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CHAPITRE DIXIÈME

Suite et fm du siège de Mexico. — Reconstruction de la ville.

Nous connaissons assez Cortès pour savoir que les revers n’avaient pas le pouvoir de fahattre, et que toujours sa résolution et son courage étaient supérieurs à la mauvaise fortune. La fâcheuse impression produite par le désastre dont nous avons rendu compte au précédent chapitre ne tarda pas à s’effacer ; quelques renforts arrivés de la Yera- Cruz compensèrent les pertes qu’avaient essuyées les Espagnols.

Le surlendemain de la défaite, les Otomis, attaqués par les hahitanls de Malinalco *, de Cuixco et de MaÜatlzinco implorèrent fassistance du général. Il chargea André de Tapia et Sandoval d’aller au secours de ses alliés avec quelques centaines d’Espagnols et une nombreuse armée d’indigènes fournie par Ixtlilxochitl. Les peuplades ennemies

* De malinalli, tordre.

’ Signilie lieu de verdure; de mallatl, vert.

L’KMPIRE MEXICAIN.

furent vaincues, et après avoir conclu la paix, elles oflrirent leurs services à Fernand, qui les accepta.

Le général, avant de repi’cndie l’oflènsive, laissa passer les huit jours durant lesquels rarinée espagnole devait être anéantie, au dire des oracles. Ce terme passé, les prêtres mexicains se virent pnbli(iuement convaincus d’imposture, les villes et les localités qui s’étaient rapprochées des Aztèques au moment où l’étoile de Cortès avait pâli prii-ent de nouveau parti pour les envahisseurs, et bientôt Mexico demeura sans un seul allié.

Les opérations du siège recommencèrent. Après de grands efforts souvent répétés , Fernand et Alvarado l’estèrent maîtres du quartier et du marché de Tlatilolco, et fidèles au plan suggéré par Ixtlilxochitl, qui avait fait venir encore cent mille ouvriers du royaume de Tezcuco, les conquérants ruinaient de fond en comble les lieux dont ils s’emparaient et employaient à comliler les canaux les matéi’iaux des édifices qu’ils renversaient. L’artillerie exerçait aussi de teri’ibles ravages, et chaque jour voyait périr un des somptueux monuments qui avaient fait autrefois l’orgueil de Tenochtitlan.

Cortès éprouvait une vive douleur de cette œuvre de destruction. Plusieurs fois encore, il fil faire des propositions d’accommodement à Guatimozin ; il demanda même au roi une entrevue personnelle avec lui, mais ses ouvertures furent fièrement rejetées. Les Aztèques, aussi énergiques que leur souverain, persistaient dans leur résolution de repousser les étrangers ou de s’ensevelir avec leurs femmes et leurs enfants sous les ruines de leui’ capitale.

Et cependant la détresse était effroyable dans l’intérieur de la cité. Cohuanacoch, l’ancien l’oi de Tezcuco et l’un des meilleurs généraux des .Mexicains, avait été pris par Ixllilxochitl dans l’ime des attaques et se trouvait ])risonnier dans le camp espagnol. En perdant ce chef, les assiégés avaient perdu tout espoir de salut. Ses vassaux alcohuas, qui

SECONDE PARTIE

s’étalent armés en sa faveur, venaient de passer dans les rangs ennemis. Au commencement du mois d’août, les Mexicains ne tenaient plus guère qu’un huitième de la ville. Les Espagnols étaient maîtres du reste. La splendide capitale de Montézuina, naguère si belle, ne présentait plus qu’un immense monceau de ruines. Les rues et les marchés, si animés peu de temps auparavant, étaient encombrés de cadavres qui exhalaient une odeur infecte; le silence n’y était interrompu que par les cris des combattants, les gémissements des blessés et des mourants, et les lamentations des vieillards, des femmes et des enfants, qui, nus, baves, pouvant à peine se soutenir, n’avaient plus d’autre nourriture que quelques mauvaises racines, des écorces d’aibre ou de la chair humaine ; l’eau saumâtre des canaux encombrés de corps en putréfaction composait l’unique boisson des assiégés. Comme au siège de Jérusalem, dont celui de Mexico rappela les horreurs , des mères et des femmes tuèrent leurs enfants pour s’en repaître et dévorèi’ent les cbaii's de leui’s maris morts des suites de leurs blessures.

