‹ L'Empire mexicain histoire des Toltèques, des Chichimèques, des Aztèques et de la conquête espagnole par le vicomte Th. de BussierreChapitre 5 sur 45 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Situation de l'Anahuac après l'invasion. — Xoloil, fondatenr de l'empire chirJiimèque. — Ses suceesscure. — tes rois de Teirouco el d'Azca-

L'invasion se prolongea longtemps dans le plateau de l'Anahuac. Pendant bien des années après la chute de l'empire, on y vit arriver encore de nombreuses tribus descendues du nord'. Les débris de la nation toltèquc disséminés dans le pays n'étaient pas de force ïl s'opposer a tant

Mais tandis que les émigrés de l'Anahuac implantaient les formes et les usages tollèques dans toute l'Amérique centrale, les Chichiinèques commencèrent à subir eux-mêmes l'influence de celte civilisation.

Renonçant à la vie nomade, quelques-uns de leurs chefs fondèrent des établissements stables dans les principaux cantons de l'Analiuac. Les historiens de l'Amérique célèbrent surtout Xololt 1 et le désignent comme le plus grand héros cliichimèque de l'époque, et comme le premier qui ail cherché a fonder une domination régulière dans le pays. Le grand rôle qu'a joué ce chef illustre nous oblige à parler de lui avec quelque détail. Suivant la tradition, il venait d'une contrée située vers le nord et nommée Chicomozloc '. Il pénétra à travers le pays des Toltèques, et arriva jusqu'à Tollan, leur ancienne capitale. N'y trouvant que des ruines désertes, il continua sa roule et se fixa d'abord avec les familles nombreuses et les chefs barbares qui l'entouraient

1 C'étaient les S aliuat laques , les Xocliitnilqucs , les Chalqucs, les Tlahniques, les Tecpanèqucs, les Aculliuas, les Tlaxcallc r[ues, les Olomites, enfin les Aiteques ou Mexicains.

1 Xoloil signifie ait.

' Ce nom se compose des mots cftteojiie, sept , et ottoc, caverne,

dans les cavernes voisines du lac Xaltoean ', là où devait s'élever plus tard la ville de Xaloc ; — mais bientôt il quitta cet endroit, et s'arrêta à la cité détruite d'Oztopoko, auprès de laquelle se trouvaient des grottes profondes, et d'où l'on découvrait le centre de la vallée de l'Anahuac. Les principaux de la nation s'établirent dans les grottes, le reste de la population se bâtit des cabanes de branchages *, Le climat de cet endroit, exposé au levant, était agréable, l'air salubre, les eaux bonnes. Xololl prit possession du pays qui avait formé l'empire tolléque, par lui-même, ou par les chefs qui se trouvaient sous ses ordres. Il le peupla avec son armée, qui, d'après la tradition américaine, se montait à plus d'un million d'hommes, sans compter les femmes et les enfants

11 y avait vingt ans environ que Xolotl était établi dans Je pays, lorsqu'il fit demander à Kauhyotzin, chef des Toltèques de Culhuacan, de lui payer un tribut et de le reconnaître en qualité de seigneur suprême de tout le pays d'Anahuac'. Nauhyolzin répondit, au nom de sa nation, que leurs aïeux, maîtres du pays , leur en avaient transmis la possession ; que jamais ils n'avaient obéi ni payé de tribut a aucun prince étranger, et que, bien qu'ils fussent réduits à un petit nombre, ils prétendaient conserver leur liberté et ne se soumettre à d'autres maîtres qu'au soleil ci à leurs dieux. Xololl mit alors son fils Kopollzin à la tête d'une

1 Aujourd'hui Sau-Clirisloval. — Xaltocan si^niii^ j>a;is f.nhhimii'.iir.

• Telle fut l'origine de Tenayocan, aujourd'hui simple village situé k trola lieues de Mexico, sous le nom de Tenajusa.

1 On voit encore auprès de Tenayocan , la première capitale des Chichimèques, douie monticules composés Je petiles pierres. Chaque homme de l'armée en avait apporté une lorsque Xololl lit faire leur dénombrement; cela prouve que leur nombre était très-considérable. Cet endroit se nomme Kcpohualco , c'est-a-dire lieu du dénombrement.

