CHAPITRE SEIZIÈME
Gouvernement des royaumes de l'Analmac.
Il ressort de ce nue nous avons exposé précédemment que le système féodal, tel qu'il existait autrefois en Europe, se trouvait complètement organisé dans l'empire de l'Anahuac. Notre vieille maxime, nulle terre sans seigneur, y était généralement admise.
La noblesse, Irés- nombreuse, occupait la plupart des hauts emplois civils et militaires, elle possédait de vastes domaines, des titres transmissibles par droit de primogéniture et d'autres titres personnels accordés à des services rendus, ou attachés aux fonctions qu'elle remplissait dans le palais du monarque. Les maisons et certains vêtements des nobles affectaient des formes particulières interdites aux gens du peuple. On n'approchait un noble qu'avec tous les dehors du respect, et avec des tournures de langage aussi obséquieuses que celles que les nobles eux-mêmes employaient vis-à-vis des rois.
Durant les premiers règnes qui suivirent la reconstitution de l'Anahuac, la noblesse composait un corps politique investi de prérogatives importantcs;elleexerçait,de concert avec le souverain, le pouvoir législatif dans les Irois royaumes, et à Mexico Tenochtitlan c'était elle qui choisissait le roi parmi les membres de la famille royale en cas de vacance du trône. Il y avait dans l'empire les trente grands vassaux de premier rang, dont nous avons eu occasion de parler plusieurs fois; ils formaient les conseils des monarques, et plusieurs d'entre eux comptaient dans leurs domaines plus de cent mille citoyens, et quelques centaines de nobles d'un rang inférieur. Ces hauts et puissants seigneurs exerçaient chez eux une juridiction territoriale complète, ils levaient des taxes sur leurs vassaux, et n'étaient
pas soumis à l'impôt, mais ils assistaient le souverain de leurs biens et de leurs sujets en temps de guerre, et lui amenaient un nombre d'hommes déterminé, proportionné h l'étendue de leurs domaines 1 . C'était donc le gouvernement féodal dans sa pins rigide expression.
Insensiblement le prestige des conquêtes, le caractère religieux attaché à la couronne, le faste de la cour entretenu par les tributs levés sur les peuples vaincus, firent grandir le pouvoir royal dans l'Analiuac aux dépens de celui de la noblesse; enfin ce pouvoir dégénéra, notamment dans le royaume de Mexico, en une sorte de despotisme qui atteignit sa dernière limite sous le règne de Montézuma II. Cependant ce prince lui-même, qui si souvent se mettait audessus des lois et ne tenait pas compte des privilèges les plus anciens, n'osa se permettre de franchir certaines limites, et sous son règne, — encore après que la lutte eut commencé avec les Espagnols, — les affaires importantes se délibéraient dans le conseil composé des grands vassaux, et le roi le consultait fréquemment.
Nous avons dit que les tonnes du gouvernement et de l'administration étaient, à peu de chose près, identiques dans les trois États confédérés de l'empire.
L'administration centrale de chaque royaume comprenait, tout connue à Tczcuco les quatre sections de la justice, des finances, de l'instruction publique ou des académies, et de la guerre.
Le plus haut placé des ministres remplissait les fonctions de lieutenant général du monarque pour tout ce qui touchait à l'adiniiiisU'aiion, k i;i législation intérieure, a la justice civile ou criminelle; il donnait des ordres à la place du
1 Faisons observer que les anciens souteralus des provinces conquises |iar 1rs mis dp l'A im lune in tnmviiieut dans une condition plus élevée que celle de la noblesse. Ils conservaient leur rang princier el le gouvernement de leurs États, et payaient simplement un tribut annuel au suieraiii.
