LUCIUS VERUS
bons commencemenls, il étudia sous les mêmes maîtrès que Marc-Aurèle, el on a de lui quelques billets à Fronton qui sont d'un .disciple reconnaissait ; sa bonne grâce était un peu intéressée, il est vrai, car il désirait que le célèbre rhéteur écrivît ses campagnes et offrait de lui envoyer des mémoires. Associé à r empire, le pouvoir absolu, ce pdîson pour lequel il n'est d'autre antidote qu'une sagesse ou une vertu surhumaine, le déprava. Contenu par son collègue Marc-Aurèle, il ne put faire tout le mal dont il était capable, et se borna à être un détestable, sujet. Aimant la table comme Yitellius, le cirque et les gladiateurs comme Caligula et Domilien, il se sentit trop mauvais poëte pour vouloir faire applaudir ses vers comme Néron. Il se borna à courir, ainsi que lui, sôus un déguisement les aventures nocturnes. Nul doute que s'il eût régné seul, il n'eût marché sur les traces de ces monstres. On prétendit qu'il avait été empoisonné par Faustine pour ^voir révélé à Lucille, fille de l'impératrice et femme de Verus, une liaison qu'il aurait eue avec sa belle-mère. Faustine n'eût pas été si susceptible, je pense ; elle ne mettait pas tant de mystère dans ses amours. D'autres disaient qu'une passion incestueuse de Verus pour sa propre sœur avait excité la jalousie de Lucille. Ces bruits montrent l'opinion qu'on avait de lui, mais ne paraissent avoir eu d'autre fondement que sa perversité bien connue, La vérité, c'est qu'après avoir fait la guerre
auxParIhes, sans quitter Antioche, oùjl resta plongé dans les débauches, tandis que ses généraux gagnaient les batailles, et d'où il revint triompher à Rome, Verus, emmené par Marc-Aurèle dans une expédition en Pannonie, mourut dans sa voiture frappé d'une atiaque d'apoplexie, dont sans doute sa vie crapuleuse était la cause. Quand on voit les bustes ou les statues du beau Lucius Verus, il faut se souvenir de tout cela. Marc-Aurèle, qui avait été époux trop aveugle, fut père trop indulgent. Illaissa Tempire à Commode, il le recommanda en mourant aux soldats, et cependant il connaissait la perversité de son fils : il en était venu à désirer que ce fils mourût, et lui-même, dit-on, se laissa mourir de faim, désespéré d'avoir un tel successeur. Il fallait au contraire vivre et le répudier, chercher un homme vertueux et Tadopter comme avait fait Antonin le Pieux pour Marc-Aurèle, bien que lui-même eût des fils. C'est là une grande faiblesse, que la postérité, malgré sa juste admiration pour Tempereur philosophe, doit lui reprocher*. Et comment se serait-il trompé sur le caractère de cet indigne fils ? A douze ans. Commode avait donné des marques de précoce férocité : ayant trouvé son bain trop chaud, il avait ordonné qu'on mît le baigneur dans le four. Le précepteur du jeune prince s'était tiré d'embarras en y faisant jeter et brûler une peau
* L'empereur Septime-Sévère blâmait Marc-Aurèle de n'avoir pas déshérité Commode de l'empire, et lui devait le laisser à Caracalla!
de bouc, dont Todeur avait trompé Tenfant cruel et l'avait satisfait.
On peut voir à Rome des portraits de Commode à peu près à cet âge. L'un d'eux surtout annonce bien le futur empereur qui à douze ans avait de semblables fantaisies ; d'autres ne laissent guère apercevoir que les grâces de la jeunesse. Commode, sans posséder la fièré et farouche beauté de Caligula, a plutôt ce qu'on appelle une figure agréable. Ce qui manque totalement à cette figure, c'est l'intelligence : elle n'exprime rien ; c'est celle d'un niais plutôt que celle d'un monstre, et Commode était tous les deux. Lampride parle de sa bêtise (stultitia) ^^ ei Dion Cassius dit qu'il manquait tout à fait de finesse. Lui qui vit de près toutes les atrocités de Commode et les raconte se sert d'une expression qui, mot à mot, veut dire pas méchant, et qui signifie réellement sttipide. Ce scélérat était un imbécile. Dans les portraits de Commode, la seconde • de ces qualités efface la première. Sa physionomie est terne, ses traits sont réguliers, el on pourrait dire de lui ce mot qui s'applique souvent au porteur d'un visage insignifiant : Il est assez bien.
