POLOGNE ET LITHUANIE
Le royaume russe de Pologne, tel que l'avaient installé les traités de 1815, ne comprenait qu'une partie des provinces qui jadis avaient constitué la « République » lithuano-polonaise et que la Russie avait acquises par la conquête, les partages successifs ou les traités de 1815.
Mais autour de Varsovie, au cœur de l'ancienne Pologne, au contact des autres morceaux de Pologne annexés par l'Autriche et la Prusse, ce royaume russe comprenait les régions proprement polonaises — Cujavie, Mazovie, etc. — dont Napoléon avait fait un instant le Grand-Duché de Varsovie. Aujourd'hui, ces dix provinces de la Vistule occupent dans l'empire russe treize millions d'hectares (un quart de la France) et nourrissent environ dix millions d'habitants, dont sept millions de Polonais et un million et demi de Juifs, le reste étant composé de Russiens, d'Allemands et de Lithuaniens.
A ce royaume de Pologne, Alexandre donna, par la charte de 1815, une double assemblée parlementaire avec un conseil de ministres autonome, et il lui con-
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serva son Église, son clergé catholique, ses écoles, sa langue nationale, ses postes, ses douanes et môme son armée. Toutes les fonctions publiques étaient réservées aux Polonais; seuls le roi, qui était le tsar, et ses deux représentants à Varsovie, le vice-roi et le commissaire impérial, étaient russes. C'était trop, peut-être, et pas assez : entre l'empire russe et son royaume de Pologne, deux causes de brouille profonde subsistaient ou étaient créées par ce régime de 1815.
Le patriotisme polonais voulait rétablir l'union historique qui, depuis le xive siècle, avait fait une grande « République » lithuano-polonaise; il réclamait donc l'adjonction au royaume varsovien des provinces lithuaniennes que Catherine avait reçues aux deuxième et troisième partages et que les tsars avaient purement et simplement annexées. Et l'armée polonaise, commandée par les héros des insurrections nationales, des guerres de la Révolution et de l'épopée napoléonienne, ne pouvait avoir que des souvenirs de haine, un besoin de révolte conlre l'ennemi moscovite.
La nation polonaise fut dès lors tiraillée entre deux Bentiments contradictoires.
L'aristocratie, le clergé et les grands propriétaires — les blancs — étaient reconnaissants au tsar du régime privilégié qu'il accordait à sa Pologne, de ces institutions parlementaires dont elle était alors seule à jouir, non seulement dans l'empire russe, mais encore dans toute l'Europe orientale. Varsovie, «Tailleurs, n'avait pas oublié la tyrannie prussienne
qui, de 1793 à 1806 entre les partages de la Pologne el l'établissement du Grand-Duché napoléonien), Pavai! possédée el persécutée; les Prussiens avaienl alors commencé de germaniser leur Ostmark, leur Marche orientale, — c'est ainsi qu'aujourd'hui encore ils appellent leurs provinces polonaises; — ils affichaient — comme ils affichent encore — un mépris insultant des races et de la culture slaves. Alexandre, au contraire, entouré de Polonais, leur témoignait une faveur pleine de tendresse; les Czartoryski étaient ses conseillers, ses confidents; il semblait pris à la séduction de cette noblesse élégante et spirituelle.
Mais l'armée polonaise, la foule et la jeunesse, — les rouges, — enivrés de rancunes nationales et de théories révolutionnaires, n'admettaient ce régime de 4815 que comme point de départ vers une Pologne restaurée et vers une constitution démocratique.
Ces deux sentiments et ces deux partis ont subsisté jusqu'à nous : tour à tour l'emportant, ils ont décidé du sort de la nation. Deux fois, les rouges, que la communauté d'idées, les souvenirs populaires et les sociétés secrètes mettaient en relations intimes avec la France, crurent le moment venu d'entraîner leur peuple à la révolte : en 1830, nos journées de juillet et l'avènement chez nous d'une monarchie plus libérale, en 18031a présence aux Tuileries d'un Napoléon, sa politique des nationalités et ses campagnes de Crimée et d'Italie eurent pour contre-coups les deux grandes insurrections polonaises de 1830-1831 et de 1803. Deux fois abandonnés de la France et de l'Eu-
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e, les Polonais furent remis par les Russes sons un g de plus en plus dur.