* Voyei ci-dessufl, eh. i.
souverain, lorsque ce dernier ne le faisait pas directement, et il présidait le tribunal suprême du royaume', sorte de cour de cassation chargée de veiller à la stricte observation des lois, et à laquelle on en appelait des tribunaux établis dans les chefs-lieux de chaque province. Au-dessous de ces tribunaux des chefs-lieux étaient placés, dans la hiérarchie judiciaire, ceux des autres villes. Il y avait en outre, dans les différents quartiers des trois capitales, des juges élus annuellement par les habitants, et des commissaires choisis de la même manière et chargés de la police locale. Ces commissaires veillaient sur un certain nombre de familles et rendaient compte chaque jour au ministre de tout ce qui intéressait l'ordre public.
Des huissiers attachés à chaque tribunal introduisaient les parties et maintenaient l'ordre. Puis chacun amenait ses témoins et plaidait lui-même sa cause : on ne connaissait pas l'office des avocats.
Les jugements devaient être rendus promptement, aucun procès ne pouvait durer plus de quatre-vingts jours. Les juges prévaricateurs subissaient la peine capitale.
La législation était très-sévere. On punissait de mort ceux qui maltraitaient les ambassadeurs ou les courriers, qui altéraient les poids ou les mesures, déplaçaient le s bornes des propriétés, volaient les biens de la terre', ou engageaient le eombat avant d'en avoir reçu l'ordre de leurs chefs. La révolte et les crimes contre les mœurs exposaient à la même peine. Les tuteurs infidèles, les dissipateurs, les ivrognes 1 , les
' A Teiruco, celle tour suprême ae composait de huit juges donl quatre nobles et quatre plébéiens.
1 Pour corriger In sévérité de cette dernière disposition , les rois ordonnèrent qu'on ensemençât toutes les terres bordant lescliemins et les routes; il était permis aus pauvres et aui voyageurs d'y prendre ce qui élait nécessaire à leur subsistance.
1 Celoi qui renonce volontairement a l'usage de sa raison , disait la loi , n'est pas digne de vivre. Toutefois, passé l'âge de soixante ans, il était permis de s'enivrer.
hommes et les femmes qui prenaient des habits différents de leur sexe, subissaient le supplice de la corde.
On coupait les lèvres et les oreilles aux menteurs; cl des peines toujours assez graves étaient appliquées aux délits moindres.
Les dispositions pénales dont nous venons de faire l'énumération étaient celles de l'empire proprement dit, car les provinces conquises conservaient leurs lois, leurs magistrats et leur langage.
Il y avait dans l'Anahuac deux sortes de prisons, les unes pour les débiteurs insolvables el pour les personnes dont les délits n'entraînaient pas la peine capitale, les secondes, sortes de cages en bois destinées aux condamnés à mort et aux prisonniers de guerre qu'on voulait immoler aux dieux. On traitait sévèrement les simples condamnés, on donnait au contraire une nourriture choisie et abondante aux prisonniers, afin de leur procurer un embonpoint qui les rendit dignes de figurer sur les autels.
Les fonctions d'exécuteur des hautes œuvres n'étaient rien moins qu'infamantes dans l'Anahuac. Cet officier était considéré comme le représentant particulier du monarque; et souvent les juges eux-mêmes se plaisaient à exécuter les peines capitales. Ce fait n'a rien d'étonnant dans un pays où le privilège d'égorger le s prisonniers de guerre élait considéré comme la plus honorable des prérogatives du sacerdoce.
Le ministre des finances, assisté de son conseil, était chargé de l'intendance générale des impôts et des tributs. 11 désignait les individus qui devaient faire les recouvrements dans les provinces, et conservait les cadastres, les registres des finances et les rôles des terres et des domaines.
On connaissait dans l'Anahuac la distinction entre la propriété foncière et mobilière, entre l'usufruit el la nue propriété. Les biens meubles et immeubles se transmettaient par voie de donation , de vente , d'échange ou de succession. La donation élail a titre gratuit ou à titre onéreux.
L'impôt foncier était l'impôt principal.
