‹ L'Empire mexicain histoire des Toltèques, des Chichimèques, des Aztèques et de la conquête espagnole par le vicomte Th. de BussierreChapitre 18 sur 45 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Agriculture, horticulture et ciniitiu-rci 1 de.-. |n'ii[ik's de l'Analiuar.

L'agriculture était en grand honneur dans toutes les contrées civilisées du nouveau monde. Les femmes et les enfants prenaient pari aux travaux de leurs maris et de leurs pères. Ces peuples n'ayant ni Lûtes de somme ou de trait, ni fer, ni charrue, y suppléaient à force do labeur; ils travaillaient la terre au moyen de pieux, de pelles de bois et de quelques instruments en cuivre. Pour ensemencer le soi, le père de famille faisait en ligne droite de petits trous, à dislance égale les uns des autres; les femmes et les enfants, qui le suivaient, y déposaient un ou deux grains de maïs ou de frijol 1 , ou bien encore une racine de manioc, et recouvraient les trous du pied. On sarclait sans peine les champs cullivés de celle façon parfaitement régulière, et ils produisaient d'abondantes moissons; on les entourait de baies d'aloès ou de murs construits en pierres sèches. Les Américains entendaient très-bien les arrosemenls. Les agriculteurs arrêtaient, au moyen de digues a rtis tentent construites, les ruisseaux venant des montagnes, et creusaient une quantité de petits canaux pour diriger les eaux de divers côtés. Les jachères étaient en usage sur le versant des montagnes qu'on ne pouvait pas arroser. Après avoir laissé reposer les terres, on brillait les ronces et les herbes dont elles se couvraient pour leur donner un engrais. On conservait le maïs dans des greniers bien aérés, bâtis en bois léger avec beaucoup d'art.

Les habitants de l'empire donnaient des soins particuliers à la culture de l'aloès inaguy. Ce végétal, l'un des dons les plus précieux que la nature ait fails au Mexique, leur pro-

1 Le hlé «ait Inconnu en Amérique.

curait une boisson saine et Ires-agréafole qui leur tenait lieu de vin; ils tiraient de ses feuilles un fil excellent et un bon papier. Le sucre du maguy était un remède très-aclif pour la guérison des blessures, et ses épines servaient d'épingles et de clous.

L'horiicultiire et ie jardinage avaient atteint un degré de perfection extraordinaire parmi les peuples dont nous nous occupons. Les récits des conquérants espagnols, tout empreints d' ad in irai ion, donnent à cet égardjles témoignages les pins formels; ils célèbrent les jardins et les vergers des princes et des seigneurs du nouveau monde; ils décrivent leurs larges et ombreuses allées, aussi agréables à la vue qu'à l'odorat, la magnifique culture et la variété de leurs arbres fruitiers 1 et résineux, leurs incomparables bosquets, les longues plates-bandes, oit l'on trouvait réunis tantôt les magnilieenees de la flore américaine, tantôt les vi'K'étaiiN qui servent à. la nourriture de l'homme 5 ; les canaux multipliés do ces vastes jardins, leurs immenses viviers, auxquels nn descendait par des degrés de marbre et que peuplaient des centaines d'oiseaux aquatiques au plumage varié; leurs volières, semblables a des écrins vivants, et où les plus gracieux produits de la création étalaient des plumes qui avaient l'éclat du rubis et de l'émeraude, du saphir et de la topaze; enfui ils font l'éloge de leurs nombreuses collections de plantes médicinales, et de l'habileté avec laquelle on savait appliquer leurs vertus aux diverses maladies du corps humain.

En effet, de longues observations et des expériences multipliées avaient fait acquérir aux médecins de i'Anahuac des

' Le cerisier, le noyer, le pommier el le mûrier étaient au nombre des ailires fruitiers Je l'A mil m un; on ; raïuiini^ail r B ,.lemenl lit grosi-ille ei la fraise.