La révolte de 1S:5I, après quatre mois de grande guerre el cinq batailles héroïques, coûta au royaume <ie Pologne sa charte de 1815, ses institutions parlementaires et ses fonctionnaires nationaux. Le statut organique de 183:2 incorpora les troupes polonaises dans l'armée russe, supprima les ministères varsoviens et installa le russe comme langue officielle; il promettait encore aux Polonais une administration séparée, quoique russe, la tolérance religieuse et la liberté linguistique; mais les vingt-cinq années du gouvernement de Paskiévitch (1833-1858) ne respectèrent aucune de ces promesses.
La révolte de 1863, qui n'ébranla pas seulement le myaume varsovien, mais réunit contre le Russe toutes ses provinces lilhuano-polonaises, aboutit à la suppression de l'existence nationale. Renonçant aux idées d'Alexandre Ier, Pétersbourg traita Lithuanie < I Pologne en pays conquis, puis entreprit de les niveler sous le même gouvernement absolu, la même langue russe et la même religion orthodoxe que le reste de l'empire, un Isar, une religion, une langue : cette russification de la Pologne et de la Lithuanie a duré jusqu'à nous.
Dans les provinces lithuaniennes, les cruautés du
bourreau deVilna » ont illustré le nom de Mouravief « le Pondeur ». L'aristocratie et les propriétaires furent dépouillés au profit de leurs paysans; le russe lui proclamé langue obligatoire; on défendit l'emploi
de l'alphabet latin qu'avait adopté le catholicisme de Lithuanie; on proscrivit l'usage des langues polonaise et lithuanienne.
Jusqu'en 1903, au bout de quarante ans, la seule possession d'un journal, d'un livre polonais ou lithuanien était crime de lèse-Majesté; le peuple lithuanien devait fabriquer au dehors, dans les imprimeries prussiennes de Tilsit, et introduire clandestinement, en contrebande, ses livres populaires, même ses livres de messe. Malgré les trahisons du gouvernement prussien, qui souvent donnait à la police russe les noms et signalements des contrebandiers, on compte que, pendant ces quarante années, quatre millions de livres lithuaniens ont trompé la surveillance ou acheté la complaisance du douanier russe.
Cette russification de la Lithuanie eut la complicité du sol et des rivalités ethniques et sociales.
La région lithuanienne, formant les trois ou quatre gouvernements de Vilna, Kovno, Grodno et Minsk, ne fut jadis qu'une forêt trouée de clairières; de grands bois y subsistent toujours, où la population clairsemée (sept millions d'habitants sur 21 millions d'hectares) est dispersée en d'innombrables fermes ou de minuscules hameaux : deux grandes villes, Yilna et Minsk, ont 160 000 et 100000 habitants; Grodno et Kovno ne sont que des villes secondaires de 50 à 70 000 âmes; la fertilité des terres à labour donne toujours le premier rang aux occupations agricoles. Et ces sept millions d'hommes appartiennent à trois ou quatre familles de langues et de peuples : trois ou
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quatre millions de Polonais, Lithuaniens et Russiens polonisés, deux millions de Petits et de Blancs- Russiens, un million de Juifs peut-être.
Sans peine, le gouvernement russe a semé et entretenu la défiance entre ces peuples différents. Il a surtout excité les haines sociales entre le paysan et le propriétaire, appliquant ici ses pratiques coutumières de démagogie paysanne, avec d'autant plus d'ardeur que, dans une bonne part de ces territoires, le paysan est de langue ou d'origine russienne, de religion orthodoxe, et le propriétaire, le noble, de race ou de civilisation étrangère et de religion catholique.
