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qu'il était, devait finir par rendre son nom populaire. II s'efforçait de concilier les revendications contradictoires des soldats et des citoyens en atténuant pour les uns la rigueur de la loi d'expropriation, en multipliant pour les autres les colonies en dehors de la péninsule, et encore une fois au dedans. Il écartait le danger d'une nouvelle guerre civile par le traité de Brindes (40), bientôt suivi du traité de Misène (39) contresigné par Sextus Pompée. Ainsi était garantie la liberté des subsistances qui, trois ans plus lard, en 36, se trouva assurée une fois pour toutes par l'élimination définitive du roi des mers, du «fils de Neptune», après une série de campagnes laborieuses, heureusement terminées grâce aux talents d'Agrippa. En même temps les travaux de la paix reprenaient, rehaussés par un rayon de gloire militaire. Des expéditions brillamment conduites contre les peuplades alpestres, les Illyriens, les Dalmates (35-33), rectifiaient la frontière et la mettaient à l'abri des incursions des Barbares. En 33 Agrippa, aussi capable comme administrateur que comme général, prenait possession de l'édilité et entamait la grande œavro de la restauration et de l'embellissement de Rome. On respirait comme on ne l'avait pas fait depuis de longues années, et à Tauteur de la tranquillité rétablie, de la prospérité renaissante, on ne ménageait pas les témoignages «'e gratitude. L'égîogue de Virgile, en 41, l'année : ème des horreurs du siège de Pérouse, n'est encore qu'un remerciement pour un bienfait individuel. Mais en 37 ou 36 il commençait les Géorgiques qui ne sont pas seulement un admirable poème rustique, mais une sorte de manifeste, la glorification de la terre d'Italie et de l'homme providentiel qui la relève de ses ruines.
Le contraste était frappant avec Antoine. De plus en plus il apparaissait qu'il reprenait à son compte le projet prêté, faussement ou non, à César, la cons-
tilution d'un empire universel dont le centre de gravité eût élé en Orient, l'Italie et Rome étant réduites à l'état de simples dépendances. Il le reprenait en l'accusant, en l'amplifiant, en le déformant avec une franchise brutale, une impudence cynique. Comme César il attendait d'une victoire sur les champs de bataille parthiques la réalisation définitive de ses espérances. Son premier échec, eu 34, ne l'avait pas détourné d'une entreprise où le succès ne pouvait manquer de le couronner nouvel Alexandre. Son point d'appui était l'Egypte. Cléopâtre régnait toujours, exécrée des Romains depuis qu'on l'accusait d'avoir tourné de son côté les ambitions de son premier amant, méprisée aussi pour ses mœurs dont le désordre révoltait ce qui subsistait encore de prudhomie dans les âmes latines. Maintenant elle avait pris Antoine dans ses filets. Pour lui plaire il avait adopté les habitudes, le costume d'un Grec. Pour se l'attacher par un lien indissoluble, il osa ce que n'avait pas osé le tout puissant dictateur : il l'épousa, répudiant la sœur d'Octave, la noble et vertueuse Octavie, ajoutant par là une injure personnelle aux griefs qui divisaient ces deux hommes. Epoux de Cléopâtre, il se faisait adorer avec elle sous le nom du dieu Osiris. Et ce n'était pas là une vaine parade. Déjà le triomphe célébré à Alexandrie avec tout le cérémonial romain attestait la déchéance de la capitale italienne. D'autres actes suivaient, plus odieux encore. Il faisait reconnaître comme légitimç le fils de César, issu de ses amours avec l'Egyptienne, le jeune Césarion. Il le proclamait rois des rois, collègue de sa mère reine des reines. Il lui faisait don des provinces de Cilicie, de Syrie, de Chypre, de Cyrénaïque, dépouilles arrachées à l'empire de Rome au profit de cette nouvelle royauté.