Informé de cet excès de misère par quelques transfuges aztèques, Fernand essaya de faire de nouvelles ouvertures à Guatimozin; celui-ci lui répondit que, prêt à mourir comme ses parents, il n’accepterait jamais la paix qu’on lui offrait; qu’il ne la voulait qu’avec l’indépendance, et que, pour tromper la cupidité des Espagnols, il emploierait le peu de forces qui lui restaient à jeter ses trésors dans le lac. Cette menace fut exécutée, les immenses richesses du roi dis[)arurent sous les Ilots.

Cependant les prêtres et les anciens , ayant consulté les livres sacrés, se souvinrent de la puissance surnaturelle attribuée à l’arc du dieu Iluitzilopocbtli ; ils le remirent à à un de leurs plus braves guerriers, le revêtirent des armes redoutables du i*oi Abuitzotl et le chargèrent de la défense du quartier dit d’Ainaxac, vers lequel Cortès dirigeait alors sa principale attaque. Le guerrier mania

l’arme du dieu avec une vigueur extrême ; mais les Mexicains avaient compté sur une intervention directe et surnaturelle de Huitzilo[)Ochtli, aucun prodige ne signala sa présence; ils perdirent donc courage et se laissèrent massacrer, presque sans résistance, par les ennemis qui pénétraient de tous les côtés dans le quartier. Les alliés indigènes, ivres de sang et impatients d’assouvir leurs vieilles haines, en égorgèrent quinze mille, à ce que rapportent les témoins oculaires. Le capitaine général, les Espagnols et le roi Ixtlilxochitl essayèrent en vain de mettre un terme au massacre; il dura jusqu’à la nuit.

Cortès, espérant trouver Guatimozin plus disposé à traiter, chargea un oncle d’Ixtlilxochitl, ami des Mexicains et qu’on avait pris dans les dernières journées, d’aller s’aljoucher avec le souverain aztèque. L’envoyé s’y refusa d’ahord et ne consentit à remplir ce message que sur les instances de son neveu. On le laissa pénétrer auprès du roi, mais, après qu’il eut exposé l’ohjet de sa mission , on l’immola en grande cérémonie.

Dans la nuit suivante, un furieux orage, qui éclata soudain, releva momentanément le courage des assiégés; ils crurent qu’enlin leurs divinités les exauceraient et quelles allaient écraser leurs adversaires; mais l’ouragan, après avoir duré plusieurs heures, passa au-dessus du camp ennemi sans toucher [)ersonne, et alla se perdre dans les eaux du lac. Les prêtres et les nobles en conclurent que Huitzilopochtli les abandonnait. Livrés au plus profond découragement, ils supplièrent alors le roi, les larmes aux yeux, de renoncer à une défense désormais inutile. Ce dernier persista dans son inllexihilité. Voyant cciiendant (ju’il ne pouvait songer à se maintenir plus longtemps dans la ville, il chercha à gagner du temps en proposant au général une entrevue à laquelle il était décidé à ne pas se rendre. Son [)rojet était de quitter secrètement Mexico, de rallier en un lieu sûr ses vassaux et ses sujets les plus fidèles, et de

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se retirer ensuite dans une province éloignée pour s’y préparer à une lutte nouvelle.

Les négociations relatives h l’entrevue durèrent trois jours; les combats demeurèrent suspendus. Mais Cortès, se défiant de quelque ruse, chargea Sandoval, celui de ses officiers qui lui inspirait le plus de confiance, de prendre le commandement des brigantins et d’avoir l’œil ouvert sur les mouvements des Mexicains. Deux fois Guatimozin avait fait indiquer au général le lieu où il comptait l’aller trouver, deux fois Fernand s’y était rendu et l’avait attendu en vain A Enfin, persuadé que de nouveaux délais n’amèneraient aucun résultat, Cortès décida qu’un dernier assaut serait livré le 13 août, et toutes les dispositions furent prises en conséquence. Avant d’engager la lutte suprême, le capitaine castillan voulut faire encore une tentative pacifique. Monté sur une terrasse très-élevée du quartier d’Amaxac, il s’adressa par interprète à quelques seigneurs qu’il connaissait et les pria de s’interposer auprès du roi, pour lequel il promettait d’avoir les égards dus à son rang; il menaçait d’exterminer toute la population de Mexico en cas de refus.

Les pourparlers durèrent cinq heures, mais sans aboutir. Une foule de vieillards, de femmes et d’enfants profitèrent de ce dernier répit et sortirent en pleurant de la ville. L’épuisement de ces malheureux était tel que beaucoup d’entre eux périrent au passage des canaux; malgré les ordres de Cortès et d’Ixtlilxochitl, les impitoyables Tlaxcallans en tuèrent uu grand nomljre.