Toute la législation fut organisée pour que, brusquement ou lentement, la terre passât des catholiques aux orthodoxes. Sous prétexte « d'origine polonaise », les premiers furent privés du droit d'acquérir et mémo de transmettre leurs propriétés. Le paysan orthodoxe et le propriétaire russien arrondirent chaque jour leurs domaines. Les travailleurs catholiques durent peu à peu se concentrer dans les villes, et la russification — ici comme ailleurs — eut pour
sultat la formation d'un parti révolutionnaire : en face du paysan soumis, le prolétariat des villes s'est organisé; sans distinction de religions, le Uoundc a recruté des adhérents juifs et catholiques.
Kn Pologne propre, dans le royaume russe de 1815, les exils, déportations, pendaisons et noyades firent durant quatre années (1863-1867) pareille besogne; puis ces dix « provinces de la Vistule », assimilées au reste de l'empire et découpées en districts, furent
livrées au bon plaisir de la police el à la rapacité des fonctionnaires. Par les mômes persécutions linguistiques et religieuses qu'en Lithuanie, on pensa que l'on arracherait ou que l'on ferait oublier à ee peuple entier sa langue polonaise et sa religion catholique.
On imposa le russe dans tous les actes de l'administra tion et de la justice, dans les écoles et les tribunaux, dans les rues et dans les églises; on proscrivit les journaux, les livres, jusqu'aux enseignes et affiches, on interdit les conférences et même les sermons en polonais. On supprima les couvents; on confisqua les biens et revenus du clergé catholique, que l'on asservit à un traitement de l'Étal; on abrogea le Concordat que par deux et trois fois (1818, 1847 et 1850) on avait signé avec le Pape, et, pour relâcher ou couper tous les liens avec Rome, on soumit TEglise polonaise aux commissions du catholicisme russe et aux bureaux de Pétersbourg; on persécuta, on emprisonna, on déporta individuellement ou par groupes les chefs et membres du clergé suspects d'entêtement nationaliste.
Outre les villageois réfractaires, les nobles et les citadins trop riches, les étudiants trop libres en paroles ou en gestes, on persécuta, on emprisonna, on déporta en bloc toute une population mi-slave, mi-lithuanienne, qui, jadis, avait appartenu à l'Eglise orthodoxe, mais qu'aux xvnc et xvmc siècles les Jésuites et les rois de Pologne avaient ramenée à l'obédience romaine : ces Grecs-Unis ou Uniales lurent annexés de nouveau à l'orthodoxie, leurs
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églises catholiques désaffectées ou closes, leur clei expulsé ou russifié. On proclama que ces malheureux imploraienl du tsar leur rentrée dans le giron de la sainte orthodoxie : un jour, cinquante mille furent « admis » ensemble à cette « faveur » gouvernementale. Dans Y Appel Polonais à tous les Gouvernements, Partis et Cercles politiques, Hommes d'Etat, Journaux et Associations, etc., qui vient de paraître, on lit :
Ce fut depuis 1870, une succession de lois toujours plus rigoureuses, d'excès d'une brutalité toujours plus grande. I orsque les U niâtes, attachés à leur rite, refusèrent de fréquenter les églises orthodoxes et de recevoir les sacrements de la main de prêtres transfuges ou de popes, on déploya contre eux d'impitoyables rigueurs. On égorgeait les opposants, on les fustigeait en public, on les jetait en prison ou on les déportait aux extrémités de l'empire, on les accablait d'amendes, on mettait en garnisaires dans leurs maisons des Cosaques auxquels on permettait de piller le logis, de battre les hommes et de violer les femmes.
En vertu de « la tolérance religieuse », le procureur général du Saint-Synode, Pobiedonostsef, a décidé que tout membre orthodoxe d'une famille, de si loin qu'il lui fût apparenté, la rendait ipso facto tout entière orthodoxe : une tourbe de popes et d'agents de police se rua sur ces malheureux pour dénicher n'importe où, aussi bien parmi les vivants que parmi les morts, des fils « égarés » et ■ séparés » de l'Église grecque.