Une réaction violente se produisit, savamment exploitée par Octave. Pour mettre le comble à l'indi-
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gnation générale, il fit ouvrir et lire en plein Sénat le testament d'Antoine déposé entre les mains des Vestales. La lecture de ce document n'apprenait que des faits connus, mais il précisait et confirmait ce qu'on ne savait encore que vaguement, par ouï-dire, et il contenait en plus une disposition qui complétait le scandale. Antoine demandait, s'il mourait à Rome, que son corps fût transporté ù Alexandrie et enseveli dans le même tombeau que Cléopâtre, suivant le rite égyptien. Dès lors le mouvement se déchaîna et se propagea avec une force extrême. L'un après l'autre les municipes italiens se prononcèrent pour Octave, et les provinces occidentales, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne suivirent cet exemple. Ainsi contre un rival asservi à une reine étrangère, il avait cette chance de se poser en champion de la tradition nationale. Ici encore les témoignages littéraires sont à citer. Ils traduisent avec une éloquence saisissante le caractère qu'il a su donner à cette guerre. Horace, au lendemain d'Actium, dans une ode délirante de joie, maudit la reine qui, en sa fureur, rêvait la ruine du Capitole et les funérailles de TEmpire. Mais le morceau le plus significatif est la description de la bataille, dans l'Enéide. D'un côté Antoine et Cléopâtre, avec leur armée barbare, formée d'éléments disparates empruntés à tous les peuples de l'Orient, avec les divinités immondes, aboyantes et grouillantes du Nil. De l'autre Octave, ou plutôt par une anticipation du poète, Auguste, avec sa physionomie sévère, debout sur la poupe de son navire, entraînant au combat l'Italie, entouré du Sénat et du peuple, sous l'œil protecteur .des dieux de la patrie:
nflinc Augustus agens Ilalos inpraelia Cœsar,
Cum patribus populoqiie, penatibus et magnis dis. »
Tradition nationale et tradition républicaine, c'était tout un. Donner des gages à l'une c'était en donner
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à l'autre. Ainsi Oclave fut amené à indiquer comme son but final la restauration de la République. Le Triumvirat, à vrai dire, n'avait jamais été présenté que comme un régime d'exception, imposé par les circonstances et destiné à ne pas leur survivre, mais c'était Octave qui, par ses paroles et ses actes, avait manifesté le plus nettement son intention de le considérer comme tel. L'accord conclu en 43, renouvelé en 37, expirait le 31 Décembre de l'année 33. Ce n'était plus, depuis la déposition de Lépide en .36, qu'un duumvirat, et les rapports entre les deux associés subsistants rendaient une nouvelle entente impossible. Octave restait sans titre légal. Il se fit décerner le consulat en 31, et c'est en qualité de consul qu'il fit la campagne d'xVctium. Il lui convenait d'opposer en sa personne au renégat, traître à sa patrie, la plus haute des magistratures romaines. Mais les pouvoirs du consulat n'étaient rien auprès des pouvoirs illimités qu'il s'était attribués. Ce fut, comme il a soin de nous l'apprendre lui-même, dans ce récit de sa vie qu'on appelle son testament ou le monument d'Ancyre, à la suite d'un mouvement d'opinion spontané et unanime, en vertu d'une ronjnralio, c'est-à-dire du serment militaire prêté en masse, ainsi qu'il était d'usage en cas de danger pressant, quand le temps faisait défaut pour procéder aux levées dans la forme régulière. Par là il était proclamé chef suprême, absolu. La situation demeurait donc toute révolutionnaire, et elle le resta quatre ans encore après sa victoire, deux ans après son retour à Rome, jusqu'à cette date fameuse de janvier 27 où l'Empire entra définitivement dans sa période organique.
Le 13 janvier de cette année Octave se présenta devant le Sénat et lui tint en substance le discours suivant. Sa tâche est remplie. Son père est vengé. L'ordre est rétabli, la grandeur romaine restaurée. La République doit redevenir une réalité. Pour lui il
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demande à rentrer dans le repos, dans la vie privée. Sur les supplications de l'assemblée il consent à se charger de la moitié du fardeau, et alors est signé le contrat qui devint comme une sorte de charte fondamentale de la monarchie.
Etait-il sincère ? Croira-t-on que, après tant d'eiïorts, d'attentats, de crimes, et juste au moment d'en recueillir le fruit, il ait volontairement renoncé à tout? Et peut-on supposer qu'il ait voulu se livrer désarmé, en simple particulier, aux haines qu'il sentait gronder autour de lui? Car il avait beau se savoir soutenu par l'immense majorité, il se sentait toujours menacé, et la preuve en est dans les précautions dont il s'était entouré l'année précédente, et dont il s'entoura encore plus tard pour procéder à la réorganisation du Sénat. On n'objectera pas qu'il s'était fait conférer dès l'année 36 l'inviolabilité tribunicienne. Que valait, pour le couvrir, la protection dérisoire d'un texte de loi? On ne dira pas non plus que, comme Sylla, il avait ses vétérans. Il n'avait pas dans l'armée le prestige de Sylla. Et enfin, quand Sylla avait abdiqué, il avait tout préparé pour remettre en vigueur la constitution, et cependant à peine avait-il rendu le dernier soupir qu'elle tombait en poussière. Octave n'avait rien préparé, et la constitution était plus usée que jamais. Son abdication c'était le chaos. Devant l'abîme entrevu, tout le monde recula.
