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CHAPITRE ONZIÈME

Arrivée des premiers missionnaires dans les pays nouvellement conquis.

Quelques traits de cruauté font inalheureuseinent tache dans le caractère de Cortès; n’étaient ces souillures, cet homme extraordinaire eût été un héros accompli. .Mais, tout en reconnaissant des défauts au conquérant du Mexique, on ne saurait nier qu’il a été un fervent chrétien, et ({u’en débarquant sur le rivage américain, sa pensée dominante a été une pensée de propagande. L’ardent désir de porter les lumières de l’Évangile aux Indiens, de détruire l’idolâtrie, de mettre un terme aux horreurs du culte le plus abominable qui se puisse imaginer, animait Fernand et la plupart de ses premiers compagnons. Leur zèle n’a pas toujours été un zèle éclairé, la conduite désordonnée de plusieurs d’entre eux a fait un tort incalculable à la noble cause dont ils se disaient les champions, c’est incontestable; mais il n’en est pas moins vrai que la religion ligure en première ligne parmi les motifs qui poussèrent Cortès, ses ofliciers et ses soldats, à s’exposer aux chances d’une des entreprises les plus téméraires dont l’histoire nous ait conservé le souvenir.

Si d’ailleurs notre héros avait eu besoin de considérations purement humaines pour travailler à la conversion des Indiens, elles ne lui eussent pas manqué, et il serait devenu convertisseur par politique. Il dut comprendre, dès qu’il eut mis le pied sur le sol de l’Amérique centrale, qu’il ne se ferait des alliés et des adhérents j)armi les indigènes qu’en en faisant des chrétiens, et que l’idolâtrie et l’anthropophagie creusaient entre eux et les Espagnols un abîme (jui ne serait franchi que le jour où ils recevraient le baptême.

Toutefois, nous le réi)étons, Cortès agit sous l’impression d’un sentiment plus noble et plus désintéressé; nous l’avons

vu à l’œuvre ; nous savons que plusieurs fois la sagesse du père Olinedo dut modérer la trop grande ardeur du général.

Le vœu de Fernand relativement à l’envoi de religieux simples, humbles, pénétrés du véritable esprit évangélique, capables de convertir les Indiens au christianisme, et que nous avons rapporté en terminant notre précédent chapitre, fut très-promptement-exaucé.

Dès le temps où notre héros avait quitté File de Cuba pour se diriger vers le continent du nouveau monde, les membres de plusieurs ordres religieux, notamment les franciscains et les dominicains, travaillaient avec une admirable persévérance dans les Antilles. Le pape Jules II y avait créé les premiers évêchés dès l’année 1511.

Après la découverte et la conquête de l’Amérique centrale, et avant que le Souverain Pontife eût expédié les bulles nécessaires pour l’établissement normal des affaires ecclésiastiques dans ces contrées, beaucoup de membres du clergé régulier demandèrent à s’y rendre pour se consacrer à la pacifique conquête des nations idolâtres.

Trois franciscains flamands, illustres par la piété et la science, obtinrent les premiers l’autorisation de s’embarquer pour le Mexique : c’étaient les pères Jean du Toit et Jean de Avra, et le frère Pierre de Gand, bis naturel de l’empereur. Malgré son immense savoir, Pierre, profondément humble, se considérait comme indigne d’entrer dans les ordres, et demeura jusqu’à la fin de sa vie simple frère lai. Il devint le père et l’instituteur des indigènes. Les trois franciscains arrivèrent au .Mexique en 1522, au moment où l’on poursuivait activement la reconstruction de Mexico. Après avoir été saluer Cortès, ils se fixèrent à Tezcuco, sous la protection du roi Ixtlilxocbitl, l’allié le plus dévoué des Espagnols; il les établit dans le palais de Netzahualpilli , et les chargea de l’éducation des personnes de sa maison. Les religieux s’occupèrent tout d’abord à apprendre la langue du pays, et

après quelques mois, Pierre de Gand la parlait avec une surprenante facilité.

Cependant le pape Adrien VI, cédant aux instances de la cour d’Espagne et en particulier de la pieuse impératrice Isabelle, avait lancé, le 9 mai 1522, une bulle qui chargeait les franciscains d’évangéliser le nouveau monde. Le général de l’ordre, Francisco de Quinones, commissionna à cet effet Martin de Valence, provincial de Saint-Gabriel, et celui-ci partit à la tête de douze religieux, tous dignes de la sainte mission qui leur incombait. Ils débarquèrent à la Vera-Cniz à la fin du mois de mai 1524. Leur apparence humble, aflable et mortifiée, impressionna favorablement les indigènes. Aussitôt qu’Ixtlilxocbitl, Guatimozin, les autres princes et les principaux seigneurs eurent appris leur arrivée, ils leur expédièrent des messagers pour leur procurer ce dont ils pourraient avoir besoin pendant le voyage, et ils allèrent eux-mêmes à leur rencontre à trois lieues de Tezcuco, en compagnie de Pierre de Gand et de Fernand Cortès, qui les accueillit avec le plus profond respect.