L'extrême intimité qui régnait d'uniates à catholiques, avait formé euh.- eux une foule de liens : de l'un à l'autre rite, ils se baptisaient, se mariaient, fais tient dire des messes dans une église, soit uniate, soit catholique, s. 'Ion I»'- convenances locales. On releva dans les registres des paroisses les plus anciens actes de naissance, de maria
- : tous les documents rédigés par des prêtres
uniates, lors mémo qu'ils concernaient des catholiques, furent considérés comme preuves d'orthodoxie; tous les documents, rédigés par des prêtres catholiques, pour peu que la désinence du nom, un cousinage ou simplement une dénonciation pussent fournir le plus léger prétexte, servirent à la confiscation des biens des non-orthodoxes. Des familles, catholiques depuis de nombreuses générations, furent tout à coup « converties » parce que l'acte de baptême ou l'épitaphe d'un de leurs ancêtres révélait une connexité avec le rite uniate.
Assommées, abreuvées d'humiliations, ruinées, menacées de châtiments, dispersées à des distances de deux mille kilomètres, une partie d'entre elles céda. Mais un énorme contingent résiste à toutes les avanies. En 1903, on évaluait officiellement le nombre de ces héros à 87 995, en majorité dans les gouvernements de Siedlce et de Suwalki.
Ils vivent privés du baptême, des consolations de tout culte, de toute union bénie par la religion et reconnue par l'État. Ils célèbrent leurs mariages au milieu des bois, au fond de retraites inaccessibles ou au delà des frontières de l'empire russe, cachent la naissance de leurs enfants, ensevelissent nuitamment leurs morts dans les cimetières catholiques. Faute de prêtres, ils se confèrent le mariage les uns aux autres, rédigent eux-mêmes les actes de leur état civil. Le Saint-Synode ne s'est pas borné à briser de pareils ménages et à en séparer les deux moitiés en mettant entre elles d'immenses distances, en internant les maris dans une région et les femmes dans une autre; il les a dépouillés du bénéfice de l'article du Code qui légitime les naissances, pourvu que l'union ait été contractée de bonne foi; il a déclaré que les enfants issus de mariages catholiques bénis à l'étranger, sont bâtards et exclus de la succession de leurs pères et mères.
Pendant le séjour de l'empereur Nicolas II à Varsovie, plusieurs milliers de martyrs lui adressèrent des suppliques. Il ne répondit rien. Actuellement, le nombre des Uniates non baptisés atteint, selon les statistiques officielles, 29 235 ; le nombre des mariages non consacrés s'élève à 10 737.
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Depuis quarante ans, la Pologne subit ce régime, et récemment Nicolas II Taisait ériger à Vilna la statue «le Mouravief le Pendcur : par ordre, la Lithuanie dut célébrer ce jour de fèle. Depuis quarante ans, privée de ses chefs, que l'émigration vers Paris nous a donnés pour compatriotes, la Pologne reste courbée sous l'orage.
Elle est en proie à la police et à la bureaucratie. On connaît les mœurs de l'une et les fantaisies de l'autre. Il n'est presque pas de fonctionnaire qui n'abuse ou ne trafique de son autorité; il n'est presque pas d'année où quelque policier ne découvre une conspiration grande ou petite. La Pologne en cela est vraiment partie intégrante de l'empire : partout, dans le reste de cet empire, nous aurons à étudier les mêmes procédés de gouvernement; en Pologne, néanmoins, ils s'étalent avec plus d'effronterie, ou se couvrent d'un zèle patriotique.