' A partir de ce temps, on trouve le nom de Tollequc remplatf jur celui de Culhua, le royaume de Culhuacan étant le dernier débris de l'ancien

nombreuse aimée, et lui ordonna de marcher contre les Culliuas. La bataille se donna dans les marais de Gulhuacan; bien que les Culhuas eussent l'avantage du terrain et qu'ils combattissent dans des canots, ils furent défaits et obligés de se reconnaître tributaires du nouveau dominateur du pays '. Cependant, au dire des anciennes traditions de l'Anahuac, ce prince, ayant le sentiment de son infériorité morale vis-à-vis des vaincus, rechercha leur amitié, contracta avec eux diverses alliances de famille, et s'efforça de faire adopter leurs usages par les peuples auxquels il commandait.

Culhuacan, dernier refuge de la culture antique, reprit ainsi peu à peu sa prépondérance sociale et religieuse; plusieurs villes sortirent de leurs ruines, de nouvelles cités furent fondées, les anciennes institutions tolléques et le goût de la vie policée commencèrent à renaître en bien des lieux.

Xolotl rétablit au commencement du onzième siècle l'ancienne forme féodale, (elle qu'elle avait existé dans le précédent empire. 11 distribua aux différents chefs qu'il av;iit amenés, ou qui fiaient arrivés après lui des terres ou des domaines pour s'y fixer avec leurs vassaux. Moins de sciiv.niU -il;\ ans apii's l'invasion, ou trouvait dans l'Anahuac, outre une fouit- de seigneuries ou de petites principautés, sept filais distincts, sièges d'autant de nationalités diverses, et parmi les sept , il en était trois, ceux de Teiinvocin, de Xallocan ou des Otomites et de Culhuacan, qui faisaient revivre la confédération des royaumes prépondérants de la .vallée. Tenayocan, résidence de Xolotl, continuait à être la métropole générale de l'empire chichimèque.

1 L'historien Iilliliochilt fixe la data de cet événement h l'année 984.

' Notamment aux Aculhuas divisés en trois troupes , a savoir ; les Tecpantques,les Otomites et les Aculbuas proprement dits; et qui, suivant Ixtlïllochitl, arrivèrent dans l'Anahuac sous la conduite de trois chefs aussi nobles que puissants, quarante-sept ans après Xoloil.

Xolotl fit enlourer d'une enceinte une vaste forêt dans les montagnes de Tezcuco 1 , el l'on y réunit une quantité trèsconsidérable de cerfs, de lapins et de lièvres. Le roi érigea ensuite un Uocalli ou temple, dans lequel il offrait an soleil les prémices du gibier que lui et ses lils prenaient chaque malin. Les Chicliiinèques appelaient le soleil leur père, la terre leur mère, et leur rendaient un culte très-solennel.

L'illustre fondateur de la monarchie, Xolotl, mourut à Tenayocan la cent douzième année de son règne 1 et cent dix-sept ans après la destruction de la monarchie toltèque. On lui fit de magnifiques funérailles, et son corps fut déposé dans une des cavernes de sa résidence, en présence de presque tous les princes et seigneurs de l'empire.

Nopaltzin, fils et héritier légitime de Xolotl, lui succéda en qualité de seigneur suprême ou d'empereur; et pendant un règne glorieux de trente-deux ans, il continua l'œuvre civilisatrice de son père. Après lui vint son fils Huetzin; — suivant la coutume; elirrhmièquc, il fut couronné avec une herbe des montagnes appelée paclixochitl 1 , on lui mit sur la tète des panaches de plumes d'aigle royal, montés dans des tuyaux d'or ornés de pierreries, et d'autres panaches de plumes vertes attachés avec des courroies de cuir de cerf teintes en rouge. Les anciens de la nation accomplirent cette cérémonie, puis Huetzin reçut le serment de tous ses vassaux; — l'assemblée se rendit ensuite dans une espèce de parc, où l'on avait réuni une grande quantité de bêtes féroces. On les combattit. Après les avoir tuées et dépecées, après avoir couru, sauté, tiré des flèches et fait mille prouesses, on se réunit dans les grottes royales, où

' Te:cuco signifie endroit où l'on s'arrtle.

' Il paraît, dit lUlilxoclutl , d'après toutes les histoires , <]uc les anciens seigneurs actdhual et cliichiiiieques vivaient deu\ Ou trois cents ans; leurs deseendanls ne conservèrent pas rat avantage quand ils se furent livrés aux festins , à la volnplé et à la polvgamie.

3 De pacha, endroit resserre, et xochUl, llcur.

un immense festin , composé de gibier grillé , fut servi a tous les assistants.