Pourtant il fallait faire semblant. Il avait trop souvent répété qu'il n'attendait que la pacification générale pour prendre ce parti. Le moment venu il lui fallait s'exécuter. Aussi bien était-il bon que la renonciation offerte, elle apparût et fût proclamée par tous impossible. Tel fut le sens de cette démarche dans laquelle on n'a pas tort de voir une comédie où tout avait été convenu d'avance entre les principaux acteurs.
La constatation faite, il fallait organiser un gouvernement qui ne pouvait être que la monarchie. Mais
la monarchie qui sortit de là n'eut rien de commun avec celle qu'avait rêvée César. César avait rompu avec la tradition. Octave eut la prétention de la renouer, de la continuer. L'eût-il voulu, il n'eût pu résister au mouvement qu'il avait lui-même déchaîné et dont les traces se retrouvent partout, dans la littérature comme dans la politique. Nous avons nommé les Géorgiques où le culte de la vieille Rome s'associe à la ferveur du patriotisme italien. Le même sentiment inspire l'Eneïde, commencée aussitôt après, l'histoire de Titc-Live, le troisième livre ces Odes d'Horace, le quatrième livre des Élégies de Properce, toutes œuvres de la même époque, entre 29 et 16. Mais Octave ne songeait nullement à remonter le courant. Il connaissait le peuple romain, et il savait que le nouveau régime n'aurait d'avenir qu'autant qu'il plongerait par ses racines au plus profond du passé. Sa monarchie fut traditionaliste dans son principe, dans sa forme, dans ses actes, au dedans et au dehors.
Sur ce régime fondé au début de l'année 27. il y a deux versions contradictoires : la version officielle, consignée par Octave lui-même dans son testament et acceptée par les écrivains du temps, d'après laquelle en cette année la République aurait été rétablie; celle des historiens postérieurs, plus libres dans leur jugement et voyant les choses de plus loin, dans la suite de leur développement, qui font dater de cette même année l'établissement du despotisme. Tout n'est pas faux dans la première version. La génération qui avait connu la dictature de César et l'arbitraire elfréné des triumvirs pouvait, avec quelque complaisance, se faire illusion en voyant reparaître, dans son jeu à peu près normal, l'organisme aboli depuis vingt ans. Mais il ne fallait pas beaucoup de réflexion pour se rendre compte que tout cela était subordonné à la volonté d'un homme. En réalité nous nous
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trouvons en présence d'un compromiSj d'une conception hybride, contradictoire, équivoque, difficile à analyser et à démêler dans sa complexité, dans le dédale des subtilités constitutionnelles, parce qu'elle ne comporte pas un point de vue qui, pour être tout à fait exact, ne doive être aussitôt plus ou moins rectifié par son contraire.
§ 2. — Les pouvoirs de l'Empereur.
Le principe fondamental du droit public était la souveraineté du peuple s'incarnant dans les comices et dans le Sénat. Les comices et le Sénat reprirent leur activité, les comices élisant les magistrats et rotant les lois, le Sénat dirigeant les comices et présidant à l'administration générale. Les comices, il est vrai, n'étaient plus qu'un vain simulacre depuis qu'ils étaient tombés entre les mains de la populace urbaine et, malgré ce regain de vitalité, plus apparent que réel, leur histoire touche à sa fin. Il en était autrement du Sénat. I! avait m.al rempli sa fonction, mais il n'avait pas cessé d'y paraître propre. Il était toujours le plus vénérable débris de la Rome antique, comprenant tout ce qu'elle corarptait d'illustre, par la naissance, par les magistratures exercées, par les compétences et les talents. A tous ces titres i! resta debout, dans l'etîondrement des comices, véritable dépositaire de la souveraineté échappée à leur indignité. Le cursus honoram, remis en vigueur et soumis à des règles rigoureuses, lui rendait son indépendance. On y entrait, comme auparavant, par la porte de la questure, devenue accessible à vingt-cinq ans, et l'on s'élevait par échelons, après un intervalle minimum de deux ans, à l'édilité ou au tribunal, à la préture, au consulat, et comme les titulaires des magistratures supérieures n'étaient pas beaucoup moins
L EMPIRE ROSfAIX
nombreux que ceux de la questure ou était à peu près sûr, une fois pris dans la filière, de la parcourir jusqu'au bout, ou du moins jusqu'à la prélure inclusivement. De là une double conséquence : le Sénat demeura une émanation de l'élection populaire, et rien n'arrêta le sénateur dans la suite régulière de sa carrière.