En 1885, la fameuse conspiration Bardowski permit quelques centaines d'arrestations au petit bonheur et quatre exécutions capitales : c'était la revanche que prenait la police sur l'oukaze d'amnistie, accordée deux ans plus tôt aux insurgés de 1803. Et l'administration voulut aussi montrer son énergie : le russe imposé de force dans les moindres écoles primaires; arrestation et emprisonnement de quiconque, bourgeois ou paysan, fût-ce par mégarde ou par ignorance, prononçait une phrase de polonais dans un
lieu officiel, fût-ce dans un bureau de poste ou de perception, pour acheter des timbres ou paver les impôts; mise à pied des plus humbles fonctionnaires, s'ils ne pouvaient témoigner d'une parfaite connaissance de la langue officielle; renvoi ou déportation des employés de chemin de fer polonais; suppression de la Banque de Pologne; enfin et surtout restriction du droit de propriété, interdiction des ventes ou des achats terriens aux étrangers et aux Polonais dans tous les gouvernements-frontière.
On lit dans Y Appel Polonais :
Notre langue parlée par vingt millions d'hommes et dont est issue la plus riche des littératures slaves, — Tune des plus riches du globe et qui ne cesse de produire des ouvrages admirés du monde entier, — notre langue est non seulement bannie de toutes les institutions publiques et de beaucoup d'institutions privées, exclue, en tant qu'enseignement obligatoire, de toutes nos écoles, mais interdite, même aux causeries enfantines dans les corridors et les préaux des établissements d'éducation. En plein pays polonais, la langue polonaise a moins de droits, dans toutes les relations officielles et publiques, que n'importe quel dialecte nègre. Il est permis de s'adresser au gouvernement dans toutes les langues européennes, à l'exception seulement de la langue polonaise.
La proportion, dans les emplois publics, entre les Ilotes polonais et les Spartiates russes, montre qu'aucune fonction supérieure, influente, bien rétribuée, n'est accessible aux Polonais. Quelques fonctions d'importance moyenne leur sont laissées jusqu'au décès des titulaires; on ne les tolère que dans les plus infimes. Sur 11 003 fonctionnaires du Royaume, on compte dans les divers ministères 3 285 Polonais (soit 23 p. 100).
Ils sont proportionnellement les plus nombreux (94 p. 100)
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au Conservatoire de musique de Varsovie el les moins nombreux (1,8 p. 100) dans la chancellerie du généralgouverneur. De tout ce qui relève des ministères de la Jusiuv et 'I'' l'Instruction, le polonisme a été extirpé. Sur présidents et vice -présidents de tribunal, juges et procureurs, il n'y a que 21 Polonais. La Cour d'appel à Varsovie ne possède qu'un Polonais; le tribunal de commerce de Varsovie n'a également qu'un Polonais. Certains tribunaux d'arrondissement et justices de paix n'en comptent pas un seul.
Les écoles présentent le même spectacle : dans le chiffre total M-1 I 516 professeurs et agrégés, maîtres d'instruction supérieure, secondaire, primaire, on ne relève que 164 Polonais. Il existe des établissements d'instruction où il n'est resté qu'un Polonais et encore l'emploie-t-on à des cours insignifiants, à professer la danse. On ne nous a octroyé exclusivement que l'école de dessin et nous ne sommes en majorité que dans l'institution préposée à la Bauvegarde des intérêts du lise auprès des tribunaux (procuratorerie). Ce sont là deux exceptions très caractéristiques : on peut abandonner aux Polonais telle institution qui n'exerce aucune iniluence sociale et on doit leur conûer telle autre, où l'intérêt de L'État exige que la probité la plus scrupuleuse soit de règle.
Telle esl la théorie, et voici les résultats :
Comme L'administration entière du royaume ne se proe d'autre lin que l'exploitation fiscale et larussilication, toutes les institutions ont cessé de répondre à leur destination originelle. Le tribunal ne veille pas au maintien de la justice; l'école n'enseigne pas. Fonctionnaires et magistrats n'ont cure que de russifier. Ils russifient L'église catholique, les institutions sociales, les délinquants, les enfants, !<•» paysans, les bourgeois.