Le sol se trouvait partagé entre la couronne, la noblesse, les communautés de villes et de villages ou de temples et d'établissements religieux. Le cadastre, peint sur toile avec la plus scrupuleuse exactitude, indiquait l'étendue des terres et les noms de leurs possesseurs. La couleur violette désignait les biens de la couronne, le rouge ceux de la noblesse, le jaune ceux des communautés.
Les premiers étaient en partie affermés, en partie concédés à des nobles de second rang, à titre d'usufruit. Le produit, Irés-considérable, des domaines affermés, servait à la consommation de la maison royale et de l'immense quantité d'employés, de pauvres et de voyageurs que le Souverain faisait nourrir. Les détenteurs des biens royaux concédés à titre d'usufruit offraient au prince des bouquets et des oiseaux toutes les fois qu'ils paraissaient en sa présence ; ils ne payaient pas d'impôts, mais ils composaient la cour ordinaire du monarque, et ils contribuaient à l'entretien de ses palais et de ses jardins; de plus ils fournissaient à la maison du roi une partie de ses employés et de ses gens de service.
La haute noblesse tenait, ainsi que nous le disions, ses propriétés en fief et en franc-alleu, et ne payait pas d'impôt. Ces domaines passaient de père en lils par ordre de primogéniture; toutefois leurs possesseurs pouvaient les vendre, pourvu qu'ils ne les lissent pas sortir de l'ordre de la noblesse.
Les propriétés dépendantes des temples et des couvents étaient inaliénables et dans les mêmes conditions que nos biens de mainmorte.
Enfin on désignait sous le nom de capulli la terre du peuple ou de la commune. Les possesseurs d'un capulli étaient tous membres d'une tribu , et les terres qui le composaient formaient la propriété inaliénable de toute la communauté. Celui qui en cultivait une portion y avait droit tant qu'il
continuait à la travailler; mais si, par sa faute, il la négligeait pendant deux années consécutives, le chef du caputli en disposait en faveur d'un autre. Personne ne pouvait aliéner la terre d'un caputli, cependant celui qui en avait défriché une partie élait en droit de la louer pour un certain nombre d'années. Le conseil du capuUi se composait des anciens de la tribu sous la direction d'un président élu par eux. Le territoire d'une ville comprenait autant de capullis qu'on y trouvait de quartiers; les capullis réunis formaient la banlieue. Chaque banlieue renfermait un fonds réservé, cultivé en commun par les habitants de la localité, et dont le produit servait à l'entretien des troupes en temps de guerre.
Les impôts se payaient en nature après la moisson et les récoltes; on les conservait dans de vastes greniers construits en bambous, bien aérés et d'où on les tirait à mesure qu'on en avait besoin.
Les Tlalmaitl, qui vivaient sur les terres seigneuriales, occupaient une position inférieure à celle des membres des capullis. Les Tlalmaïtl ne payaient pas d'impôt direct au souverain, mais ils étaient tenus au service militaire, et à des redevances annuelles et lîxcs au seigneur de la terre dont ils avaient le domaine utile. Le Tlalmaïtl était vassal, mais non attaché à la glèbe ; il pouvait se faire rayer des rôles de son village et aller se fixer ailleurs.
Outre l'impôt, les sujets non nobles et les vassaux des seigneurs étaient tenus à des services personnels envers le prince et les grands feudataircs. Chaque jour on répartissait, par quartiers ou par villages, l'obligation de porter l'eau et le bois à la maison des chefs. Toutefois il n'y avait guère que les sujets du voisinage qui fussent obligés à ce service, et cela n'atteignait l'individu qu'une ou deux fois par an. Les corvées se Faisaient généralement par les esclaves; ceux-ci formaient trois catégories, à savoir : les prisonniers de guerre non offerts aux dieux, les malfaiteurs dont les
crimes n'entraînaient pas la peine de mort, et les achetés qui ee vendaient eux-mêmes en présence île quatre témoins. Les esclaves de l'Anahuac jouissaient d'un sort assez doux, ils pouvaient posséder, acheter, se marier. Leurs enfants étaient libres. D'après la loi du pays, nul ne naissait esclave.