Ainsi le principe fui respecté. Seulement il y eut dans l'Etat un premier, un princeps. C'est le titre que le maître aimait à porter, citoyen, mais le premier de tous, premier par la dignité, premier par la puissance, et dont la volonté intervenait omnipotente, toutes les fois qu'il le jugeait à propos.
La souveraineté se déléguait, elle ne s'aliénait pas. Auguste — nous l'appellerons ainsi dorénavant, puisque c'est à cette date de janvier 27 qu'il reçut ce nom — ne fut donc qu'un délégué, régulièrement investi de ses pouvoirs en vertu de sénatus-consultes passés à l'état de lois, un magistrat, et il en fut de même pour ses successeurs, car la théorie survécut à la réalité, et nous la trouvons encore professée en tète du Digeste, sous Justinien. L'antagonisme que nous établissons entre la notion de la respublica et la notion de la monarchie n'a jamais été nettement formulé par les Romains.
Auguste, dans son testament, s'est vanté de n'avoir jamais, dans aucune de ses magistratures, eu de pouvoirs supérieurs à ceux de ses collègues. C'était beaucoup compter sur la crédulité de ses lecteurs. 11 est vrai qu'il a exercé ses pouvoirs sous le couvert des anciennes magistratures, mais de ces magistratures il ne subsistait plus que l'étiquette, et pour le fond, elles étaient prodigieusement amplifiées et complètement dénaturées.
Ce n'est pas du premier coup que s'est constitué l'ensemble de ses pouvoirs. Il y a eu, dans la première période de son règne ou, pour parler plus exac-
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tement, de son principal, une série de tâtonnements qui se poursuivent pendant une dizaine d'années, de 27 à 18.
Le point de départ est le partage consenti avec le Sénat en cette séance du 13 Janvier '27. Auguste lui laissait le gouvernement de la moitié environ des provinces et gardait pour lui les autres. Les gouverneurs des provinces sénatoriales, les proconsuls, devaient être, comme sous la République, des sénateurs, ex-consuls ou ex-préteurs, suivant l'importance de la province, tirés au sort chaque année, cinq ans après l'exercice de leur magistrature et nommés pour un an, conformément aux dispositions de la plus récente loi sur la matière, la loi de Pompée de 52. Les provinces d'Auguste devaient être administrées en son nom par ses lieutenants ou légats, choisis eux aussi parmi les sénateurs de rang consulaire ou prétorien, mais nommés et révoqués par lui. A ce dualisme administratif correspondit, comme il était juste, un double Trésor, avec des revenus différents : pour le Sénat l'ancien Trésor de la République, Vaerarium SaCurni, déposé dans le temple de Saturne ; pour Auguste, un Trésor de création nouvelle, le fisc. Tout cela du reste n'était donné que comme provisoire. Auguste n'a cédé aux sollicitations de l'assemblée que pour un temps, pour une période de dix ans, après quoi il se démettra encore une fois. Et, en effet, après chaque intervalle décennal, il renouvellera sa démarche de l'an 27, laquelle naturellement passera à l'état de formalité pour n'être plus que l'occasion de fêtes célébrées en commémoration du dixième anniversaire de Tavènement des empereurs.
Auguste, affectant de se réserver la partie la plus lourde de la tâche, avait laissé au Sénat les provinces les plus faciles à administrer, les plus pacifiées au dedans et les moins menacées par le dehors. L'Italie, qui n'était pas une province, qui se
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distinguait des provinces, parce qu'elle ne comprenait que des citoyens, qu'elle ne payait pas l'impôt foncier et qu'elle relevait, non d'un pro -magistrat, mais des magistrats en exercice, resta sous l'administration directe des consuls et fut considérée comme le domaine exclusif et intangible du Sénat.
