CHAPITRE NEUVIÈME
Règne d’Itzcohuatl. — Les rois de Mexico-Tenoclititlan ses successeurs.
Après la conclusion des conventions dont il a été question au chapitre précédent, Netzahualcoyotl continua à résider à Tenochtitlan. Architecte très-hahile et aussi grand artiste que grand guerrier, il s’y lit construire un superbe jialais entouré de jardins; il jeta les fondements de la résidence d’été des rois mexicains, lit creuser d’immenses bassins, agrandit considérablement la ville, érigea divers édifices aussi remarquables par leur étendue que par leur magnificence, et donna, en un mot, fimpulsion aux travaux qui rendirent Mexico une des cités les plus belles et les plus régulières de l’Amérique.
Eu l’année 1431 , Netzahualcoyotl estima que le moment était venu de se faire couronner solennellement et d’exiger le serment en qualité d’empereur de l’Analiuac.
La cérémonie fut célébrée à Mexico-Tenocbtitlan; elle s’accomplit avec une pompe très-grande ; les annales mexicaines nous en ont conservé le souvenir. Les vassaux des trois couronnes réunies y assistèrent et suivirent le cortège du nouveau monarque, qui se rendit au palais dit d’Acamapichtli ayant ses collègues à ses côtés. Le grand prêtre d’Huitzilopochtli lui fit les onctions accoutumées, et Itzcohuatl lui posa le manteau royal et fixa sur sa tête la tiare d’or pur ornée d’émeraudes et de plumes de quetzlal. Netzahualcoyotl s’assit ensuite sur le trône entre les deux autres rois; puis tous les seigneurs de l’empire passèrent successivement devant eux et prêtèrent serment de fidélité, d’abord aux trois princes chefs de l’empire, ensuite à celui des souverains dont ils relevaient en particulier^. Après la cérémonie, les rois se rendirent au temple d’Huitzilopocbtli, où de nombreuses victimes humaines furent immolées sur la pierre du sacrifice, afin d’attirer sur fAnabuac les faveurs de l’impitoyable dieu. On consacra le reste de la journée à des jeux, à des festins, à des ballets, et d’innombrables torches de bois résineux illuminèrent la ville pendant la nuit.
Cependant Iztacquaubtzin et Motolimatzin, seigneurs de Huexotla et de Goatlichcan, dont la révolte avait été la cause première du sac de Tezcuco, voyant que Netzahualcoyotl était généralement reconnu comme chef de l’empire, se décidèrent à lui demander pardon, et à cet effet ils lui envoyèrent un magnifique présent en pierreries, or, plumes et étoffes de prix. Ils supplièrent le roi de Mexico d’intercéder en leur faveur. Netzabualcoyotl leur fit répondre qu’il agréait
' Il avait été fondé par le prince de ce nom.
^ Le roi de Tezcuco fut salué des titres àWculhua-TecKhtli et de Chichiynecatl-Tecuhtli , qui avaient été portés par ses anaMres et (pii constituaient la marque distinctive de l’empire. Itzcohuatl reçut celui de CuUma- Tecuhili, parce qu’il régnait sur les Toltèques-Culhuas , et Totoquiliua celui de Techpanecatl-Tecyûitli , qu’avaient porté autrefois les rois d’Azcapotzalco.
leur soumission et qu’ils pouvaient revenir sans crainte dans leur patrie. Ayant obtenu cette grâce, ils en sollicitèrent une seconde et pi'ièrent le roi de rentrer dans sa capitale, parce que ses sujets, ne le voyant point revenir, se considéraient comme orphelins.
Xetzahualcoyotl y consentit encore, et après avoir passé (piatre ans à Mexico, il s’embarqua avec sa cour sur le lac et prit terre au bois d’Acuyan, situé le long du rivage. Les seigneurs et les nobles de sa capitale l’y reçurent et célébrèrent des fêtes splendides en riionneur de son retour. Inaugurant son règne par la clémence, le roi pardonna à Ions ceux qui avaient été ses ennemis, oublia les anciennes injures, rétablit la noblesse dans ses antiques privilèges, et réussit bien vite à se concilier l’amour, le respect et la contiince de ses sujets. Nous retrouverons ce prince illustre; occupons-nous d’abord’des rois de Mexico.
Itzcobuatl entreprit, de concert avec ses collègues, une expédition du côté du midi. Franchissant la barrière des hautes montagnes qui entourent la vallée de l’Anabuac, les trois rois rendirent la fertile province de Quaubnabuac * tributaire de l’empire, l’entrèrent dans leurs capitales chargés de très-riches dépouilles, et ouvrirent à leurs sujets les magnifiques contrées du sud, destinées à devenir successivement leurs vassales.
Itzcobuatl mourut en l’année 1440, suivant la tradition la plus accréditée L La couronne, héréditaire dans deux des royaumes confédérés, était élective à Mexico, mais dans la seule famille du monarque défunt. Le choix des anciens se porta pour la seconde fois sur Montézuma Ilhuicainina % qui avait refusé le trône douze années auparavant. En cette occasion, il accepta. Il avait exercé durant le règne de son
' Pays des aigles.
2 Quelques auteurs le font mourir en 1436.
^ Nous adoptons le nom généralement admis , au lieu d’écrire Mocteeuzorna.
L’EMl'IRE MEXICAIN.
prédécesseur les fonctions de généralissime et de grand prêtre d’Hnitzilopochtli. Les autres rois assistèrent à son coiironneinent.
Montézuina, en sa qualité de chef du sacerdoce, inaugura son règne par de pompeuses cérémonies religieuses et en faisant construire quelques-uns de ces temples aussi remar- .quables par leur architecture que par la richesse de leur ornementation, et qui causèrent un si vif étonnement aux Espagnols lors de leur première arrivée à Mexico. 11 érigea des sanctuaires à toutes les divinités des peuples qui reconnaissaient la suprématie de l’empire, afin de les soumettre à Huitzilopochtli, protecteur spécial et pivot de la société mexicaine, et de former ainsi une sorte de cour à ce dieu suprême.
Montézuma porta la guerre à l’est et au sud, à quelques centaines de milles de sa capitale. Les États puissants de Clialco \ de la haute Mixtèque ^ (où régnait Dza’svindana, roi redouté de tous ses voisins), de Cuetlachtlan ^ de Cuextlan, et une foule de républiques jusqu’alors indépendantes, durent se reconnaître vassaux tributaires des rois de l’Anahuac \ Tous les auteurs qui ont pu consulter les anciennes annales du pays sont d’accord pour affirmer que les temps de Montézuma h'" et de Netzahualcoyotl furent pour l’enqiire une époque de pinspérité jusqu’alors inouïe. Si d’affreux sacrifices humains n’eussent fait tache sur cetle civilisation si avancée sous certains rapports, elle eût rappelé l’âge d’or toltèque, le règne glorieux de Quetzalcohuatl. « On cultivait jusqu’aux montagnes les plus escar-
^ Sii'iiifie dans V émeraude, sans doute à cause des prairies qui entouraient la \ille de ce nom,
2 Pays des nuages; de mixtli , nuages.
3 Signifie jaays des loups; àe cuetlachtli , loup.
^ Xous nous bornons à indiquer sommairement les guerres et les conquêtes des rois de l’Anahuac , le récit détaillé de leurs campagnes serait dénué d’intérêt pour le lecteur.