La oatiou m- peut élever ses enfants, mais est contrainte • l'- les confier à des ennemis, qui les démoralisent et les
, ravent; elle n'est pas admise à gérer son patrimoine;
des pillards volent son avoir et le dissipent. Le plus infime tcliinov7iikl russe, parce qu'il est russe, peut suspendre à sa fantaisie l'exercice de tous les droits. Le fait de nous ravir Qotre sol et nos libertés n'est que la moitié du doinni;ii;<' qui nous est causé par notre démoralisation et notre abrutissement. La Russie a soigneusement cultivé une pépinière de caractères viciés au point de vue national et gangrenés au point de vue éthique; elle a [favorisé] tous les traîtres, vendus, calomniateurs et persécuteurs de leur nationalité, tous les renégats passés à l'orthodoxie par calcul, les créatures sans autre souci que leur carrière; elle a comblé de ses faveurs les prêtres catholiques libertins qui, à l'instar de Kopciuchowicz, cachetaient avec l'hostie consacrée leurs lettres à leurs amantes.
L'idéal de la politique russe en Pologne est d'entretenir une haine qui pénètre par tous les pores de l'organisme social. A chaque soulèvement populaire, le gouvernement russe incite les masses à piller les Juifs. Pendant les manifestations de novembre 1904 contre la mobilisation, la police, à Varsovie, poussait sous main la foule à saccager les boutiques juives. Un Polonais qui, enfant à l'école, homme mûr dans ses rapports avec l'autorité, ne ment ni ne trompe, se trouve dans la position d'un cerf assailli par les loups, et cette lutte entraîne sa perte.
L'obscurantisme soigneusement entretenu aide puissamment au développement de la corruption : l'école, d'où l'on a proscrit sa langue et sa religion, inspire au peuple polonais une répulsion naturelle; il n'y envoie pas ses enfants, aimant mieux qu'ils soient totalement ignorants que russifiés. Si [du moins] l'enseignement privé n'était pas un crime sévèrement puni, notre peuple en dix ans eût, à bien peu d'exceptions près, su lire et écrire, tandis que nous avons aujourd'hui quatre-vingts pour cent de paysans qui ne connaissent pas l'alphabet. Ce sont en majeure partie des miséreux qui se nourrissent de pommes
1. On désigne ainsi tous ceux qui font partie de la hiérarchie officielle, du tchin.
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de terre, respirent l'air fétide des masures où ils croupissent, vont pieds nus la moitié de l'année et actuellement, i n raison de la stagnation économique déterminée par la guerre, mendient par centaines de mille ou meurent de faim à cause de leur chômage forcé.
Longtemps, la Pologne s'est obstinée dans l'espérance muette, niais profonde, d'une revanche ou d'une libération qui lui viendraient de l'étranger. La foule tournait, malgré tout, ses regards vers la France. Elle se serrait autour de son Église et, fondant sur sa religion catholique ses espoirs de renaissance nationale, elle escomptait peut-être quelque lointaine, miraculeuse intervention du Pontife romain. Tout près (Telle, par-dessus la frontière autrichienne, cette Pologne russe voyait d'autres Polonais conserver jusqu'en 1848 leur République de Cracovie, obtenir ensuite une administration autonome et des institutions représentatives, régler enfin dans leur petit parlement leurs affaires particulières et jouir d'une influence parfois prépondérante dans les conseils et le grand parlement des Habsbourg : des Polonais
uvernaient non seulement la Pologne autrichienne, mai- parfois l'Autriche entière, et même dirigeaient les affaires communes de l'Autrichc-Hongrie.
De la France, de Home ou de l'Autriche, longtemps la Pologne russe attendit vaguement une aide ou un signe de rébellion.
Mais les revers de la France en 1870, puis l'alliance
L'iMNM hisse. 8
H 4 l'empire russe et le tsarisme
franco-russe enlevèrent un premier appui. Autre désertion : Pic IX mourut. Il avait hautement pris la cause de ses fidèles Polonais, protesté contre les massacres de 180.'], el même chassé de sa présence un diplomate russe, Meyendorf; qui osait bouflonner à ce sujet : toute relation avait été rompue entre le Vatican c! Pétersbourg.