Fernand donna le signal de l’attaque générale. Les assaillants s’élancèrent vers le quartier où s’était concentrée la

^ Don Fernand d’Alva I\tlilxochitl donne à entendre que la négociation eût abouti peut-être si Cortès avait voulu traiter avec les grands de l’empire que Guatimozin avait chargés de négocier à sa place. Mais le général ne voulait traiter qu’avec le roi en personne , et le roi ne voulait pas paraître devant son adversaire.

L’EMPlUE MEXICAIN.

défense. Les Aztèques, a])attus, épuisés par les maladies contagieuses et par la famine, n’étaient plus en état de se défendre et attendaient leur dernier moment. On en massacra environ cinquante mille, et on exerça contre eux, dit dou Fernand d’Alva, les plus horribles cruautés qu’on eût jamais vues dans ce pays.

En même temps, les hrigantins, pénétrant dans le port intérieur- avec une imi)étuosité irrésistible, cull)utaient ou brisaient les barques qui s’y trouvaient réunies. Cependant, à la faveur de l’encombrement et du désordre, plusieurs esquifs purent sortir du port, gagner le lac et prendre la fuite sans être vus de Sandoval. Dans le nombre se trouvait une nacelle légère, menée par quelques rameurs. Celte nacelle portait Guatimozin, la reine son épouse, la veuve du roi Cuitlabuatl, l’un des tils de Montézuma, le roi Tetlepan-Ouezal et plusieurs dames et seigneurs L

Cortès, informé de la fuite du souverain de Mexico, envoya à Garcia de Holguin, qui commandait le l)rigantin le plus rapide, l’ordre de donner la chasse aux nacelles fugitives. Holguin obéit; un Mexicain, son prisonniei’, lui indiqua la barque royale, qui, poussée par une brise favorable, avançait avec la rapidité d’une llècbe et semblait prête à s’écba[)per. Le navire espagnol lit feu, les rameurs, ti’emblant pour les jours de leur prince, relevèrent leurs avirons, et la nacelle s’arrêta. Les compagnons de Guatimozin jetèrent leuis armes dans l’eau; quant à lui, saisissant vivement les siennes, il eut uu moment la pensée de se défendre; mais compi-enant bien vite l’inutilité de la résistance, il se tint immobile. En ce moment le brigantin aborda l’esquif, le roi y monta le premier en donnant la

* D’après don rcmaïul d’Alva, le roi et son é|)ouse étaient seuls dans un esquif, et les autres personnages se trouvaient dans deux autres barques qui furent capturées par Ixtlilxochitl ; l’auteur ajoute que ce prince avait fait d’inutiles efforts pour prendre Guatimozin. Nous suivons dans notre récit la tradition la plus généralement admise.

SECONDE PARTIE

main à la reine; fort jeune encore, beau de visage, de haute et noble stature, il s’avança veis Holguin avec beaucoup de gravité et lui dit ; « Je suis le roi Quaubtemolzin, le sort m’a trahi, je me rends à toi, je te recommande de traiter la reine avec les égards qui lui sont dus et d’épargner mes sujets, tu n’as plus rien à craindre d’eux. »

La tente de Cortès était dressée sur une terrasse élevée dji quartier d’Ainaxac. On y amena le roi captif; scs somptueux vêtements étaient souillés de sang et de boue. Il se présenta devant son vainqueur sans abattement, avec la dignité de la royauté et du malheur. Tirant un poignard de sa ceinture, il le présenta au général castillan et lui dit avec l’accent d’une profonde douleur : « Capitaine, j’ai fait tous mes efforts » pour défendre mon royaume et pour empêcher qu’il ne » tombât entre vos mains; mais, puisque la fortune m’a été » contraire, ùtez-moi la vie, vous mettrez ainsi un terme » à la dynastie mexicaine, après avoir ruiné ma capitale et » massacré mes sujets; et j’irai jouir du repos auprès de » mes dieux! »Ne craignez rien, lui répondit Cortès, que la vue de cette grande infortune remplissait d’émotion; vous êtes le prisonnier d’un monarque généreux, certainement il vous rendra la couronne que vous avez défendue en brave. Un Espagnol sait respecter la valeur d’un ennemi vaincu.

Hélas, pourquoi la suite des actes de Fernand n’a-t-elle pas répondu à ces nobles paroles!