Certaines villes, chargées spécialement de l'approvisionnement des demeures royales, ne payaient aucun autre impôt. Elles livraient les étoffes, les nattes, les objets de luxe, les vêtements, les ustensiles, la poterie, l'encens, le gibier, le poisson, le bois, le charbon nécessaires au service du prince, et elies lui fournissaient en outre ses jardiniers, ses bûcherons, ses porteurs d'eau, ses hommes de peine. La quantité de vivres et de provisions de toute nature que fournissaient ces villes était considérable. Torquemada en donne le détail, copié sur des livres de comptes écrits en caractères hiéroglyphiques et qui existaient de son temps. Il fait observer, à ce propos, que tous !cs employés, les seigneurs de la cour, les membres des conseils, les juges, etc., vivaient au palais.
Les marchands , les artistes , les artisans , acquittaient leurs impôts en objets de leur industrie ou en articles de leur commerce, et le roi prélevait un droit sur tout ce qui paraissait aux marchés.
Enfin toutes les provinces conquises étaient tributaires de la couronne et lui devaient une quantité déterminée d'animaux, de fruits, de minéraux et de produits de leurs ferres et de leur industrie. Des peintures conservées au trésor royal indiquaient les lieux tributaires et le montant des tributs '.
Les impôts, les présents offerts à la couronne par les
1 Les tributs consistaient en plumes, étoffes, peaui de jaguars, cacao, vaisselle d'oc, poterie, cochenille, manioc, mais, poudre d'or, colliers, bracelets, émeraudes et autres pierreries, boucliers d'or et d'argent, boucles d'oreilles, turquoises, ambre, cristal, cuivre, copal, gomme élastique, liqueurs diverses, miel, ocre jaune, petits joncs pour faire des dards, nattes, bois, joncs, pierres et ebaux pour bâtir, feuilles de papier d'agave , aigles vivants, oiseau* et quadrupèdes pour les ménageries et la table rojale.
gouverneurs des provinces et les grands fe udat aires , et les dépouilles des vaincus formèrent peu à peu ces immenses trésors que les Espagnols trouvèrent dans les palais des souverains du nouveau monde au moment de la conquête.
Les appointements des fonctionnaires de l'État, depuis les plus élevés jusqu'à ceux du rang le plus infime, se payaient en nature. Les employés du conseil des linances n'en avaient pas de fixes. Les rois se contentaient de leur donner libéralement de quoi vivre, et de leur faire tous les quatre-vingts jours des distributions d'or, de pierreries, de plumes, d'étoffes, de cacao, de maïs, proportionnées à leur mérite. Les percepteurs qui faisaient payer plus qu'il ne leur était dû encouraient la peine de mort. Il était interdit sous la même peine aux membres du conseil de recevoir des présents ou de favoriser une partie de leurs administrés aux dépens des autres.
Le ministre de l'instruction publique, ou des académies, était babilucllemcnt un prince du sang. Un conseil composé de polîtes, de musiciens, d'historiens et de savants l'assislait.Le conseil, divisé en classes distinctes, tenait ses séances dans des bâtiments spéciaux où l'on conservait les archives et les cartes géographiques. Ces cartes, habilement peintes sur toile, indiquaient avec beaucoup d'exactitude la situation des villes, des chemins, des cours d'eau et ia direction des montagnes '. La surveillance de l'enseignement, des écoles et des collèges rentrait dans les attributions du conseil académique.
Les importantes fonctions de ministre de la guerre étaient égalemcn! dévolues à un prince du sang, ou au moins à l'un des principaux seigneurs du royaume. Son conseil se composait des plus illustres guerriers du pays 5 . La surveillance
1 Les conquérants espagnols ont fait un éloge pompeux des cartes américaines.
» Dans le royaume de Tescuco, six vaillants guerriers, dont trois de race noble et trois plébéiens, et quinze officiers originaires des quinze villes
des arsenaux, immenses dépôts d'armes conservées dans des bâtiments dépendants des demeures royales ou des principaux sanctuaires, entrait dans ses attributions.