1 On trouvait dans l'Analiuac ta racorni le . la jiUInclie île terre . la [i.mmic d'amour, l'oignon, l'ail, le porrfau , le cresson, le cardon, l'oseille, la liourraclie. — Les navets, les choux et les pois y étaient inconnus.

connaissances Rendues su i- les vertus euralivos des simples. Ils formaient un corps très -respecté, et étaient liabiles également pour la prompte guérison des fractures et des blessures.

N'oublions pas de foire mention une fois encore, à l'occasion de l'horticulture mexicaine, de ces charmants jardins flottants, ou chmampat, dont nous avons parlé précédemment, et que les Aztèques, pourchassés et obligés de se réfugier dans les marais du grand lac de l'Ànahuac, construisirent pour pourvoir aux premières nécessités de la vie. Parvenus au faite de la puissance, ils perfectionnèrent leur œuvre, et conslruisirent de très-grands radeaux qu'ils couvrirent de terreau noir imprégné de muriale de soude. Toules les plantes, tous les légumes, toutes les plus belles fleurs du pays, croissaient avec profusion sur ces lies délicieuses, dont les habitants passaient sans peine d'un lieu à l'autre avec leurs demeures et leurs jardins. Les Espagnols les ont admirés aux jours de la conquête, et aujourd'hui encore, l'étranger qui visite ces parages est ravi de la beauté des chinampas.

Les nations civilisées de l'Amérique centrale s'adonnaient en général au commerce; mais 3c négoce passa presque exclusivement aux mains des peuples de l'Anahuac, après la dernière reconstitution de l'empire. Les trois rois le protégèrent d'une manière toute particulière.

Une immense corporation des marchands des trois royaumes se forma dans la ville mexicaine de Tlatilolco; celte grande compagnie obtint le privilège exclusif de trafiquer en dehors de la vallée de l'Anahuac et de fournir ses habitants de produits étrangère. Elle y porta la première les richesses du midi ; elle pénétra peu à peu dans les provinces alors encore inconnues de Tehuanlepec, de Soconusco, de Guatemala, peut-être même dans les régions éloignées qui s'étendent au delà de l'isthme de Panama; e> en rendant compte aux rois des forces, des productions et de l'organisa-

PREMIÈRE PÂRTIK.

lion de ces pays divers, elle prépara les voies aux conquêtes que l'empire fit plus tard dans ces parages. Les membres de la compagnie étaient exemptés des services publies et militaires, à moins de nécessité extraordinaire; les impôts qu'ils payaient se cotaient sur la valeur de leurs marchandises.

La compagnie avait son lemple particulier, son culte et son collège sacerdotal. Les membres du grand conseil qui la dirigeait se choisissaient dans son sein, et, avant le règne de Montézuma II, ils avaient accès en tout temps auprès du monarque. Ils fixaient les prix* des marchandises, veillaient à la police de s '.marchés, ou tianquiz, se constituaient en tribunal et prononçaient des sentences capitales dans l'étendue de leur juridiction. Lorsqu'une insurrection venait à éclater au dehors contre les marchands de l'Anahuac, la compagnie levait à ses Irais, avec l'autorisation du souverain, une armée, et nommait les généraux et les officiers qui devaient la commander. Montézuma I" Iihuicamina, roi de Mexico, releva la caste des commerçants par de fréquents anoblissements, et dès lors les membres de la plus haute aristocratie, et même des princes de la famille royale, s'adonnèrent an te'gcec.

Lorsque les marchands partaient de l'Anahuac pour quelque lointaine expédition, ils se réunissaient au nombre de six cents à mille. Les bètes de somme étant inconnues, on voyageait à pied, le bâfon à la main, faisant cinq ou six lieues par jour. Les llamènes portaient les marchandises dans des caisses aussi légères que solides, fabriquées en bois de bambou, et fixées aux épaules au moyen de courroies.