Ce n'est donc pas au visage de Commode qu'il faut s attacher dans ses portraits ? on n'y trouve rien du , barbare qui ouvrit un jour le ventre à un homme trèsgras pour voir s'échapper ses entrailles, ni du fou qui imagina de se faire apporter sur un plat d'argent àe\i% bossus couverts de moutarde, qu'ij éleva sur le-champ
aux plus hautes dignités : on n'y remarque même pas cet air étourdi et semblable à celui d'un homme ivre dont parle Lampride ; mais plusieurs de ses portraits à Rome offrent quelques particularités qui peignent ses habitudes mieux que ses traits n'expriment son caractère. Commode fit substituer sa propre image à la tête du colosse de Néron. César en avait agi de même pour la statue d'Alexandre : usurpation de la gloire du Macédotiien indigne peut-être de César. C'était Néron que Commode aimait à remplacer. César enviait Alexandre, Commode était jaloux de Néron. Ce colosse, dont j'ai raconté les vicissitudes n'existe plus, mais deux statues au Vatican montrent Commode en chasseur, l'une à cheval, Tautre à pied. Commode était grand chasseur, surtout quand il s'agissait de ces chasses {venationes) qui avaient lieu dans l'amphithéâtre et où il excellait; on l'y vit tuer des bêtes féroces, sans danger pourtant, car Dion, qui était présent, nous explique comment Ton avait jeté en travers du Colisée dïux ponts couverts et formant une croix, d'où l'empereur pouvait facilement lancer ses traits des quatre côtés. La statue de Commode que l'on voit au Vatican, dans le Bratcio nuovo^ est très-curieuse par le costume. Il tient à la main une lance, il a des espèces de bottes : tout* cela est du chasseur, enfin il porte la tunique à manches dont parle Dion Cassius, et qui était son costume d'amphithéâtre. Comme Néron, Commode passait sa vie au cirque et à l'amphi-
théâtre. Ce qui lui plaisait surtout, c'était le métier de gladiateur. Dans un roman de Walter Scott que tout le monde connaît, une jeune fille, faisant le portrait de ses cousins, dit : « Il y a dans tous du querelleur, du garde-cliasse et du jockey; mais Thorniea plus du querelleur, Dick du jockey, et Wilfred du garde-chasse. » De même Néron, Caligula^ Commode, avaient tous du cocher et du gladiateur, mais Néron etCaligula plus du cocher, et Commode plus du gladiateur. Puis Néron voulait être acteur, musicien, poète ; Commode n'avait pas assez d'esprit pour s'-élever si haut. Néron se faisait représenter en Apollon, Commode en Hercule. La différence de ces deux types, que choisissent les deux empereurs pour déifier leur image, est significative. Le premier rattache encore Néron, par ses prétentions les plus risibles, à une sorte de culte de Pintelligence ; le' second n'indique plus d'autre culte que celui de la force brutale. Hercule, vainqueur du lion de Némée, était Tidéal dont Commode, qui triomphait sans péril des bêtes de l'amphithéâlre, était la caricature. Aussi, bien que son souvenir ne soit pas absent du Grand-Cirque, c'est surtout au Colisée qu'il faut l'aller chercher. Commode n'y égorgeait pas des hommes ; mais dans son palais, avec un rasoir, faisant mine de les raser, aux uns il coupait le nez, aux autres les oreilles.