Parmi les provinces d'Auguste. l'Egypte eut une situation à part. L'Egypte, habitude de temps immémorial au régime monarchique, ne pouvait concevoir que sous cetle forme l'autorité suprême. Elle avait été de plus la propriété jjrivée de ses rois, des Ptolémées comme des Pharaons. 11 fallait qu'elle devînt la propriété privée d'Auguste pour qu'il y fit figure de souverain. C'est pourquoi il s'y lit représenter par une sorte de vice-roi, par un intendant, un praefectus, un préfet. Il n'eut pas le titre de légat parce que ce titre l'eût assimilé aux gouverneurs des autres provinces. Il ne l'eut pas non plus parce que les légats étaient des sénateurs, et qu'en tant que sénateur il n'eût pas été considéré et ne se fût pas considéré lui-même comme un agent personnel du maître, entièrement sous sa main. Auguste, tout en méuagetnt le Sénat, tout en lui faisant sa place dans son gouvernement, se méfiait de lui, non sans raison. Or l'Egypte était un pays puissamment organisé, immensément riche, stratégiquoment isolé, et qui, par-dessus le marché, fournissant à rïtalie k majeure partie de son alimentation, la tenait dans sa dépendance. Un opposant, un rebelle pouvait s'y rendre redoutable. C'est bien pour cela que, dans les dernières années de la République, les conservateurs avaient toujours reculé devant cetle annexion, craignant le parti qu'en tirerait un général ambitieux. Les fonctions de préfet furent donc coniiées à un simple chevalier, l'ordre équestre ne prêtant pas aux mêmes suspicions, et, par surcroit de précaution, l'accès même de l'Egypte fut interdit aux séuatcurs.
En assumant dans ces conditions le gouvernement de
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l'Egypte. Auguste assurait à sa cassette privée des ressources illimitées C'est de là que sortit ce flot d'or qui incessamment se déversait en fondations utiles et en libéralités de toute sorte. De même, en se dévouant pour se réserver les provinces fronlière ou insuffisamment soumises, il se réservait par le fait le commandement des armées, ces provinces, dans la nouvelle organisation de l'armée, étant les seules qui fussent occupées militairement, tandis qu'en général les provinces sénatoiia'es étaient dépourvues de garnison. Cela ne veut pas dire que les troupes fussent soustraites à son autorité quand elles se trouvaient opérer en dehors de ces provinces, il était ie grand chef, l'empereur, Vimperator. L'histoire de ce mot est curieuse. En principe Vhnperator était l'homme revêtu de Vimperlum, et par là on entendait l'ensemble des pouvoirs qui formaient chez les Romains un faisceau indivisible et dans lesquels nous distinguons les pouvoirs militaires, civils, judiciaires. Puis le mot prit un sens plus spécialement militaire, sans doute parce que Vimperiiwi, mutilé dans la ville, ne se maintenait plus avec toute sa force que dans les camps. Enfin, l'impemior fut le général victorieux, salué comme tel par les soldats. Avec César, le mot revint, sinon à son eiteusioa primitive, du moins à son acception seconde, plus large que la dernière. Acclamé impcrator sur tant de champs de bataille, il fut autorisé en 45, après Munda, à conserver ce titre sa vie durant, contrairement à la règle qui voulait qu'on le déposât après le triomplie, et même à le léguer à ses descendants. En vertu de quoi le titre prit place à la suite du cognonem ou surnom César (C. Julius Cxsar Iniperator)^ si bien qu'on ne sut plus exactement s'il était encore un titre ou s'il était devenu un deuxième surnom. Octave, fils adoptif de César, hérita du surnom comme des autres noms et hardiment, se prévalant d'un usage qui commençait à
s'introduire et qui permettait ce déplacement, il le transporta en tête de la série, le substituant à son prénom Gains qui s'effaça, Le Sénat en 29, après le triomphe qui suivit Actium, ratifia son initiative, et ainsi le prénom dHmperalor s'incorpora, si l'on peut dire, à sa personne et à celle de ses successeurs. Ce prénom évidemment ne ressemblait pas aux autres. Le titre d'imperator, dans le sens de général victorieux, subsista, attribué maintenant à l'empereur seul, avec un numéro d'ordre correspondant à la répétition des salutations impériales, mais il se distingua du même mot employé comme prénom et dont la signification n'en fut que mieux accusée. Il exprima désormais l'idée même de la souveraineté, ou tout au moins du haut commandement militaire. Les contemporains ne s'y trompèrent point, et la preuve en est dans la traduction aÙToy.ûctT(Dp qu'en donnèrent tout de suite les Grecs. Ce fut de la part d'Auguste comme une supercherie géniale. On peut juger par là de sa sincérité quand, deux ans plus tard, il offrit de se démettre. L'homme qui s'était fait conférer pour la vie ce nom d'imperator s'était condamné à rester le maître jusqu'à la fin.