L'édilité de l'empire enlrelenait avec soin les chemins', les ponts et les caravansérails de l'Anahuac; les caravanes trouvaient des bateaux de passage aux rivières dépourvues de ponts, et de grandes barques à voiles ou à rames leur servaient à franchir les lacs et à longer les côtes.

' Ceux-ci n'asaient guère que qiùuie pieds de large, dimension suffi-

saiitt dans un pays où l'on ne voyageait qu'à pied.

O.S caravanes restaient réunies jusqu'à leur arrivée à Tochtcpec', ville qui devint l'entrepôt général du commerce en dehors de la vallée; plus loin commençaient les pays ennemis. Avant d'y pénétrer, les marchands se déguisaient, s'armaient on guerre et se dispersaient, pour aller courir de périlleuses aventures, chacun du coté où. l'appelaient ses Affaires. Habituellement , les négociants se réunissaient de nouveau à Tochtcpec pour rentrer dans l'empire; ils y quittaient leurs armes et leurs déguisements, et célébraient leur retour dans leurs foyers par une offrande aux dieux et par un repas dans lequel chacun réunissait ses parents et ses amis, auxquels il faisait des présents proportionnés à sa fortune. Avant de se mettre à table, l'arrivant se lavait les mains et la bouche, car il lui était interdit de le faire tant que durait le voyage.

A la suite de l'extension que prit le commerce, les marchés, ou tianguix, se multiplièrent dans les grandes villes de l'Analmac ; celui de Tlatilolco , siège de la grande compagnie marchande, resta le plus important de tous jusqu'aux temps de l'invasion espagnole. Les premiers historiens européens, témoins oculaires de la conquête, nous en ont laissé la description; il était d'une immense étendue et entouré de vasles portiques couverts, distribués par quartiers. Tous les produits des contrées voisines ou lointaines de l'Amérique se trouvaient sur ce colossal marché. L'usage des boutiques étant inconnu dans le nouveau monde, chacun s'empressait de placer en ce lieu les objets de son industrie, sous le jour le plus favorable. Chaque profession y avait son quartier spécial, s Les potiers de Cholullan, dit un des contemporains, y portaient leurs porcelaines au grain fin, aux couleurs éclatantes et variées 1 , aux formes capricieuses , tantôt

1 Signifie montagne des lapins; de loc/iin, lapin, el tepec, m un Ligne.

' Les Indiens composaient des u'nili^ir* Tuorvrisli'ii.viiiPrif liultcs; ils les tiraienl des plantes, des bois, des coquillages et des minéraux; elles étaient aussi durables que brillantes.

grotesques, tantôt de la plus remarquable élégance; les joailliers de la même ville, les orfèvres d'Azcapolzalco el de plusieurs autres cités y mettaient en vente des pierreries taillées avec un art admirable, des colliers émaillés, de la vaisselle d'or et d'argent, des vases d'albâtre, de cornaline, de jaspe et d'agate ciselés 1 ; les mosaïstes présentaient aux acheteurs leurs magnifiques mosaïques en plumes, d'une solidité à toute épreuve, et dont la richesse, la beauté et l'incomparable éclat causèrent plus lard rélonnement de la cour d'Espagne 1 ; les marchands d'étoffes y réunissaient les produits variés de leur industrie, en coton, en poil de lîè\rc ou de lapin et en fils divers, depuis ceux qui servaient aux gens des basses classes, jusqu'aux magnifiques tissus aux couleurs variées, moelleux et brillants comme le velours et le satin, destinés au* rois et aux princes; jusqu'aux érharpes brodées d'or, enrichies de perles et de pierreries; on y trouvait aussi des cuirs, des maroquins, des peaux préparées

1 Au rapport des contemporains, l'art de l'orfèvrerie el de lu (aille des pierres était beaucoup plus avancé en Amérique qu'en Europe à la inCme époque, et cependant ''.en Indiens ne mima issu ient pas les «utils en acier.

