrédulité aux efforts de Cavour pour éveiller son inquiétude. Néanmoins, Manin dégaina contre ces moulins à vent avec d'autant plus de violence qu'il en prit texte pour mieux affirmer encore le programme unitaire : « Si l'Italie régénérée doit avoir un roi, ce ne doit être et ne peut être que le roi de Piémont. Un Murât sur le trône de Naples serait, par la force des choses, l'émule, le rival, l'antagoniste de la maison de Savoie et par conséquent nécessairement l'ami et l'allié de l'ennemi naturel, l'An-

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