Si nul ne pouvait se méprendre sur la portée de ce prénom imperator, pourtant, en droit strict, Vimperium devait être attaché à une magistrature ou à une promagistrature, et Auguste affichait trop le respect de la légalité pour s'en écarter sur ce point, ou sur aucun autre, quand il n'était pas nécessaire. Mais il était consul depuis l'an 31, et il paraissait décidé à le rester indéfiniment. Son impcrium était donc un imperium consulaire. A la possession du consulat il trouvait un grand avantage. Les consuls avaient sur les proconsuls ce que les Romains appelaient Vimperiurn infinitum majus, c'est-à-dire un imperium de qualité supérieure et d'extension illimitée, et sans doute cette supériorité avait toujours été plutôt théorique,
AUGUSTE ET LA FOXDATIOiN DE L EMPIRE
mais on comprend qu'avec Auguste elle n'ait pu manquer d'être effective. Ainsi, indépendamment des provinces qui lui étaient attribuées, en tant que consul il ne gouvernait pas seulement l'Italie, mais il avait l'autorité suprême sur les provinces du Sénat. A la fin de l'année 27, après avoir réglé delà sorte ses pouvoirs, il quitta Rome pour la Gaule où il s'occupa d'organiser sur place la conquête de César, puis de là il passa en Espagne où il présida, plutôt qu'il ne la conduisit, ù une guerre très dure contre les Astures et les Gantabres. Pendant ce temps une certaine agitation se manifestait dans la capitale. Les deux partis aristocratique et démocratique semblaient disposés à relever la tète. Pour maintenir l'ordre en son absence il avait imaginé de ressusciter l'ancienne magistrature de la préfecture urbaine, et il l'avait confiée à un ami de Brulus, un rallié qui d'ailleurs avait eu le courage de ne pas renier son passé, Valerius Messala Gorvinus. Messala accepta, mais au bout de quelques jours il se démit, sous prétexte que ses fonctions lui avaient été conférées illégalement. C'était un acte d'opposition, discret, mais où l'on reconnaît les suggestions de ses amis politiques. D'autre part un certain Egnatius Rufus, étant édile, se créait par ses libéralités une popularité qui parut inquiétante. Tout cela n'était pas bien grave, mais l'opinion publique s'énervait et réclamait le retour du sauveur. Il rentra en 24, après une absence de trois ans, et fut accueilli par des transports de joie qui redoublèrent quand, au début de l'année 23, il releva d'une maladie ppur laquelle on avait craint une issue fatale. Aussitôt rétabli, sans attendre que le terme fixé en 27 fût atteint, alléguant sa mauvaise santé, il offrit encore une fois sa démission, démarche aussi peu sincère que la précédente, et par laquelle il préparait le remaniement constitutionnel dont l'expérience lui avait fait sentir la nécessité.
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Le remaniement consista en ceci. II déposa le consulat qu'il avait exercé pendant neuf années consécutives de 31 à 23. En revanche il reçut la puissance tribunicienne à vie, plusVimperium proconsulaire, étendu à l'intérieur du promerium, avec l'autorité sur les gouverneurs des provinces sénatoriales.
