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éclater entre les empereurs et le Sénat, par les exécutions qui décimèrent ses rangs, mais il faut tenir compte anssi des habitudes enracinées. Déjà sous Tibère, Tacite en fait foi, on constatait que ni les mariages ni les naissances ne s'étaient multipliés. Toutefois, si les gouvernants n'ont pas cru devoir abolir ces lois dont on ressentait si vivement les contraintes tyranniques, si au contraire ils n'ont rien négligé pour en imposer et môme en renforcer l'application, il faut bien admettre qu'elles ne leur ont pas paru tout à fait inutiles. Et comme, d'autre part, ils ont visé à en élargir la portée en les étendant sur toute la surface du monde romain, et notamment aux classes moyennes et inférieures, ainsi qu'on le voit par l'exemption des corvées et prestations accordées aux familles les plus prolifiques quand ces services furent devenus un des principaux rouages du système administratif, il est évident que c'est de ce côté qu'ils ont cherché à obtenir le meilleur et le plus sûr rendement. Ont-ils mieux réussi sur ce terrain ? Il est bien difficile de le dire, dans la pénurie de nos documents. La population a pu gagner en densité grâce à l'ère de paix et de prospérité qui s'ouvrit au deuxième siècle, mais la dépopulation qui suivit eut des causes trop diverses et trop puissantes pour ne pas échapper à l'action du législateur. Vint enfin, à partir de Constantin, le christianisme avec ses tendances ascétiques qui commencèrent à battre en brèche l'œuvre laborieusement édifiée par le fondateur de l'empire et définitivement ruinée par Justinien.
§ îi. — Le Sénat et l'ordre équestre.
Des deux organes essentiels du gouvernement de la République, les comices et le Sénat, le plus usé étaient les comices. Tels quels, néanmoins, ils incar-
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naienl le principe de la souveraineté populaire et Auguste, en les rétablissant, après une longue interruption sous le régime autocratique du triumvirat, put, avec une apparence déraison, se vanter de revenir à l'ancien ordre de choses, et se poser, auprès de ceux qui aimaient à se faire illusion, en restaurateur des libertés publiques. Le fait est qu'ils recommencèrent à fonctionner assez régulièrement, et même avec quelque indépendance, à en juger par la vivacité de certaines compétitions électorales et par les désordres qu'elles suscitèrent, comme aux beaux jours d'autrefois. 11 savait bien qu'au fond il n'avait rien à redouter : il était armé. Il avait le droit d'initiative et le veto. Il pouvait imposer ses candidats parla commenta n'o, et au besoin intervenir souverainement en vertu du droit de haute police impliqué dans son impt^rium et en application des pouvoirs illimités conférés par l'acte de Tan 18. C'est ce qu'il fit en l'an 7 ap. J.-G. quand, pour cause de troubles, il nomma lui-même tous les magistrats.
Ce qu'était le Sénat, ce qu'il conservait encore de prestige, par quels moyens et dans quelle mesure Auguste s'était rendu maître de son recrutement et de ses délibérations, quel prix il attachait très sincèrement à sa collaboration, nous l'avons montré précédemment. Il nous reste à définir ses rapports avec le Sénat.
L'état où il se trouvait se ressentait de ces vingt années de guerre civile, d'anarchie et de despotisme. César et les triumvirs y avaient introduit en foule, en en dehors de toute règle, des éléments indignes ou réputés tels, des gens de basse extraction, des affranchis, sans compter les provinciaux dont l'mvasion n'était pas aux yeux des Romains un moindre scandale. Qu'importait à ces intrus la dignité de l'antique assemblée républicaine ? Auguste, qui maintenant l'avait à cœur, se préoccupa de la rétablir dans son
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ancien lustre, et aussi de ramener cette masse mêlée à des proportions normales.