Quant à ses exploits de l'amphithéâtre, nous en avons un récit très-exact par un témoin oculaire,
rhîstorien Dion Cassius: « Le premier jour, Commode, placé en lieu sûr, dépêcha à coup de traits cent ours ; les jours suivants, il descendit dans Tarène, et tua tout le bétail que Ton amena devant lui, et qui était exposé dans des filets ; de plus, un tigre, un hippopotame et un éléphant. » Probablement ils étaient aussi dans un filet. Après son dîner. Commode parut en gladiateur. Les combats dans lesquels il figura étaient simulés. Il ne prenait au sérieux de son métier de gladiateur qu'une chose, la paye, qui chaque jour était pour lui de 200,000 francs. « Ensuite, dit Dion, il vint se placer sur son siège dans la loge impériale, — dont remplacement est aujourd'hui facile à reconnaître, — et il se mit à regarder comme nous la suite du spectacle; mais ce n'était plus un jeu, car un grand nombre d'hommes étaient égorgés. Si quelque gladiateur hésitait à tuer son adversaire, il ordonnait qu'on les^ attachât Tun à l'autre : il les fit tous combattre ainsi, et ils combattirent. Quelques-uns même tuèrent ceux auxquels ils n'avaient point affaire, poussés par la multitude qui se pressait dans Tenceinle trop étroite pour elle. Il y eut durant quatorze jours des spectacles de cette sorte, et lorsque l'empereur combattait, nous, sénateurs, nous étions là avec les chevaliers,... criant à haute voix tant les autres choses qu'on jious ordonnait de crier que celle-ci très-fréquemment : — Tu es le seigneur, tu es le premier, le plus heureux de tous ; tu es vainqueur, tu
seras vainqueur à jamais... Un grand nombre ne mettait pas le pied dans l'amphithéâtre , les uns par honte de ce qui s'y faisait, les autres par peur, d'autant plus que le bruit s'était répandu que Tempereur avait résolu de percer quelques spectateurs de ses flèches, comme Hercule les Stymphalides, et on croyait que cela pourrait bien arriver, car on savait qu'une fois il avait fait réunir dans ce même lieu tous ceux que la maladie privait de l'usage de leurs pieds, et ayant entortillé autour de leurs genoux des formes de serpents, leur ayant mis des éponges dans les mains, en guise de pierres, pour les faire ressembler aux géants, il les avait tous assommés avec sa massue. Ces craintes étaient celles de tout le monde, de nous comme des autres, car à nous, sénateurs, il fit quelque chose de pareil, et qui nous donna lieu de penser que notre fin était très-proche. Ayant tué une autruche et lui ayant coupé la tête, puis s'étant approché de l'endroit où nous étions assis, de sa main droite il nous montrait cetle tête, et de la gauche agilait son glaive ensanglanté, sans rien dire, mais en grinçant des dents, pour indiquer qu'il en ferait autant de nous. Plusieurs s'étant mis à rire, car l'envie de rire nous avait pris quand nous aurions dû être saisis de douleur, ils auraient été sur-le-champ percés de celte épée, si je ne m'étais mis à mâcher des feuilles de laurier détachées de ma couronne, et n'avais persuadé à ceux qui étaient près de moi de m'imiler, afin que par ce mou-
vement répété de la bouche notre rire pût être dissimulé. » Quelle scène! quel empereur! quel sénat! quelle honte ! Voilà des souvenirs du Cotisée à mettre à côlé de ceux de Domitien.
Il faut bien chercher la mémoire de Commode dans l'amphithéâtre des Flaviens, car il n'a pas laissé un seul monument à Rome qui lui appartienne. Il n'en construisit aucun, et ne termina même pas ceux que son père avait commencés. Les thermes qui portèrent son nom n'étaient pas de lui. Ils avaient été construits par Cleander, un de ses serviteurs, qui fut tout-puissant soussonrègne. Le despotisme, je lai déjàmontré, amène tôt ou tard le pouvoir des favoris. Déjà Tibère avait supporté longtemps le crédit impérieux deSéjan. Nous avons vu quelle était Tautorité dés affranchis sous Claude et sous Néron . Commode laissa gouverner l'empire tour à tour par Perennis et par Cleander, puis livra le dernier au peuple soulevé. Il y avait aussi des émeutes sous ces empereurs romains, dont la puissance était sans bornes, et ces empereurs cédaient à rémeute. Celle-ci commença dans le cirque. Nous sommes toujours ramenés au cirque ou à Tamphithéâtre ; comme je Fai dit, l'histoire romaine de ce temps se passe presque tout entière dans ces lieux- là.