Il n'est pas douteux qu'il n'ait considéré d'abord le consulat comme devant être le support de sa souveraineté. Pourquoi a-t-il renoncé à cette idée? On en a donné diverses raisons dans chacune desquelles peut entrer une part de vérité, mais qui n'eurent pas toutes la môme force. On a prétendu qu'il était gêné par l'obligation de partager le consulat, n'osant pas d'ailleurs le revendiquer pour lui seul, à l'exemple de Pompée, ce qui eût été rentrer dans la voie révolutionnaire. Il se peut, bien qu'aucun texte, aucun fait ne nous laisse entrevoir qu'aucun embarras lui soit jamais venu de la part de son collègue. On ;i supposé aussi qu'eu cessant de se perpétuer dans ■celte magistrature contrairement à la règle, il entendait revenir à la tradition républicaine et donner un gage à cette opposition aristocratique dont le réveil commençait à Tinquiéler, et cela non plus n'est pas impossible. Mais il avait encore un autre motif, plus élevé. Il s'était donné comme tâche essentielle la réforme de Tadministralion provinciale, l'organisation du monde romain, et cette lâche il ne pouvait la mener à bien que sur les lieux. Après son long voyage en Gaule et eu Espagne, il préparait maintenant une grande tournée en Orient. Comment, de si loin, administrer Ptome et l'Italie, les administrer directement, par le détail, ainsi qu'il appartenait au consul? Il avait pu se rendre compte de la difficulté pendant sa première absence. Il eut soin de la lever pour la seconde en se soulageant d'un cumul écrasant, irréalisable dans la pratique. Mais en même temps il prit ses précautions
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en se réservant un droit d'intervention efficace par la prise de possession de la puissance tribunicienne et de Vimperium proconsulaire, cet imperium comportant maintenant une extension qu'il n'avait jamais connue auparavant.
En 67 les comices tributes avaient conféré à Pompée, avec le commandement de la Méditerranée un imperium aequum, de valeur égale à celui de tous les gouverneurs des provinces situées sur cette mer, jusqu'à une distance de 50 milles de la côte. En 43 le Sénat, dans la lutte suprême pour la défense de la République, avait conféré de même à Brutus, gouverneur de la Macédoine, le commandement supérieur [imperium majus) sur l'Illyrie et l'Achaie, à Cassius, gouverneur de la Syrie, sur toute l'Asie. C'étaient des précédents pour Vimperium supérieur illimité [infinitum majus) maintenant reconnu à Auguste. Par là il retrouvait sur les provinces, sur toutes les provinces, c'est-à-dire sur les provinces dépendant du Sénat, l'autorité qu'il perdait en abdiquant le consulat. Il était spécifié de plus que cet imperium s'étendrait à l'Italie et à Rome même, jusqu'à l'intérieur de l'enceinte sacrée du pomerium, et c'était là une grave innovation. L'Italie ne relevait pas de Vimperium proconsulaire. A plus forte raison la capitale où, de temps immémorial, lechef d'armée, le proconsul, sitôt qu'il avait franchi le pomerium, était, par le fait même, dessaisi de son imperium, de son commandement. Enfreindre ce double principe, c'était s'attaquer à la prérogative du Sénat et à ce qu'on appelait, à ce qu'il appelait, en cherchant à se faire illusion à lui-même, la liberté de l'Italie. Mais ni en Italie, ni à Rome Auguste ne se souciait de rester désarmé. Il s'attacha toutefois à ménager les susceptibilités de la haute assemblée, tout en se réservant les moyens et le droit de n'en pas tenir compte, à l'occasion. Pour cela il usa, comme il faisait volontiers, d'un biais. Il était
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imperator, et Vimperator transportait partout avec lui son quartier général, son praetoriuni, avec la garde, la. co hors practoria attachée à sa personne. De là les TiQuï cohortes prétoriennes auxquelles s'ajoutaient les sept cohortes des vigiles, préposées au service de la police nocturne et des incendies et faisant suite aux précédentes, les trois cohortes urbaines, chargées de maintenir l'ordre sous le commandement du préfet de la ville, plus des corps de pérégrins, composés principalement de Germains, de Bataves qui, faisant partie de la domesticité impériale, n'étaient pas considérés comme rentrant dans l'armée mais qui n'en constituaient pas moins un important appoint. Tout cela faisait, indépendamment de ces derniers, une garnison de dix-neuf mille hommes qui s'accrut plus tard par l'augmentation du nombre des cohortes prétoriennes. Il est vrai qu'Auguste, sur ces neuf cohortes prétoriennes, en dispersa six à travers l'Italie poar n'en établir à Rome que trois, et encore eut-il soin de ne pas les installer dans un camp retranché comme il était d'usage pour tout établissement militaire permanent, affectant ainsi de maintenir à cette occupation un caractère provisoire. A côté de ces diverses troupes il faut mentionner encore les équipages des deux flottes de guerre stationnant à Ravenne et à Misène, appelées plus tard flottes prétoriennes, pour justifier leur présence sur la côte italienne et le service éventuel des matelots sur terre, à l'intérieur, mais qui, dès lors, bien que n'étant pas ainsi qualifiées, furent considérées comme la garde prétorienne navale. Quant aux légions, qui furent toujours très nettement distinguées du praetorium, aucune d'entre elles n'eut son cantonnement en Italie, et cela dura, sauf les périodes de guerre civile, jusqu'à Septime Sévère.