Huelzin, élevé par un préccpleur de race loltèque, en avait appris, dès sa première jeunesse, la manière de cultiver la terre, et était devenu fort habile dans cet art. Comprenant que le maïs, le grain et les légumes étaient nécessaires au soutien de la vie humaine, il ordonna d'en planter dans les différentes provinces, et prescrivit dans les terres chaudes la culture du coton pour servir a l'habillement.

Huelzin mourut en 11 'il, après un règne de trente-six ans. — Aussitôt après son décès, son cadavre, revelu de tous les insignes royaux, fut placé sur le trône, puis ses enfants, ses parents, les princes et les seigneurs de l'empire vinrent se ranger autour de lui el lui adresser la parole avec des larmes et des gémissements. Ils restèrent ainsi jusqu'au moment où l'on enleva le corps pour le porter à la caverne où il devait être enterré à côté de son père et de son aïeul. On y avait creusé un trou circulaire ayant sept pieds de profondeur, dans lequel il fut enseveli.

Pendant les trois règnes dont nous venons de rendre un compte sommaire, Gulhuacan, sagement gouvernée et héritière directe de la civilisation loltèque, continua à exercer une grande influence sur le pays entier. L'infériorité politique des princes ebichimeques, seigneurs suprêmes de l'empire, était entretenue par les instincts encore barbares de leur noblesse et d'un grand nombre de leurs sujets , lesquels étaient peu disposés à renoncer â leur nomade et farouche indépendance, pour jouir des douceurs de la vie civilisée.

Les choses changèrent de face lorsque Quinanlzin succéda à son père Huelzin. Quinanlzin, grand justicier et l'un des princes les plus illustres dont les annales américaines nous aient conservé le souvenir, ne s'établit point à Tenayocan, première capitale de l'empire cbicbimèque : il la donna en apanage à son lils Tenancncatl, et fixa sa résidence à Tezcuco, ville ornée d'un grand nombre de beaux édifices, et

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qu'il avait bàlie sur les mines de l'ancienne cilé tollèque de Catien ici ico.

Quinantzin se montra dès le commencement de son règne le protecteur ardent et éclairé de l'agriculture, du commerce, de la science, de l'industrie et des arts, en un mot de tout ce qui constitue la vie policée. Il fit construire par les Chichjmèques un grand nombre de villes et de villages pour achever de les soustraire à la vie sauvage. Cette conduite irrita plusieurs des chefs de la nation, parmi lesquels se trouvaient les quatre lils aines du roi. De formidables révoltes éclatèrent. Quinantzin prit les armes et soumit successivement tous les rebelles. Il refoula derrière les après rochers de la cordillère les hordes encore barbares qui refusaient de se soumettre à la discipline nouvelle, et bientôt toute la vallée fut à ses pieds. Il s'allia alors avec les souverains de Gulhuacanetd'Azcapofzalco, capitale dcsTccpanèques; ainsi se forma une nouvelle confédération de trois États; Tcnayocan et Xallocan rentrent dans l'ombre, Tezcuco resta la métropole de l'empire.

Quinantzin réussit au delà de ses espérances à pousser ses peuples dans les voies de la civilisation ; il attira autour de sa personne les savants et les artistes du pays, accueillit favorablement et établit, a Tezcuco et dans différentes villes de l'empire, les Tlaitolaques et les Chimalpanèques, peuplades de race tollèque, très-habiles dans l'art de peindre et de rédiger les histoires, êt qui étaient arrivées dans l'Anahuac au commencement de son règne. Quinantzin mourut âgé de cent deux ans, dans la seconde moitié du treizième siècle.

Son fils Techollala fut désigné pour lui succéder, bien qu'il fût le plus jeune de ses enfants. On le choisit à cause de ses vertus, de ses grandes qualités, et parce que, seul entre ses frères, il avait toujours été soumis à son père. Sous le règne glorieux de ce prince, les merveilles dont Tollan avait été le théâtre aux temps de Quctzalcohuall se

reproduisirent à Tezcuco. La capitale (îe l'empire se vit enrichie de tous les avantages que la sagesse de l'administration, la douceur du culte, la parfaite éxecution des lois, la magnificence, le commerce, le développement de l'industrie, des arts et des sciences avaient procurés autrefois aux plus illustres cités toltèqucs.

Techotlala avait eu pour nourrice Papaloxochitl, dame culhua; il en apprit la langue nahuall, qui avait été celle des Toltéques , et qui fut plus tard la langue mexicaine. 11 fut le premier prince de sa race qui parla cet idiome, et il ordonna à la nation chicliimequc , particulièrement aux personnes qui remplissaient des emplois publics, de l'adopter, parce que tous les noms des lieux étaient en celte langue, et que seule elle pouvait servir à expliquer les lois et les peintures hiéroglyphiques. Cet ordre, dit à ce propos l'historien Ixtlilxocbitl, fut très-facile à exéculcr, car à cette époque déjà les Chichimèques étaient presque entièrement mêlés avec les Toltèqucs.