Léon XIII, en montant à la chaire de saint Pierre, rétablit les rapports diplomatiques par l'intermédiaire de Vienne et reprit la politique de Grégoire XVI qui, dans la Pologne russe et dans la Pologne autrichienne, avaient excusé les répressions de 1832 et de 1848. Léon XIII obtint qu'après vingt années de vacance les sièges épiscopaux fussent pourvus de titulaires polonais, que la Sibérie relâchât le malheureux évêque de Varsovie, monseigneur Félinski, et qu'un peu de bienveillance présidât aux rapports juridiques ou financiers de Pétersbourg avec l'Église polonaise.
En mai 1883, le Saint-Siège délégua au couronnement d'Alexandre III un ambassadeur, monseigneur Vannutelli, qui faillit tout brouiller par ses prétentions protocolaires (il voulait qu'aux cérémonies, suivant l'usage des nations catholiques, on lui donnât le pas sur les autres ambassadeurs); dans la cordialité d'une audience particulière, Alexandre III consola l'orgueil romain, et Varsovie put faire un accueil triomphal à ce légat de Sa Sainteté. Nouvelles menaces et, môme, commencement de brouille, en 188.J-1887, au sujet d'un évêque de Vilna, monsei-
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gneur Krynievicki : avant son accession, il brûlait d'un zèle moscovite pour la russification, sinon religieuse, du moins linguistique; une ibis nommé par le tsar et le pape, il devint un adversaire du gouvernement et un fervent défenseur de ses ouailles lithuaniennes.
Par l'intermédiaire de Vienne, le Vatican reprit les pourparlers amicaux en 1888; l'évêque de Vilna, qui avait été déporté en Sibérie, fut relâché; un représentant officieux de la Russie reparut au Vatican. Mais cette reprise traîna sans grandes conséquences jusqu'à la conclusion de l'alliance franco-russe.
On a dit que Léon XIII avait mis ses espoirs et même pris sa part dans la conclusion de cette alliance. Il est certain qu'il attachait le plus grand prix à l'entente de Paris et de Pétersbourg : il en al tendait peut-être de chimériques bénéfices pour la grandeur de l'Eglise romaine et pour le salut du christianisme. Il lui semblait que, pour résister aux attaques de la science contemporaine et aux aspiralions révolutionnaires des peuples, le monde chrétien devait s'unir coûte que coûte, et que cette union aurait chances de durée si la France repentie apportait à Rome le concours de son influence intellectuelle, si la Russie réconciliée lui donnait l'appui de Ba force militaire.
Des négociations encore mal connues empruntèrent peut-être le chemin de Paris entre Rome et IVtersbourg. Le résultat fut une cordialité inconnue jusque-là dans les rapports du Pape et du Tsar;
L'Eglise et la nation polonaises en profilèrent, mais les revendications polonaises en firent un peu les Irais. En 1891, Léon XIII adressait une Encyclique à lous les Polonais d'Autriche,- de Russie et d'Allemagne, mais surtout aux Polonais de Russie, pour leur prêcher le respect de l'autorité, la soumission aux puissances établies par Dieu, et pour leur promettre qu'une sincère obéissance leur vaudrait une iv-tauralion de leurs libertés religieuses : aux Polonais de Russie, Léon XIII tenait le môme langage qu'aux catholiques de France.
Il eut le même succès en Pologne qu'en France : il n'extirpa peut-être pas les vieux sentiments; mais il les inclina à la conciliation, à l'oubli.
Un ministre russe, officiellement accrédité auprès du Vatican, lui facilita la tâche et lui fournit les moyens d'intervenir en faveur du clergé polonais : Alexandre III modéra, désavoua parfois le zèle de ses fonctionnaires « russificateurs »; il fit rouvrir des églises ou des couvents, qui n'avaient été fermés que par une application régulière de ses oukazes. Puis Nicolas II envoya notification de son avènement par ce prince Lobanof qui allait devenir son chancelier : on ne pouvait pas montrer par un choix plus illustre l'importance que la sainte Russie attribuait désormais à l'amitié vaticane.