« Pendant les jeux du cirque, comme les chevaux allaient commencer leur septième course, dit Dion, historien précieux pour cette époque, parce qu'il a vu ce qu'il raconte, une troupe considérable d'enfants se
précipita dans le cirque; une jeune fille de grande taille à Tair farouche les conduisait. » On voit que les gamins de Rome figuraient aussi dans les' émeutes. Ces enfants ayant pendant un temps fort long poussé des cris terribles, le peuple tout entier, après leur avoir répondu par ses clameurs, s'élance hors du cirque et va chercher Commode, qui 'était hors de Rome, dans la villa des Quintilii. On demande pour lui au ciel toutes les félicités, mais on adresse mille malédictions à Cleander. Commode envoie contre cette foule quelques soldats, qui en blessent et en tuent
plusieurs. Cela ne les arrête point; se confiant dans leur nombre et dans Tappui des prétoriens, les révoltés avancent toujours*. «Comme ils approchaient du lieu où était Commpde et que personne ne l'instruisait de ce qui se psf^sait, sa concubine Marcia lui apprit tout. Commode en fut si effrayé, car il était trèspoltron, qu'il ordonna sur-le-champ qu'on mît à mort Cleander et son fils, que lui-même prenait soin d'élever. L'enfant fut brisé contre terre et mis en pièces* On prit le corps de Cleander, et on le traîna ignominieusement à travers la ville. Sa tête fut portée sur un croc, et plusieurs de ceux qui sous lui avaient été puissants furent massacrés. »
Hideux spectacle de la faveur qui opprime, du pou-
Selon Hérodien, les soldats repoussèrent le peuple jusque dans la
ville; toais là le peuple reprit son avantage dans cette guerre des
rues, où il y a toujours pour lui plus de chances de triompher. If
voir impérial qui abdique tour à tour devant un ambitieux subalterne et devant une multitude sanguinaire I Ce spectacle, il nous est pour ainsi dire donné à Rome, car le lieu de la scène nous est connu. Nous savons où était le cirque, remplissant presque toute la longueur de la vallée qui sépare FAventin du Palatin. De là jusqu'à la villa des Quintilii, le chemin de l'émeute est facile à suivre. Elle n'avait qu'à marcher droit devant elle sans s'écarter ni à droite ni à gauche ; sortant par la porte Capène, qui était un peu en avant de la porte actuelle de Saint-Sébastien, la foule, partie du cirque, se trouvait sur la voie Appienne et arrivait directement en moins d'une heure à la villa des Quintilii, située à la gauche de la route, dans le lieu où il reste de celte villa des ruines assez étendues pour qu'on leur ait donné le nom- populaire de Vieille Rome, Roma Vecchia. Depuis les fouilles faites par le prifice Torlonia, et d'après l'indice certain de plusieurs tuyaux de plomb qui servaient à conduire les eaux et portent les noms de Condianus et de Maximus QuintiliuSy on ne peut douter que ces ruines considérables, autrefois habitations opulentes, ne soient celles de la villa de ces deux frères, qui périrent sous Commode. Son souvenir y est donc attaché par une barbarie. Il faut bien le prendre où on le trouve, cet odieux souvenir, et puisque lui-même n'a pas élevé de monuments, le demander aux monuments de ses victimes.
L'histoire des deux frères est intéressante et romanesque. Condfanus et Maximus Quintilius étaient distingués par la science, les talents militaires, la richesse, et surtout par une tendresse mutuelle qui ne s'était jamais démenlîe. Servant toujours ensemble, l'un se faisait le lieutenant de lautre. Bien qu'étrangers à toute conspiration, leur vertu les fit soupçonner d'être peu favorables à Commode ; ils furent proscrif s et moururent ensemble comme ils avaient vécu. L'un d'eux avait un fils nommé Sextus. Au moment de la mort de son père et de son oncle, ce fils se trouvait en Syrie. Pensant bien que le même sort l'attendait, il feignit de mourir pour sauver sa vie. Sextus, après avoir bu du sang de lièvre, monta à cheval, se laissa tomber, vomit le sang qu'il avait pris et qui parut être son propre sang. On mit dans sa bière le corps d'un bélier qui passa pour son cadavre, et il disparut. Depuis ce temps, il erra sous divers déguisements ; mais on sut qu'il avai* chappé, et on se mit à sa recherche. Beaucoup furent tués parce qu'ils lui ressemblaient ou parce qu'ils étaient soupçonnés de lui avoir donné asile. Il n'est pas bien sûr qu'il ait été atteint, que sa tête se trouvât parmi celles, qu'on apporta à Rome et qu'on dit être la sienne. Ce qui est certain, c'est qu'après la mort de Commode, un aventurier, tenté par la belle villa et par les grandes richesses des Quintilii, se donna pour Sextus et réclama son héritage. Il parait ne pas avoir manqué d'adresse
^54 L'EMPIRE ROMÂLN A ROME
et avoir connu celui pour lequel il voulait qu'on le prît, car par ses réponses il se tira très-bien de toutes . les enquêtes. Peut-être s*ét^it-il lié avec Sexius et l'avait-il assassiné ensuite. Cependant l'empereur Pertinax, successeur de Commode, Tayant fait venir, eut ridée de lui parler grec. Le vrai Sextus connaissait parfaitement cette langue. Le faux Sextus, qui ne savait pas le grec, répondit tout de travers, et sa fraude fut ainsi découverte.