" Les indigènes élevaient, pour exécuter les travaux de ce genre, une quantité d'oiscauv-mouclies, de colibris el d'autres volatiles au brillant plumage. Ils leur cidevaienl leurs plumes avant Eu unie. Plusieurs ai-listes se réunissaient pour faire un tableau. Après avoir tracé leur esquisse et pris leurs mesures , ctiaeun d'eus se chargeait d'une partie du (mail , et y

il ]i[arei' lue feule uluine. Il I aiiiait a>ec i plument très-délicat

pour ne pas la froisser el la lisait a la toile qui servait de base au tableau avec une gomma végétale hes-teuace.. Lorsque toules les parties de l'umvre étaient achevées, «n les réunissait sur une plaque de enivre et ou 1rs înilissait. fortes el ses <r,iupa".nnns alimeent r[u'aui une e\|H i^sinn ne poun-ail donner l'idée de la perfection de res travaux, n Certains Indiens, disent-ils, ont atteint une telle supériorité dans cet art, qu'ils imitent admirablement

atteindre l'éclat des couleurs des mosaïques. « Des artistes de second rang ornaient les p.inis (les temples île la pi - aux dessins iaiiés . l'ompn-és de

lleurs. Ces mosa'.[iii's , qui levaient durer qu'un mi deux jours, étaient

rbarinantes. C'est en Amérique que les Kiuopéens les tirant pour la première fois; elles ont souvent été imitées depuis lors dans nus églises.

pour servir de lapis, des nattes de toute espèce; de charmants ouvrages en menuiserie et en ébénistoric. On y voyait encore les peintres de Tezeuco, les cordonniers de Tinacoyan, les chasseurs de Xilotcpec, les pécheurs de Cnitiahuac, les horticulteurs des Terres chaudes et de Xochilmilco, qui offraient aux chalands les plus belles fleurs, réunies en bouquets ou en guirlandes avec un goût exquis, *

On vendait également sur ce vaste marché du maïs, du pain fait avec cette graine ou avec de la farine de cassave, des pâtés de poissons ou d'oiseaux, des pâtisseries trèsvariées; des poissons frais, salés on cuits; des œufs, du gibier, des oiseaux, des légumes, des fruits, du miel, de la cire, du jus de cannes de maïs, différentes sortes de liqueurs fermeutées, etc.

L'une des rues du tianquiz servait exclusivement aux marchands de briques, de pierres et de bois de construction; il en était une autre assignée aux herboristes, aux apothicaires, aux coiffeurs et aux cuisines publiques, ou l'on servait a manger a toute heure.

On trouvait étahlis, à tous les coins du marché, des ttamènes toujours prêts à enlever les fardeaux.

Le commerce se faisait soit par échange, soit par achat et vente. On se servait de plusieurs sortes de monnaies courantes; les plus ordinaires étaient la patnste, graine commune de cacao, ou certains petits morceaux d'étoffe de colon nommés paiokaachtli ; puis venaient des jetons d'élain percés au centre, afin qu'on put les enliler, et des morceaux de cuivre taillés en forme de T. On usait aussi de poudre d'or renfermée dans des tuyaux de plumes, de morceaux du même métal portant l'empreinte d'un aigle, et cnlîn de palets en or du poids de cinquante ducats.

Les poids et les mesures de longueur dont se servaient les peuples de l'Anabuac ne sont plus connus.

Le vol était la chose du monde la plus rare sur le marché de Tlatilolco et sur ceux de l'Anahuac en générai, tant la

police s'y faisait bien de jour e( de nuit. Les marchands fraudeurs et les banqueroutiers subissaient des peines trèssérères, comme portant atteinte à la sécurité publique. Au cenlre du iianqviz de Tlalilolco s'élevait le palais de la Compagnie; un tribunal, composé de douze juges, y siégeait et prononçait sur toutes les conlestalions qui surgissaient enire vendeurs et acheteurs, et sur tous les délits qui se corn menaient.

Telle est la peinture abrégée que les conquérants espagnols nous ont laissée du marché le plus célèbre de l'Amérique centrale.

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