11 s'y prit à plusieurs reprises, en 28, en 18, en 11 et encore une fois en 4 ap. J.-C, c'est-à-dire dans tout le cours de son long prineipat, employant des procédés variés, tantôt sollicitant des démissions ou les arrachant par la menace, tantôt invitant rassemblée à se reconstituer elle-même par une série de cooptations successives. Ces efforts répétés échouèrent. Les sénateurs disqualifiés prolestaient, et ceux qu'il cherchait à attirer ne répondaient pas â l'appel. Cela était contradictoire, et au fond très humain. On pouvait ne pas se soucier d'entrer au Sénat, et tout de même se révolter à l'idée d'en être chassé. En fait, on distingue deux catégories, ceux qui voulaient en être et dont l'empereur ne voulait pas, et ceux dont il voulait et qui se dérobaient, ces derniers appartenant aux vieilles familles, jugées les plus aptes à recruter la haute aristocratie des magistrats et des officiers supérieurs, en possession de rautoritû morale et entraînées par une tradition héréditaire. Et c'était parmi ceux-là que se rencontraient les récalcitrants. Grave symptôme de la décadence de l'esprit public. Tout conspirait à les écarter des tracas et des daugers de la politique, le souvenir, cuisant encore, des épreuves passées, la lassitude, le goût de l'existence facile à l'ombre d'un gouvernement tutélaire, rinHuence combinée des deux doctrines à la mode, l'épicurisme et le stoïcisme, prêchant l'une et l'autre, chacune à sa manière, Tabstention. Une autre raison encore, les frais des magistratures, les obligations qu'elles imposaient, fêtes et spectacles, tout cela n'étant compensé ni par les profits de l'administration provinciale soumise à un contrôle plus sévère, ni par les satisfactions du pouvoir, car un magistrat, un consul, uu préteur était peu de chose, en comparaison de ce qu'il avait été autre-
fois. Lorsque Auguste, pour relever la considération du Sénat, imagina d'établir un cens sénatorial supérieur à celui de la première classe, d'abord 400.000 sesterces (100.000 francs environ), puis un million (250.000 francs), beaucoup de sénateurs essayèrent de s'échapper sous prétexte qu'ils ne possédaient pas le capital requis. C'est en vain qu'il s'ingénia à combler de sa bourse les déficits réels ou prétendus. Ce fut une désertion générale, une sorte de grève contre laquelle il fallut recourir à la contrainte.
En présence de cette mauvaise volonté persistante, il prit, quatre ans environ avant sa mort, une mesure qui devait avoir des conséquences durables et à longue portée, car de là sortit l'institution du conseil du prince [consilium. principis), devenu dans le système du Bas Empire le consistoire. Il créa comme un Sénat au petit pied composé de vingt membres renouvelables au sort tous les six mois, avec lequel il délibérait sur les affaires qui devaient être ensuite portées devant le Sénat tout entier. Tacite l'accuse d'avoir manœuvré sournoisement pour attirera lui les attributions du Sénat. Les faits ne confirment pas cette appréciation. Ce n'est pas contre un excès d'activité qu'il eut à lutter de la part du Sénat. En tout cas, s'il eut cette pensée, il faut reconnaître que l'exécution lui en fut singulièrement facilitée par les défaillances de cette assemblée.
Et pourtant, — c'est une autre contradiction, et elle aussi s'explique, — ce Sénat dégénéré ne se résignait pas à sa déchéance. Il conservait les ambitions qu'il ne justifiait plus. Il avait trop perdu à l'établissement du nouveau régime pour le considérer d'un œil favorable. Et puis, si les circonstances exigeaient le gouvernement d'un seul, pourquoi pas un de ces grands noms historiques au lieu de ce parvenu, avec sa noblesse d'emprunt? Ajoutez les haines mal étouffées
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conlre le proscripicur. Sans doute Auguste n'était plus l'homme des proscriptions. A l'exemple de César il pratiquait une large politique de conciliation. Il faisait place dans son gouvernement à d'anciens adversaires, plus ou moins ralliés. Malgré tout il se sentait au Sénat dans un milieu hostile. Au cours de ses tentatives d'épuration, il ne se présentait dans la curie que revêtu d'une cuirasse et entouré d'une garde d'amis dévoués. Ces précautions n'étaient pas de trop. L'opération de l'an 18 aboutit à des complots qui amenèrent des condamnations à mort. Nous sommes mal renseignés sur cet épisode, comme sur certains autres du même genre et dont le plus célèbre est la conspiration de Cinna, un petit-fils de Pompée, dans les dernières années du règne. Une opposition plus anodine se traduisait en libelles glorifiant les champions de la liberté et mêlant à ce thème des outrages à la personne de l'empereur et à son entouroge. Longtemps Auguste laissa dire. Puis il commença par réprimer les pamphlets anonymes. Finalement il se décida à sévir. Il exila le virulent satirique Cassius Severus et fit brûler les écrits injurieux de Labienus. Précédent funeste dont ses successeurs devaient s'emparer.