Quand on lit l'histoire des furieux.qui déshonorèrent Tempire, ce qui surprend, c'est qu'on ait supporté vingt-quatre heures de pareils maîtres. Il y a chez les hommes, une fois que Tesclavage s'est appesanti sur eux, une puissance de le supporter qui effraye; mais enfin, lorsque la mesure de la tyrannie est comble, elle provoque toujours la terrible ressource des conspirations. Une première tentative pour se délivrer de Commode vint d'une de ses sœurs, Lucille, la veuve de Lucius Verus, aUïPs remariée. On pardonnerait peut-être à une digne fille de Marc-Aurèle d'avoir voulu venger le nom de son père sur l'infâme frère qui le déshonorait, et des deux bustes colossaux de Lucille placés dans le casin de la villa Borghèse, il en est un surtout qui irait bien à une femme capable de cet héroïsme féroce à la Brutus. L'expression du buste est formidable, le dédain est sur les lèvres, le regard est de Némésis. Il faut néanmoins renoncer à rien voir d'héroïque dans le caractère de Lucille, soup-
çonnée du meurtre de. son premier mari et crimineire épouse d*un se(5ond. Dion Cassius dit qu'elle ne valait pas beaucoup mieux que son frère. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle excita un personnage considérable nommé Pompeianus, son gendre et son amant, à tuer Commode. Pompeianus, en levant son poignard sur lui, s'écria : « \pilà ce que le sénat t'envoie ! » au lieu de frapper sans rien dire, et le coup manqua. Commode se contenta d'abord d'exiler Lucille, mais il avait ses desseins : il ne voulait la mettre à mort qu'après l'avoir déshonorée, comme il fit de ses autres sœurs. Il profita aussi de cette occasion pour se débarrasser de sa femme Crispina.
La seconde conspiration réussit mieux. Elle était encore conduite par une femme, Marcia, cette concubine de Commode qui passe pour avoir été favorable aux chrétiens ; mais ni sa situation auprès de Tempereur, ni le meurtre auquel elle prit part, ne permettent de supposer qu'elle ait été chrétienne. Elle commença par empoisonner Commode ; lô poison n'agissant pas assez ^ite, on lui envoya un gladiateur avec lequel il avait coutume de s'exercer, et qui l'étrangla : mert conforme à sa vie !
On peut s'étonner que. les statues et les bustes de Commode ne soient pas plus rares, puisque le sénat, qui avait souffert ses crimes et applaudi à ses barbaries dans Tamphithéâtre, se révolta quand il fut bien mort, et ordonna que ses statues seraient détruites*
Le sénat voulait aussi que son cadavre fût privé de sépulture : mais Pertinax permit à un affranchi de Tensevelir, et on le porta de nuit dans le mausolée d'Adrien, où sa cendre a reposé auprès de celles d'Antonio le Pieux et de Marc-Aurèle ! .