Tandis que le royaume de Tezcuco parvenait à un haut degré de gloire sous le gouvernement de Techotlala, les deux autres Etats se trouvaient dans une situation fort embarrassée. Le royaume teepanèque d'Azcapotzalco restait dans une position inférieure, et Culhuacan, dernier débris de la monarchie toltèque, s'affaiblissait après avoir civilisé les nouveaux maîtres de l'Anabuac. On y marchait à grands pas vers une ruine complète. Les sectes religieuses divisaient le pays, et Coxcox, roi des Culhuas, en persécutant les unes, en prenant parti pour les aulres, rendait les haines plus violentes et les résistances plus obstinées. Il expulsa de ses Étals ceux de ses sujets qui refusaient d'adopter son symbole. Quatre des tribus exilées se réfugièrent à Tezcuco et demandèrent àTechotlala de leur assigner des terres sur lesquelles elles pussent se fixer. Le roi , reconnaissant au milieu d'elles des gens très-entendus qui pourraient servir ses projets, les autorisa à s'établir dans sa capitale cl à y

fonder quatre quartiers qui furent bâtis en l'année 1301. Ces nouveaux habitants de Tezcuco y apportèrent un grand nombre d'idoles, parmi lesquelles on distinguait celles d'Huilzilopochtli, dieu de la guerre, et de TIaloc, dieu des eaux, a Techotlala, ajoute la tradition indigène, aimait tant les Culhuas que non -seule ment il leur permit de demeurer au milieu des Chichi iniques, mais encore d'élever des temples et d'y faire des sacrifices publics, ce que son père Quinantzin n'avait jamais voulu souffrir. Ce fut de son temps que commencèrent à prévaloir les rites et les cérémonies lollèqucs. »

Cependant le désordre avait élé sans cesse croissant dans le royaume de Ctilhuacan. Bientôt les différents partis prirent les armes, et le pays devint le théâtre de toutes les horreurs qui accompagnent d'habitude la guerre civile. Les partisans des dieux Quelzalcohuatl et Xoehiquetzal , TIaloc et Tetzcatlipoca, se baltaient avec acharnement dans les rues de la capitale et jusque sous les parvis des sanctuaires les plus révérés. Coxcox fut détrôné par ses fils Acaniapichtli et Achilomcll, qui se disputèrent la couronne. Le premier régna quelque temps, mais le second finit par l'emporter, il massacra toute la famille de son frère, sauf un jeune enfant nommé Acamapichlli comme son père, et qu'une princesse appelée Ilancueitl parvint à soustraire h ses fureurs. Nous retrouverons plus tard Acamapichtli et sa libératrice. La guerre prit alors des proportions de plus en plus désastreuses à Culhuacan. Une partie de la population alla chercher un asile à Tezcuco, sous le sceptre paternel de Techotlala ou en d'autres lieux de l'Analiuac. Achitometl lui-même eut une fin digue de ses crimes.

La somptueuse capitale des Culliuas resta ainsi sans autres habitants que ceux qui la désolaient par leurs démêlés. Ils ne tardèrent pas à l'abandonner à leur tour; les eaux du lac voisin envahirent les ruines de la ville , et la végétation vigoureuse des tropiques couvrit les débris des

Icmples c£ des palais que leur situation élevée empêchait

d'ûlrc engloutis par les marécages*.

Le royaume do Culbuacan ne se reconstitua plus après la chute de sa résidence royale. Quelques-uns de ses feudalaires proclamèrent leur indépendance, et s'emparèrent des provinces situées auprès de leurs domaines. Les principautés voisines se partagèrent le reste de ses États.

Tandis que le dernier débris de l'empire toltèquc s'affaissait pour jamais, Aculhua, roi d'Azcapotzalco, mourait après un règne plus que séculaire, et léguait la couronne à son fils le perlide Tezozomoc, destiné, nous le verrons, a devenir le tyran de l'Anahuac. En même temps aussi une nation nouvelle, les Aztèques ou Mexicains, arrivés les derniers dans le pays, commençait à prendre part aux affaires publiques. Le grand rôle que ce peuple jouera dans la suite de notre récit nous oblige à reprendre son histoire de plus haut.

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