C'est malgré lui, on peut l'en croire, qu'Auguste fut amené à ouvrir les premières brèches dans son système. Bien qu'il eût pris soin de s'assurer, là comme ailleurs, la haute main sur le gouvernement de Home et de l'Italie, la péninsule n'en restait pas moins, en principe, le domaine exclusif du Sénat, et c'est à lui qu'étaient confiées, dans la jjratique, les diverses branches de l'administration. Malheureusement c'était une fonction dont il s'acquittait mal, à Rome notamment, avec son personnel restreint, ses habitudes routinières, son manque de décision et d'initiative. La première question qui se posa fut celle de l'alimentation. Lorsque, en 22, sous le
coup d'une violente émeute provoquée parla famine, Auguste fut contraint de se, charger de ce soin, il y pourvut d'abord par l'intermédiaire de deux préfets portés bientôt à quatre, puis vingt-quatre ans plus tard, celte organisation ayant été elle-même démontrée insuffisante, par l'institution d'un haut fonctionnaire, le préfet de Vannone. C'était la dépossession des édiles auxquels fut soustrait encore, en 6 ap. J.-C, par l'institution du préfet des vigiles, le service de la police nocturne et des incendies. L'administration des travaux publics était assez mal répartie entre les édiles et la censure, et d'autant plus en souffrance que la censure en fait n'existait plus. Dès l'année 33, avant Âctium, Auguste, ou plutôt Octave, avait porté à l'édilité Agrippa, le plus illustre de ses collai)orateurs. C'était une magistrature fort au-dessous du renom et de la dignité du personnage, mais elle lui permettait d'amorcer les vastes projets formés pour la salubrité et l'embellissement de la capitale. Il attendit vingt-deux ans pour déléguer à un curateur spécial, le curator aquarum, le service important des aqueducs. Vers la (in du règne furent créés deux curateurs chargés de la surveillance des édifices pubiics profanes et sacrés {curatores aediiim sncrarum et operuni locorumqne publicorum). Mais les empiétements d'Auguste sur le domaine administratif du Sénat ne se limitèrent pas à la ville de Rome. En 20 il avait nommé des curateurs pour chacune des grandes routes italiennes.
Les nouveaux fonctionnaires, nommés par l'empereur et dépeiîdant de lui, n'avaient des magistrats ni le caractère ni le titre. Ils se partageaient en deux catégories ditlinclcs. Les curateurs étaient des sénateurs du plus haut rang, prétoriens ou consulaires. Ainsi le Sénat qui perdait la direction do ces services fournissait du moins ceux qui étaient appelés à les diriger. De même la préfecture de la ville, se ratta-
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chant à la plus ancienne tradition républicaine, ne pouvait guère être gérée que par un consulaire. Le préfet del'annone et le préfet des vigiles appartenaient à l'ordre équestre. Par lu, on entrait dans une voie qui devait s'ouvrir de plus en plus large et qui devait mener loin.
L'ordre équestre, placé dans la hiérarchie sociale immédiatement au-dessous de l'ordre sénatorial, éLait une noblesse du second degré, une sorte de haute bourgeoisie, empruntant son nom au rôle qui avait été assigné jadis àses membres dans l'ancienne armée. Il était devenu à la longue une classe de financiers, de traitants, formant un parti politique dont la lutte avec l'ordre sénatorial n'avait pas été une des moindres causes de la chute de la République.
La tradition républicaine était aristocratique, sénatoriale. Si l'empire devait rencontrer une opposition, c'était dans le Sénat. L'ordre équestre, n'entretenant pas les mêmes regrets ni les mêmes rancunes, n'autorisait pas les mêmes méfiances. Il s'était jeté dans l'arène politique pour la défense de ses intérêts matériels, et ces intérêts n'étaient pas lésés par le régime nouveau, ou du moins ne l'étaient pas sans compensation. Il est vrai que la puissance des grandes compagnies, adjudicataires des services publics, organisées et dirigées par les chefs de l'ordre, fut brisée. Un gouvernement solide ne pouvait s'accommoder de ces organismes constituant autant d'Etats dans l'Etat. Un des éléments de leur force avait été leur unité d'action, la concentration à Rome d'une direction rayonnant sur les provinces. Cette centralisation n'eut plus de raison d'être du jour où les adjudications, transférées sur place, se morcelaient en opérations locales, partielles, d'ailleurs plus étroitement surveillées. En revanche les chevaliers voyaient s'ouvrir devant eux des perspectives séduisantes, l'accès au fonctionnarisme où ils pouvaient employer