La plupart des guerres entreprises par les souverains de l'Auahuac, après le rétablissement de l'empire, eurent pour motif ou pour prétexte les obstacles opposés aux relations commerciales de leurs sujets, le refus de payer des tributs convenus, ou des actes de rébellion.
Avant de commencer une guerre , les trois rois se réunissaient pour délibérer sur la marche à suivre. Après s'être entendus, ils chargeaient des ambassadeurs d'aller réclamer le redressement des griefs dont on se plaignait. Ces envoyés, dont la personne était sucrée et inviolable, se faisaient reconnaître à leurs insignes. Ils portaient des vêtements verts garnis de franges, des chaperons à plumes, et tenaient dans la main droite des flèches renversées.
Arrivés dans le pays qu'on voulait châtier, ils réunissaient les vieillards des deux sexes et, de la part des trois rois, cherchaient à les amener à leur avis. Puis, par eux, iis exhortaient le seigneur du lieu à se mettre sous la protection de l'empire, et a ne plus se laisser aveugler par l'orgueil. Ils accordaient vingt jours pour solliciter le pardon des offenses commises, et en finissant ils déposaient à terre une certaine quantité d'armes pour prouver qu'ils ne voulaient pas prendre l'ennemi au dépourvu. Les ambassadeurs attendaient pendant le délai lixé la réponse des vieillards. Si ceux-ci parvenaient à apaiser leur chef, on lui pardonnait, et on le recevait comme allié, en lui faisant jurer de ne jamais se révolter, de laisser les sujets de l'empire libres d'entrer, de sortir, de vendre et d'acheter dans ses titats, et enfin de payer une redevance modérée en or, pierreries, plumes et étoffes. Lorsqu'au contraire la réponse
pritii:i|ffllcs , l'jriiiiiifiit li' conseil de guerre. Le roi NctialiunlcoyoU , plus libéral que ses collègues , avait accordé aux plebéieun une large part dans l'adruinialralion.
PREMIÈRE PARTIE. 159 était défavorable, de nouveaux envoyés arrivaient au bout des vingt jours. Ceux-ci s'Adressaient directement au seigneur du pays et aux nobles de sa famille et de sa maison ; ils leur annonçaient que s'ils ne se soumettaient pas avant l'expiration d'un nouveau délai de vingt jours, ils seraient tous punis de mort, ou immoles aux dieux au cas où on s'emparerait de leurs personnes pendant le combat. Quand le seigneur se rendait à ce nouvel avertissement, on lui pardonnait, ainsi qu'à ses nobles; mais il était obligé a l'avenir de payer un tribut aux trois rois de l'Anahuac. En cas de refus, les ambassadeurs lui oignaient la lète et le bras droit avec une certaine liqueur qui devait lui donner des forces pour résister aux attaques de l'armée impériale ; ils lui lixaient sur la tète, au moyen d'une courroie rouge, un panache en plumes nomme Uqntotl, et lui remettaient une certaine quantité d'armes offensives et défensives. Puis ils allaient se réunir aux premiers envoyés.
Les vingt jours étant révolus, une troisième ambassade se présentait. Elle réunissait les principaux guerriers du pays, et leur disait qu'étant les plus exposés aux chances des batailles, ils devaient engager leur seigneur a. ne pas résister davantage, parce qu'autrement ses États seraient mis à feu et à sang. Lorsqu'il se rendait a ce dernier avertissement, il était seul puni par une augmentation de tribut prélevé sur ses revenus personnels ; mais s'il persistait dans ses refus, les envoyés faisaient un nouveau présent de massues et de boucliers; puis les trois ambassades se réunissaient et venaient prendre congé du prince et de ses guerriers, et leur annoncer que dans vingt jours ils seraient attaqués par l'armée des trois chefs de l'empire , qui accompliraient leurs menaces.