La puissance tribunicienne représente la souveraineté impériale sous un autre aspect, dans sa fonction civile. De toutes les magistratures, le tribunat est la
AUGUSTE ET LA FONDATION DE LEMl'iRE ~0
seule qui soit devenue un attribut formel et permanent de cette souveraineté. C'est qu'il était entre toutes la plus populaire et aussi la plus énergique dans ses moyens d'action. Son nom évoquait l'image des Gracques et de tous ceux qui, avant ou après, avaient lutté et souffert pour la cause démocratique, et tous les ménagements d'Auguste envers le Sénat n'empêchaient pas qu'il ne voulût se parer de ce souvenir. Il n'ignorait pas d'autre part, il avait appris à l'école de ces grands maîtres ce que le tribunal pouvait être entre les mains de qui savait s'en servir. Sa pensée sur ce point est exactement rendue par Tacite : « C'est le titre qu'il avait attaché au rang suprême, alors que, sans prendre celui de roi ou de dictateur, il en voulait un néanmoins par lequel il dominât tous les autres pouvoirs ». Il ne faisait d'ailleurs en cela que suivre l'exemple de César, sauf que, pour César dictateur et aspirant à la royauté, le titre ne pouvait avoir qu'une importance secondaire. Dès Tannée 36, il s'était fait reconnaître la prérogative de l'inviolabilité qui conférait au tribunat, en raison de ses origines, un caractère quasi religieux, soit, comme nous l'avons vu, pour mettre sa personne à l'abri dans l'éventualité de son abdication future, soit plutôt, car il ne pouvait se faire illusion sur la vanité de cette sauvegarde, pour annoncer, par cette précaution même, celte abdication comme décidée dans son esprit et prochaine. Six ans plus tard, en 30, ayant déposé le titre de triumvir et pris possession du consulat, il avait franchi une nouvelle étape en détachant du tribunat une autre de ses prérogatives, la prérogative essentielle qui avait été sa raison d'être et qui demeurait dans l'histoire et la légende la plus glorieuse de toutes, le jus auxilii, le droit de protection des citoyens à rencontre des magistrats. Manifestation un peu vide sans doute, appréciée en ces termes par Tacite qu'il faut citer encore une fois :
« Ne voulant se prévaloir que du titre de consul, et déclarant qu'il lui suffisait pour protéger la plèbe des droits que possédaient à cet effet les tribuns... ». Mais cette manifestation rentrait dans sa politique et était destinée à frapper les imaginations. Maintenant enfin, en 23, visant au solide, il se faisait attribuer la puissance tribunicienne dans sa plénitude. Par là il récupérait, et au delà, ce qu'il perdait en renonçant au consulat. H ne pouvait plus en qualité de consul convoquer le peuple et le Sénat, proposer des lois et des sénatus-consultes, mais il le pouvait en vertu de sa puissance tribunicienne, les tribuns ayant acquis ce droit au cours de l'évolution qui, de chefs plébéiens, les avait transformés en magistrats du peuple romain. Il y a plus. Le jus auxilii, devenu d'individuel général et de consécutif préventif, avait abouti à VirJercessio ou veto par lequel ils pouvaient s'opposer à toute décision et mesure quelconque des magistrats et suspendre d'un mot tout le jeu gouvernemental. Ainsi la puissance tribunicienne impliquait un ensemble de droits positifs et négatifs qui faisait de l'empereur l'arbitre souverain de la vie publique.
Auguste eut la puissance tribunicienne, mais il ne fut pas tribun, ni lui ni aucun de ses successeurs. Les Jules étaient patriciens, ainsi que les Claudes, et les empereurs qui ne devaient pas ce titre à la naissance l'obtenaient par le fait de leur élévation à l'empire. Or les tribuns devaient être plébéiens. Pieusement les Romains avaient maintenu cette règle que rien depuis longtemps ne justifiait plus, mais qui fut heureusement utilisée par Auguste. Il eut tous les droits du tribun sans les partager avec des collègues. Son seul collègue ce fut l'homme qu'il associa à sa puissance tribunicienne, Agrippa, puis Tibère, sur un pied qui très évidemment ne pouvait pas être celui de l'égalité, encore que nous ignorions si cette infériorité était purement morale ou spécifiée par la loi. Nous