Lorsque les franciscains furent entrés dans la ville, les indigènes, pleins de confiance, s’approchèrent d’eux et leur firent divers présents. Ixtlilxochitl avait donné ordre à ses majordomes, de préparer les logements des pères dans le palais de Xetzahualcoyotl, et Pierre de Gand avait élevé dans l’une des salles un autel décoré d’un crucifix et d’une image de la mère de Dieu. Dans la soirée, on y chanta les vêpres, et le lendemain on y célébra avec beaucoup de pompe une messe en musique.

Cortès et tous les Espagnols y vinrent avec Ixtlilxochitl et les autres princes indiens. Ceux-ci, déjà instruits par Pierre de Gand des mystères delà passion, assistèrent à l’auguste sacrifice avec beaucoup de recueillement. Ixtlilxochitl en particulier, en proie à un extrême attendrissement, versait des torrents de larmes, à la grande surprise des religieux. Martin de Valence, voyant cette disposition, s’écria comme

l’Apôtre : Numquid aquam quis prohibere potest ut haptizentur hi? Qui est-ce qui empêche qii’oii les baptise? Ixtlilxochitl fut le premier qui reçut le sacrement de la régénération sous le nom de Don Fernand : Cortès le tint sur les fonts; le baptême fut administré ensuite aux princes et princesses de la maison de Netzahualpilli , aux deux autres rois de l’Anabuac, à leurs familles et à un nombre assez considérable de personnes de différentes classes. Ixtlilxocbitl , intelligent et plein de zèle, se mit à remplir avec succès les fonctions de catéchiste.

Sa mère, la vieille reine Tlacoxbuatzin, qui était trèsendurcie dans son idolâtrie, refusa obstinément le baptême, et se réfugia, avec quelques seigneurs qui partageaient ses sentiments, dans l’im des temples de la ville. Ixtlilxochitl alla l’y trouver pour la prier de se faire baptiser. Mais elle l’accabla de reproches et d’injures, lui dit qu’il fallait qu’il eût perdu l’esprit pour renier ses dieux et la loi de ses ancêtres, et lui déclara enfin qu’elle mourrait tidèle au culte dans lequel elle avait vécu. Une très-violente altercation entre la mère et le fils s’ensuivit, cependant le prince finit par convaincre la reine, il la conduisit à l’église avec les seigneurs de sa suite, Cortès lui servit de parrain, et elle prit le nom de Marie. Tous les principaux de la ville et un grand nombre de personnes de toute condition reçurent le baptême les jours suivants. « Ixtlilxochitl continuait à instruire ses compatriotes avec beaucoup d’habileté, dit à ce propos D. Fernand d’Alva, il leur faisait de longs discours dans lesquels il leur apprenait des choses étonnantes, il les attendrissait par des entretiens si touchants et si saints, qu’on eût dit un apôtre, si l’on peut s’exprimer ainsi. »

Le prince fit brûler le temple dans lequel sa mère s’était retirée alors qu’elle voulait rester païenne, il exigea que cet édifice fût détruit de fond en comble.

Martin de Valence appela les franciscains à Mexico, et y fonda le couvent du Saint-Esprit ; d’autres monastères

furent érigés d’abord à Tezciico et plus tard à Hiicxotzinco et à Tlaxcalla.

Les religieux derniers venus se livrèrent avec autant de zèle que Pierre de Gand à l’étude des langues indigènes, et dès qu’ils furent en état de se faire comprendre, ils résolurent de s’emparer des jeunes générations; c’était le seul moyen de parvenir à un résultat durable. Usant des droits que leur reconnaissaient les instructions royales, ils commandèrent aux nobles et aux seigneurs indiens de leur amener leurs enfants afin qu’ils leur apprissent à lire et à écrire en espagnol.

Tel fut le point de départ des collèges indigènes. La conquête en tira des fruits considérables; bien moindres cependant qu’ils n’eussent été sans la conduite désordonnée des aventuriers espagnols qui commençaient alors à arriver en Amérique, et s’abattaient, semblables à des oiseaux de proie, sur les pays récemment découverts, pour prendre part à la curée. Leurs cruautés et leur avarice donnaient aux vaincus une fausse idée de la religion de leurs nouveaux maîtres, et formaient le principal obstacle à la propagation du christianisme : beaucoup d’indigènes disaient que Vor était le véritable dieu des Castillans.

Aussitôt après la conquête, les vainqueurs, sous prétexte de chercher des vivres, s’emparaient de tout ce qu’ils trouvaient. Le pays, mis au pillage, était sur le point d’élre détruit. Pour arrêter le désordre, Cortès fit aux conquérants la répartition des Indiens et la distribution des terres et des villes, sous le nom de commanderics. Les possesseurs de ces commanderies étaient tenus de payer au trésor royal le cinquième des tributs (ju’ils percevaient; du reste, ils succédaient aux droits et aux privilèges des seigneurs et des nobles indigènes.