La première mission était composée habituellement de nobles mexicains , le roi de Tczcuco faisait partir la seconde, celui de Tlacopan la troisième.
Pendant ces négociations, les minisires de la guerre des
[rois royaumes et leurs conseils prenaient des mesures nécessaires pour l'entrée en campagne. Des hérauts d'armes étaient envoyés à tons les grands vassaux, et invitaient les guerriers à aller ans temples, et à se tirer du sang en l'honneur des dieux, alln de se les rendre favorables. On ne manquait pas non plus d'offrir des sacrifices aux divinités protectrices des pays que l'on allait attaquer, pour délourner leur colère.
Les troupes se réunissaient promptement; tout homme pouvant servir était soldat. Les feudataires amenaient leurs contingents Les intendants des divers quartiers réunissaient les vivres. On distribuait des manteaux blancs et des nattes a ceux qui se mettaient en marche. Des tlamènes 1 portaient à la suite de l'armée des provisions, des ustensiles, des vêtements, des armes et des ornements guerriers destinés à récompenser ceux qui se distingueraient sur le champ de bataille.
On avait soin de rappeler a tous que celui qui s'emparait du butin ou des captifs d'un autre encourait la peine de mort, et que si l'un des rois venait à être pris pendant un combat, tous les soldats de sa garde, qui devaient le ramener vivant ou mort, subiraient le dernier supplice.
La majorité des soldats n'avait que le petit caleçon désigné sous le nom de maxtli; ils imitaient les vêtements qui leur manquaient en se peignant le corps de diverses couleurs. Les compagnies d'élite portaient de très-épais plastrons rembourrés de coton, et des sortes de chausses et de justaucorps lacés par derrière, faits en toile Irès-forle et couverts de plumes de diverses couleurs. Les plumes de tous les hommes d'une compagnie devaient Cire des mêmes nuances : ainsi il y avait des compagnies rouges et blanches, jaunes et
» L'armée se composait de ces conriugents. Son organisation n'était pas permanente et iraratt avoir eu beaucoup d'analogie avec celle des armées féodales du moyen aye. Sa hiérarchie n'est que trés-imparfaitement connue.
1 Porte-fidk.
bleues, clc. Ce costume résistait aux flèches et aux dards. Les chefs se couvraient la tete de coiffures imitant des tètes de loup, de serpent, de tigre, sculptées en bois, couvertes de la peau des animaux qu'elles représentaient, et souvent enrichies de lames d'or et de pierreries. Lorsque l'on des rois marchait en personne contre l'ennemi, il portait une armure d'or avant quelque analogie avec celles de nos chevaliers; il mettait des colliers, des bracclcls, une superbe coiffure, et a sa lèvre inférieure pendait un anneau enrichi d'une grosse ëmeraude. Un pelit tambour d'nr, lixé an bouclier, lui servait à donner le signal du combat.
Chaque compagnie avait son guidon spécial , orné de plumes. L'un des généraux fixait à son épaule l'étendard du souverain, et durant les combats, il se plaçait en un lieu d'où il pouvait Cire vu de tous; la fleur des braves l'entourait pour défendre ce dépôt sacré.
Outre les plastrons rembourrés, les troupes de l'Anahuac employaient comme armes défensives des boucliers de grandeurs et de formes très- diverses. Habituellement, ils se composaient de joncs flexibles et couverts de plumes pour le vulgaire, d'écaillés de cuivre, d'argent ou d'or pour les personnes d'un rang élevé.
La flèche , la pique , la lance , la fronde , la massue , l'épée, le javelot et le filet à mailles , qu'on jetait sur la léte de l'ennemi, servaient d'armes offensives. Les guerriers garnissaient leurs (lèches d'os, d'arèles ou de pierres taillées, cl les lançaient avec une incomparable adresse. Leurs épées, fort longues et faites d'un bois très-dur, étaient munies, à l'endroit du tranchant, de pierre d'obsidienne fixée au moyen d'une laque indestructible; ils s'en servaient à deux mains, et l'un des témoins de la conquête affirme qu'elles valaient de bonnes lames de Tolède.