Lampride nous a conservé le texte officiel de la requête adressée en celle occasion pa^ le sénat à Pertinax. La rage de la lâcheté longtemps prosternée, enfin rassurée et triomphante, éclate dans ce singulier morceau. On pourrait citer bien d'autres exemples de ces indignes violences de la bassesse contre ce qu'elle avait adoré, car il y a toujours des hommes qui, en se vendant, n'entendent tenir le marché que tant qu'il sera avantageux, et pour qui l'infortune est un cas rédhibitoire. Voici ces injures honteuses pour ceux qui les prononcèrent, bien que méritées par celui à qui elles s'adressaient. La colère de la peur qui se révolte est prolixe, elle aime les redites, et les sénateurs romains, tout en saluant déjà l'empereur nouveau, tout en bénissant les prétoriens, ne se lassent point de répéter les mêmes malédictions sur l'empereur tombé, comme s'ils prenaient plaisir à frapper et à frapper encore un cadavre étendu à leurs pieds : •
« Que les honneurs soient arrachés à Fennemi de la patrie, que les honneurs soient arrachés au parricide, que le parricide soit traîné! Que Tennemi de la patrie, le parricide, le gladiateur soit déchiré dans le spoliaire, — l'ennemi des dieux, le bourreau
du sénat, le parricide du sénat, Tennemi du sénat! Au spoliaire le gladiateur*! Celui qui a égorgé le sénat, qu'il soit nais au spoliaire! Celui qui a égorgé le sénat, qu'il soit traîné avec le croc ! Celui qui a égorgé les innocents, qu'il soit traîné avec le croc ! L'ennemi, le parricide, sur lui une sévérité juste ! Celui qui n'a pas épargné son propre sang, qu'il soit traîné avec le croc! Celui qui t'aurait tué (à Perlinax), qu'il soit traîné avec le croc! Tu as craint avec nous, tji as été en danger avec nous. Jupiter très-grand et très-bon, pour que nous ne périssions pas, conserve-nous Pertinax ! Vivent les prétoriens ! vivent les cohortes prétoriennes ! Vivent les armées romaines! Vive la piété du sénat ! Que le parricide soit traîné ! nous le demandons, Auguste, que le parricide soit traîné ! nous le demandons, que le parricide soit traîné! Exauc€f-nous, César, aux lions les délateurs; exauce-nous, César, aux lions Speratus * ! Vive la victoire du peuple romain ! Vive la fidélité des soldats ! Vive la fidélité des prétoriens! vivent les cohortes prétoriennes! Que partout les statues de l'ennemi , que partout les statues du parricide^ que partout les statues du gladiateur, que partout les statues du parricide soient renversées ! L'égorgeur des citoyens, qu'il soit traîné ; le parricide des citoyens, qu'il soit traîné ! Que les statues du gladiateur soient renversées ! Toi sain et sauf, nous sommes sains et saufs. Vraiment, vraiment, aujourd'hui vraiment, aujourd'hui dignement, aujourd'hui vraiment, aujourd'hui librement, nous sonames en sûireté, la terreur aux délateurs ! Pour que nous soyons en sûreté, la terreur aux délateurs ! Soyons sains et saufs. Hors du sénat les délateurs! Le bâton aux délateurs, et toi sain et sauf! Au lion les délateurs ! Toi empereur, et le bâton aux délateurs !
« Que la mémoire du parricide, du gladiateur soit abolie ; que les statues du parricide, du gladiateur soient renversées ; que la
« Le spoliaire était le lieu où l'on portait les cadavres des gladiateurs et où on les achevait.
. * Speratus était probablenfeiit un délateur fameux.
mémoire de Timpur gladiateur soit abolie ! Au spoliaire le gladiateur! Exauce-nous, César; que le bourreau soit traîné avec le <Toc; que le bourreau du sénat» suivant la coutume des ancêtres, soit traîné avec le croc ! Plus cruel que Ôomitien, plus impur que Néron, comme il a fait, qu'il soit traité! Que les mémoires des innocents soient conservées ! Rends leurs honneurs aux innocents, ' nous le demandons ! Que le cadavre du parricide soit traîné avec le croc; que le cadavre du gladiateur soit traîné avec le croc ; que le cadavre du gladiateur sbit mis au spoliaire ! Recueille les voix, aux voix ! Nous opinons tous qu'il doit être traîné avec le croc. Que celui qui égorgeait tout le monde soit traîné avec le croc; celui qui égorgpait tout âge, qu'il soit traîné avec le croc; celui qui égorgeait tout sexe, qu'il soit traîné avec le croc; celui qui n'a pas épargné . son propre sang, qu'il soit traîné avec le croc ; celui qui a spolié les temples, qu'il soit traîné avec le croc ; celui qui a supprimé les testaments, qu'il soit traîné avec le croc; celui qui a dépouillé les vivants, qu'il soit traîné avec le croc! Nous avons été les es^aves d'esclaves. Celui qui a reçu un prix pour laisser vivre, qu'il soit traîné avec le croc; celui qui a exigé un prix pour laisser vivre et n'a pas tenu sa promesse, qu'il soit traîné avec le croc ; celui qui a vendu le sénat, qu'il soit traîné avec le croc ; celui qui a enlevé aux fils leur héritage, qu'il soit traîné avec le croc ! Hors du sénat les dénonciateurs, hors du sénat les délateurs, hors du sénat les suborneurs d'esclaves ! Et toi ( à Pertinax), tu as craint avec nous, tu sais tout, tu connais les bons et les mauvais; tu sais tout, corrige tout. Nous avons craint pour ' toi. Oh ! bonheur 1 Toi qui es un homme, toi empereur ! Fais opiner sur le parricide ; fais opiner, mets aux voix. Nous demandons ton assistance. Les innocents n'ont pas été enterrés; le parricide a déterré les cadavres ; que le cadavre du parricide soit traîné! »
Sortons de cet affreux tumulte d'une assemblée encore palpitante de peur, éperdue de joie et ivre de vengeance, dont il semble entendre les trépigne-
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ments, et cherchons à tirer avec calme quelques conclusions .des spectacles si différents que viennent de nous donner les trois règnes qui ont passé devant nous.