Le capitaine général pria ensuite le roi d’ordonner aux siens de se rendre. Guatimozin monta sur une tour fort haute et leur dit de cesser de combattre, puisqu’il se trouvait au pouvoir de l’ennemi. Les guerriers, qui étaient environ soixante mille, reste des trois cent mille qui avaient défendu Mexico, voyant leur prince dans cette position, mirent bas les armes, et les plus illustres vinrent le consoler.

Guatimozin, à son tour, demanda au vainqueur de faire

L’EMPIUE MEXICAIX.

Unir le massacre et le pillage qui continuaient dans la ville. Cortès donna des ordres précis ; mais, malgré ses injonctions, les troupes alliées indigènes se livrèrent pendant toute la nuit aux plus épouvantables excès : il fallut tuer enfin quelques-uns de ces tigres altérés de sang pour mettre un terme à ces horreurs. Ce qui restait de population aztèque dans la capitale en sortit alors sans armes ni bagages : on fut étonné de la quantité d’habitants qui s’y trouvaient encore après une lutte aussi acharnée; ils couvrirent les chemins pendant trois jours et se dispersèrent parmi les nations voisines dont ils se rapprochaient par les mœurs et la religion. Cependant on en retint plusieurs milliers en qualité d’esclaves pour les employer au déhlayement de la ville.

Le siège de Mexico avait duré quatre-vingts jours. Sur les deux cent mille hommes du parti d’Ixlilxochitl et du royaume de Tezcuco qui avaient soutenu les Espagnols, il en périt plus de trente mille. Les Mexicains en perdirent au moins deux cent quarante mille, et parmi eux se tiouvaient les membres les plus illustres de l’aristocratie aztèque; elle fut plus que décimée dans cet immense désastre.

Cette sanglante catastrophe avait été nécessaire, peut-être, pour expier les orgies de l’idolâtrie la plus hideuse qui eût jamais souillé le globe et les abominations d’une civilisation qui admettait, à côté de ses raffinements, des sacrifices dans lesquels le sang humain se répandait par torrents et qui se terminaient par des festins de cannibales. C’était la justice de Dieu qui passait, comme elle avait passé lors du siège de Jérusalem, dont les horreurs font pâlir celles du siège de Tenocbtitlan, et lors de l’invasion des baiLares qui couvrit de ruines le sol de la vieille Europe.

Un dixième au plus de la superbe reine de l’Anabuac était encore debout, et suivant Bernai Diaz, qui compare les ruines de la ville de Huitzilopocbtli à celles de la cité déicide, ses immenses débris étaient couverts de cadavres, qui la faisaient ressembler à un vaste charnier; l’air en

SECONDE PARTIE

était infecté à quelques lieues à la ronde. Partout on alluma de grands feux pour la purifier, et on déposâtes morts dans d’immenses fosses communes. Durant quatre jours et quatre nuits, plusieurs milliers d’ouvriers furent employés à cette hideuse besogne.

Mexico avait été fondée cent quatre-vingt-seize ans avant le jour de sa chute; la haine et la jalousie des États voisins, qui redoutaient sa prépondérance, avaient préparé la conquête espagnole ; la cité aztèque allait faire place à une cité nouvelle ; l’empire de l’Anahuac était détruit sans retour.

Dès le 14 août, Cortès proclama la royauté de Charles- Quint dans l’Amérique centrale. Il réunit au palais d’Amaxac les princes captifs, investit un seigneur indigène nommé Ahuelitoc de la principauté de Tlatilolco, et conserva à Guatimozin la souveraineté réduite et insignifiante de Tenochtitlan.

Fernand chargea de la garde de sa captive Rodriguez de Villafuerte, établit une municipalité espagnole et permit à une partie des anciens habitants d’y rentrer; puis il alla établir son quartier général à Coyohuacan , ville agréablement située à l’extrémité de la grande chaussée, à cinq quarts d’heure de Mexico.

Ce fut là que le capitaine général réunit ses alliés, et qu’il les congédia après les avoir comblés de caresses et leur avoir distribué leur part du butin. Il ne garda pour les Espagnols que les métaux précieux et les pierreries ; les indigènes lui , promirent, en le quittant, de l’aider dans tontes ses entreprises et d’être toujours prêts à se réunir à lui. Les populations voisines du lac restèrent à sa disposition, il s’en fit des auxiliaires pour soumettre successivement le reste de l’empire.

Les Tlaxcallans pillèrent Tezcuco en se retirant. Ixtlilxocbitl employa ses prisonniers à réparer le dégât; il fit reconstruire les édifices publics, les palais de ses ancêtres et ceux des principaux seigneurs du pays.