Leurs piques avaient jusqu'à seize pieds de long el se terminaient par une pointe de cuivre très-affilée; ils lançaient.
L'EHPlflE MEXICAIN.
leurs javelots à trois pointes avec assez de force |iour percer un homme de part en part, et ils les retiraient promplemenl à eux à l'aide d'un long cordon qui y était fixe, pour les
stiuire aussi des tours roulantes en bots, semblables à celles dont se servaient les Romains pour assiéger les villes, el des balisles, au moyen desquelles ils faisaient voler de grosses pierres à de grandes distances.
Tant que l'année se trouvait en pays ami, on annonçait sou passage deux jouis à l'avance, aliu qu'on tilt prêt à la recevoir; arrivée aux frontières, elle établissait un camp retranché. *
Les guerriers de l'Anahuae n'étaient pas fort instruits sur ce que nous nommons tactique, évolutions, ordre de marche, etc., mais le premier chue dans une bataille était d'une impétuosité inouïe. Après une volée de pierres el de flèches, le combat s'engageait corps à eorps. Des troupes fraîches se tenaient toujours en réserve, et souvent ou feignait une retraite pour attirer l'ennemi dans des embuscades habilement combinées.
La situation de la plupart des cités de l'Amérique centrale cens lit ii ail leur principal moyen de défense. Entourées de plusieurs enceintes murées, elli's s'élevaient généralement sur des sommets escarpés et dominaient de formidables précipices; des sentiers étroits et difficiles y conduisaient, et îl n'était guère possible de les réduire autrement que par la famine.
Les victoires se célébraient par (les fêles el des saeriliecs; le souverain distribuait des récompenses aux guerriers les plus vaillants.
l'armi toutes les récompenses, celle que les braves ambitionnaient le plus était de se voir élevés à la dignité de teuctli ou de chevalier, bien que ceux qui y aspiraient dussent subir d'abord trois années de séquestration complète, de mortifications, de jeûnes et de la plus rude pénitence, .
Les trois années écoulées, le nouveau teuctli se rendait au temple en grande cérémonie; !a, on lui remettait ses armes, on le révélait d'un habit magnifique, et on lui attachait les cheveux au sommet dejla fétc au moyen d'une courroie rouge, ornée d'un bouquet de plumes de prix. Un grand ballet suivait l'initiation, puis avait lieu un banquet, après lequel chaque invité recevait une corbeille contenant de belles étoffes et des bijoux.
Les teuctli remplissaient les plus hautes fondions de l'État et jouissaient en toute occasion et^cu tous lieux d'un droit de préséance; seuls ils se scrvaient;de vaisselle d'or, lis foriiMi. nl ■)■■ >ii< . |-.s «j t.i'ii.-inn.-;. tes pr.nr. î. le. n k '|. i et les tigres. Tous ces chevaliers avaient leurs logements particuliers au palais du monarque, lorsqu'ils y étaient de service.
Pour achever ce tableau très-sommaire du gouvernement et de l'administration de l'empire de l'Anahnac, nous dirons encore que les rois savaient promptement ce qui se passait dans les parties les plus éloignées de leurs Étals. On avait établi, dans toutes les directions et sur tous les chemins, de deux en deux lieues-, des tours servant, de demeure a des courriers toujours prêts à partir. Les hommes destinés à res emplois étaient, formés, dés l'enfance, à courir avec une prodigieuse r.ipiilité. Eu vingt-quatre heures ils transportaient, au moyen des relais dont nous venons de parler, les nouvelles a une distance de plus de cent lieues. La personne de ces fonctionnaires, si inilispen-ables dans des pays où l'usage des animaux de. selie n'existait pas, était sacrée, comme celle des ambassadeurs. On les chargeait souvent de missions de confiance, telies que de transmettre verbalement aux magistrats et aux généraux des ordres du roi, et de rendre compte de leur exécution au'monarque.