La pliqiart de ceux-ci, regrettant leur ancienne puissance, irrités de se voir dépouillés de leurs domaines et de leurs vassaux, et pleins d’animosité contre la domination étran-

gère, éludèrent l’ordre qui leur enjoignait de conduire leurs fils aux écoles chrétiennes, et aün qu’on ne le sût pas, ils y menèrent les enfants de leurs serviteurs, comme s’ils eussent été les leurs propres. Ils préparèrent ainsi, sans s’en douter, la ruine de leur caste. Huit cents à mille jeunes plébéiens et macehuales (porte-faix), instruits dans les arts et dans tes sciences d’Europe, et éclairés par les lumières du christianisme, s’en prévalurent, quelques années plus tard, pour s’élever aux emplois créés par le gouvernement, et pour supplanter complètement leurs anciens seigneurs. Ils devinrent en môme temps les apôtres des personnes de leur classe.

Les missionnaires, témoins des excès des conquérants, épousèrent dès leur arrivée la cause des Indiens avec une persévérance et une énergie qui leur attirèrent souvent des persécutions. Ils placèrent la croix enli*e les vainqueurs et les vaincus, et défendirent ces peuples malheureux contre les calomnies de leurs oppresseurs. Ceux-ci s’efforcaient de les représenter comme une race d’hommes impai-faite, marquée par la nature du sceau de la servitude, incapable de se former à la vie sociale et de comprendre les principes du christianisme. Les religieux furent pour les indigènes des ministres de paix, cherchant en toute occasion à les soustraire à la verge de fer de leurs oppresseurs. Partout où il y avait des injustices à combattre, des actions coupables à stigmatiser, partout où il était besoin de protéger la faiblesse et le malheur, on les trouvait sur la brèche , ne transigeant jamais avec le devoir.

En maintes occasions les religieux firent parvenir courageusement la vérité au pied du trône et instruisirent l’empereur de l’état des choses. A leur prière, Charles V chargea spécialement les membres du clergé de protéger les Indiens contre l’oppression, tant dans leurs propriétés que dans leurs personnes. 11 défendit, sous les peines les plus sévères, de faire des esclaves, prohiba avec la même rigueur de

marquer les prisonniers , et ordonna de rendre sur-lechamp la liberté à ceux qui en avaient été privés. Il détendit aussi d’user de violence envers les indigènes, ou de les faire travailler de force dans les mines, et il exigea (lu’on leur payât régulièrement un salaire modéré. Le roi d’Espagne interdit également qu’on employât gratuitement les Indiens en qualité de portefaix, ou pour faire la guerre, et les déclara tous libres en acquittant les droits de vasselage. Un autre décret permettait aux nobles du nouveau inonde d’épouser des femmes espagnoles, et leur reconnaissait les mêmes droits qu’aux sujets européens de la couronne.

Les membres du clergé exerçaient le patronage qui leur était confié en véritables apôtres de riuimanité. Malheureusement, les décrets royaux n’eurent pas le succès qu’on en avait espéré ‘ ; le gouvernement de Madrid était animé des meilleures intentions à l’égard des Indiens, le clergé le secondait de son mieux; mais, favorisés par la distance, beaucoup de colons éludaient ces décrets. Dans les temps qui suivirent immédiatement la conquête, disent à ce propos les historiens contemporains, on ne parvenait pas à exercer une action régulière et permanente sur tous les aventuriers espagnols devenus maîtres des propriétés de l’ancienne aristocratie mexicaine et de la population vassale du pays. Ce fut une période d’anarchie militaire, durant laquelle on ne reconnut guère d’autre droit que celui de la force. Dans toutes les expéditions qui eurent lieu à cette époque et dont nous parlerons sommairement dans notre prochain chapitre, les indigènes furent employés, contrairement aux ordonnances du Roi Catholique, comme bêtes de somme, pour porter les bagages et traîner l’artillerie, ou bien encore comme troupes auxiliaires, pour combattre pour leurs tyrans contre leurs frères; on les exposait les

' On fut obligé de les renouveler en 1535, 1549, 1550 et 1552, ce qui prouve qu’ils n’avaient pas été bien e\écut(^ jusqu’alors.

premiers aux coups de reunemi. Ils péiirent par milliers, tant à la guerre que de faim et de misère. Les maladies épidémiques engendrées par le travail des mines auquel on les obligeait en moissonnèrent également une prodigieuse quantité.

Mais, malgré tous les obstacles avec lesquels il leur fallait lutter, les religieux ne se décourageaient pas; loin de là, ces obstacles servaient de stimulant à leur zèle et à leur charité.

Laissons-les aux prises avec les passions que leur action contrariait, et jetons un coup d’œil sur la suite des conquêtes des Espagnols et des actes de Cortès.

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