L’EMPIRE MEXIEAIX.

Cependant le butin que l’on avait recueiUl à Mexico était infiniment moindre qu’on ne s’y était attendu, et ne se monta qu’à la faible somme de 350,000 écus : on ne retrouva ni le ti’ésor de Montézuma, ni celui de Guatimozin ; ainsi que nous le disions ci-dessus, le dernier roi des Aztèques avait jeté le sien dans le lac. Quoi qu’il en soit, les Espagnols éclatèrent en murmures, et le trésorier Alderete, chargé des intérêts de la couronne, osa accuser Cortès de s’être entendu avec Guatimozin pour soustraire à son prolit la majeure partie des métaux précieux que renfermait Mexico. Fernand se icndit coupable d’un crime pour se laver de cette odieuse accusation : il souilla sa gloire en faisant subir la torture à Guatimozin, afin de le forcer à déclarer en quel lieu se trouvaient les objets de prix que fon recherchait et qui avaient disparu à jamais L On lui brûla la plante des pieds, il supporta cet atroce supplice avec une invincible fermeté. L’un de ses officiers, condamné à le subir également, jetait des cris plaintifs; le prince se tourna vers lui et lui dit avec le plus admirable sang-froid ce mot resté célèbre : Suis-je donc sur un lit de roses / Cortès, auquel Ixtlilxochitl reprocha avec énergie cet acte de révoltante inhumanité, s’en repentit bientôt et s’efforça de le faire oublier à Guatimozin par de bons traitements; mais le défenseur de Tenochtitlan resta estropié

Le vainqueur ternit sa réputation par un second trait peu honorable et dont la soif de l’or fut le mobile.

Il avait fait encliaînei- Cobuaiiacocli , l’ancien roi de ïez- • cuco, au moment où Ixtlilxocliitl le lui avait livré. Le captif, dont les jambes étaient meurtries et très-entlées, demanda

' Don Fernand d’Alva I\tlil\odiill , seul entre tous les historiens, ne parle que du supplice de l’oflicier de Ciuatiino/in ; nous voudrions, pour riionneur de Cortès , pouvoir adopter sa version , mais la torture intligée au roi est un fait trop authentique pour qu’on puisse le passer sous silence.

’ (iuatiinozin , ne marchant plus qu’avec difticulté, se livra aAec passion à l’exercice du clieval.

SECONDE PARTIE

instamment qu’on le délivrât de ses liens; Ixtlilxochill supplia Cortès d’avoir égard à la requête , disant que son frère avait été suffisamment puni. Le capitaine général répondit qu’il n’y pouvait consentir avant d’avoir reçu des ordres de la cour d’Espagne; toutefois il changea bientôt de sentiment, et déclara que si l’on faisait chercher à Tezcuco de quoi payer à l’empereur la rançon de Cohuanacoch, la liberté lui serait rendue. Alors Ixtlilxochitl fit prendre for qu’il avait laissé dans les palais de ses ancêtres et dans ses maisons, et le remit à Cortès; mais, bien que la somme fût énorme, Fernand trouva « que c’était bien peu pour racheter un aussi grand prince, et qu’il en fallait davantage. » Ixtlilxochitl envoya une seconde fois à Tezcuco, chez ses frères, ses cousins et ses alliés; ils déclarèrent à f unanimité qu’ils préféraient le salut du malheureux prisonnier à toutes les richesses du monde, et rassemblèrent les métaux précieux et les bijoux qui se trouvaient dans les maisons des quatre cents principaux nobles de la capitale. Ces trésors ayant été remis à Cortès, il rendit la liberté à Cohuanacoch. Ixtlilxochitl le lit partir pour Tezcuco, où ses anciens sujets le reçurent avec d’abondantes larmes en le voyant si malade, si affaibli et si maltraité. Le malheureux prince guérit par leurs soins. Ixtlilxochitl, voulant consoler son frère de ses longues souffrances, lui abandonna alors généreusement les provinces méridionales du royaume de Tezcuco, avec la capitale; il se réserva celles du nord, et se fit construire pour sa résidence deux palais, fun à Otumba (ou Otompan), l’autre à Teotihuacan. Ces deux royautés nominales n’étaient d’ailleurs pas destinées à subsister longtemps sous la suzeraineté espagnole (1523).