• Si je voulais prouver ce qui ressort pour moi de chaque ligne de l'histoire de la Rome impériale, combien le pouvoir illimité des empereurs était une chose mauvaise pour l'État et pour eux-mêmes, je me garderais de citer Caligula, Néron, Domilien : je citerais Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. Quoi ! le monde a eu rincroyable fortune d'être gouverné pendant près d'un demi-siècle par deux hommes incomparables, et immédiatement après, sans transition, il s'est trouvé aux mains d'un exécrable scélérat ! Commode a pu faire sans obstacle exactement le contraire de ce qu'avaient fait Antonin-^et Marc-Aurèle ! La félicité de Tempire était un accident qui ne devait plus se renouveler, et de cette félicité passagère il ne restait rien, absolument rien ; tout était comme sifAntonin et Marc-Aurèle n'eussent pas existé ! Et- ce n'est pas s«ilement parce qu'il n'y avait nulle institution' qui subsistât quand les hommes passaient, 'c'est prjpcipalement parce que, le souverain étant tout, il ne pouvait se former dans les âmes aucune énergie civile, au^ cuoe vertu publique. Il ne restait donc ni des droite ni des hommes : il n'y avait pas de cité et pas de c> toyens-..
Et les^ mauvais empereurs, quel était leur sort?
260 L'EHPIKE ROMAIN A ROME
Vraiment, au milieu de leurs crimes et de leurs folies, je suis parfois tenté de les plaindre. Quelle affreuse vie et quelle fin terrible I C'étaient des hommes après tout ! Plusieurs avaient reçu du ciel des dons heureux; Tibère était un bon guerrier et un prince habile, Caligula eut d'heureux commencements, Néron en eut d'admirables; Commode lui-même, après la mort de son père, avait donné des espérances : la toute-puissance les perdit, elle fut pour eux ce que fut pour Adam la tentatrice. Eux aussi pourraient répondre quand ils comparaissent devant le tribunal des siècles : C'est elle qui m'a fait goûter le fruit empoisonné I Il faut à l'homme un frein, comme il faut un rivage à l'Océan. Cela est bien commun, mais c'est commun à force d'être vrai. Il y a eu à Rome trois bons et grands empereurs, un certain nombre d'empereurs médiocres, beaucoup d'empereurs détestables; c'est la chance de la loterie du despotisme, c'est la proportion que donne, d'après l'expérience de l'histoire, le calcul des probabilités appliqué à cette forme de gouvernement. En est-il de même pour les sou vérins dont* le pouvoir a été modéré par les lois? Évidemment non. Ceux-ci, qui ne valent quelquefois pas mieux que les autres, ont ce grand avantage de ne pouvoir se corrompre et se perdre aussi facilement. Empereur romain au lieu d'être roi constitutionnel d'Angleterre, George 1" aurait peut-être été un Néron, ot George IV un Héliogabale ; Néron, roi
constitutionnel, eût peut-être été un honnête dilettante sur le trône. Les institutions qui protègent les peuplés contre les souverains défendent les souverains deux-mêmes.