Fernand Cortès était décidé à reconstruire Mexico, et il voulait quelle sortît de ses ruines aussi vaste et aussi belle quelle l’avait été avant la catastrophe. Il hésita quelque temps s’il relèverait la ville au lieu même qu’elle avait occupé, ou s’il la bâtirait sur la hauteur, à Lest de Tezcuco,

de manière à la mettre à l’abri des inondations. Le conseil du capitaine opina, à Punanimité, pour le premier projet, et, après mûre réllexion, Cortès se rangea lui-même à cet avis. Tenochtitlan avait été la cité la plus célèbre de l’Amérique centrale; depuis longtemps elle tenait le rang de capitale de l’empire; on eût craint de la faire déchoir, et de rompre avec les souvenirs du passé et de la conquête, en lui donnant un nouvel emplacement ‘.

Les bras ne manquaient pas au capitaine général pour la grande œuvre qu’il entreprenait. Don Fernand d’Alva Ixtlilxochitl affirme que quatre cent mille hommes y furent occupés. La nouvelle ville s’éleva avec une rapidité merveilleuse sur les débris de l’ancienne, plus étendue et plus régulière que sa devancière. Fernand prit toutes les précautions ((u’il estima propres à diminuer Faction des eaux du lac, et à faciliter dans l’avenir la jonction de la ville à la terre ferme; il élargit la plupart des rues et fit combler un très-grand nombre de canaux. Il sut intéresser les indigènes à ses projets, en chargeant de la construction de certaines rues les seigneurs mexicains qui avaient survécu à la catastrophe, et en les nommant chefs des quartiers qu’ils faisaient bâtir. En même temps, il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à la sûreté de ses compatriotes; un large canal sépara le quartier des Espagnols de celui des Indiens, et une grande forteresse, élevée au milieu des eaux, offrait un asile sûr aux brigantins et à l’artillerie, dominait la ville et la mettait à l’abri d’un coup de majn ou d’une sédition. Les nobles mexicains placés à la tête des quartiers y attirèrent les habitants des lieux voisins, auxquels on accorda des exemptions d’impôt

1 L’eau du lac mit plusieurs fois Mexico en danger dans le cours des seizième et dix-septième siècles; la ville fut inomhk* en l.ô53, 15S0, 1G04, 1607 et 1629. L’inondation de 1629 fut effrojable; les eaux ne se retirèrent qu’en I6:î4, à la suite de tremblements de terre.

’ Dès la lin de l’année 1524, la population de la ville neu>e se montait déjà à trente-cinq nulle âmes.

SECONDE PARTIE

Cortès déploya à Mexico toutes les qualités d’un habile administrateur. Il fit procéder à l’élection des officiers municipaux, et créa un conseil d’administration, à f instar de ce qui se trouvait dans la mère patrie; il veilla à la sûreté publique en établissant une bonne police; il fonda des églises, des hôpitaux, diverses manufactures*; il introduisit dans le pays de nouveaux animaux domestiques, et y fit cultiver la canne à sucre, la vigne, le mûrier, etc.

Fernand s’efforça aussi d’attirer des colons européens h la Nouvelle -Espagne; il engagea les Castillans mariés à y faire venir leurs femmes et leurs enfants, et écrivit à Charles-Quint pour le supplier de lui envoyer des prêtres capables de convertir les indigènes. Dans la lettre qu’il adressa à ce sujet à l’empereur, on remarque le passage suivant : « Je prie Votre Altesse de nous procurer des religieux au cœur simple et droit, à la parole persuasive; nous avons besoin ici d’hommes qui se contentent de peu,

qui sachent porter le poids du jour et prêcher d’exemple

Car si les Indiens voyaient arriver des bénéficiers menant une vie peu réglée, livrés à tous les excès, dissipant leurs richesses en pompes vaines et en luxe, ils mépriseraient à coup sûr et ces prêtres scandaleux et la religion qu’ils prêchent; elle perdrait à leurs yeux sa divine majesté, et ils repousseraient les croyances qu’on voudrait leur faire adopter. » Cortès, en terminant sa lettre, suppliait Charles-Quint de n’ouvrir le Mexique ni aux gens de loi, ni aux avocats, de crainte d’y introduire l’esprit de chicane; ni aux médecins, auxquels les maladies du pays étaient inconnues; ni aux juifs nouvellement baptisés, qui étaient en général mauvais chrétiens, et pouvaient par conséquent mettre des entraves à la conversion des indigènes.

' Pour se procurer le soufre nécessaire à la fabrication de la poudre, Cortès fit explorer le Popocatepetl, le principal volcan du pays, par François Montano.

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