Au sacre du jeune empereur, monseigneur Agliardi parut et une habile comôinazione du protocole respecta, sans les admettre, les prétentions romaines; au retour de Moscou, les Russes ménagèrent encore une
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entrée triomphale à ce Ici al du pape dans leur conquête de Varsovie. Un prélat romain, installé à Pétersbourg et négociant directement les affaires spirituelles du catholicisme, acheva la réalisation de 1 intimité.
La Pologne catholique fut désormais mieux traitée : on lui imposa l'étude du russe dans ses séminaires; niais on lui toléra l'usage du polonais dans ses livres et sermons. Après les dix années russificatrices du général Gourko (1883-1894), le gouvernement du prince Imérétinski (1897-1900), tout en continuant à suivre les ordres des rescrits impériaux et à « réaliser l'union du pays à l'empire par l'adaptation à ce royaume des principes de l'Etat russe », relâcha un peu de la russification et prélendit « gouverner avec douceur ».
Un journal populaire en polonais Osviata (l'Instruction) fut autorisé, mais subventionné par le gouvernement; on permit l'érection d'une statue au grand écrivain Adam Mickiewicz; une décision du comité des .Ministres expliqua, en 1899, que l'enseignement facultatif du polonais dans les établissements d'instruction secondaire n'était pas contraire à la loi, qu'il était même autorisé partout où des raisons péda-
giques le rendraient nécessaire; un programme d'études fut publié en octobre 1900 pour les écolesréales, qui faisait place à l'enseignement des langue cl littérature polonaises.
Kl l'on fit entrevoir à celte Pologne catholique un avenir, prochain peut-être, qui réaliserait les ambition-, dépasserait même les rêves des aïeux.
Soldat de la catholicité en cette « marche» extrême de l'Europe latine, la Pologne se flatte d'avoir élé durant des siècles le champion cle Dieu contre le paganisme et contre le schisme, contre l'orthodoxie gréco-russienne et contre l'islam turco-mongol. Le Saint-Siège aujourd'hui, par la voix de ses prélats italiens et français, Vannutelli, Tondini et Jourdan de la Passardière, convoquait de nouveau le Polonais à la croisade, mais à une croisade pacifique pour le rapprochement et la réconciliation des Eglises chrétiennes, du catholicisme et de l'orthodoxie :
Cette réconciliation est dans la nature des choses, et il ne faut pas être grand prophète pour prédire qu'elle se fera un jour. Quand se fera-t elle? très prochainement? non; mais peut-être plus tôt que beaucoup ne se le figuraient jusqu'ici...
Lorsque le peuple russe aura compris (et il commence à le comprendre) que la rivalité et plus tard la politique l'ont seules séparé de l'unité catholique, il se produira dans son sein un mouvement de retour vers cette unité. Car il y va du salut des âmes. Les Russes, peuple profondément religieux, ne voudront plus alors rester séparés du tronc de l'Église universelle, d'où la sève de la vraie doctrine et du zèle apostolique se répandra toujours dans les rameaux de l'arbre entier... Le nouveau tsar Nicolas II vient d'inaugurer son règne par des paroles de paix et de foi profonde. Puisse ce Dieu auquel il croit et qu'il veut sincèrement servir, illuminer son intelligence et toucher son cœur! qu'il fasse de lui un nouveau Wladimir et que, par lui, le peuple russe, si religieux et si croyant, soit reconduit au vrai Pasteur des âmes, pour l'édification et le soutien dans la foi du restant du troupeau.
Ainsi parlait un catholique français, dans la Revue
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des Deux Monde.; !. La réconciliation des Eglises supprimerait l'une tics souffrances les plus vives du catholicisme polonais, la persécution religieuse dont les Grecs-Unis, les Uniates, sont toujours victimes. Elle atténuerait par contre-coup, supprimerait peutêtre les persécutions linguistiques, en couvrant du manteau rituel les langues nationales. Elle conduirait enfin à la restauration des usages et privilèges locaux, par la même protection rituelle dont elle pourrait les légitimer ou les couvrir. Car, au sein de l'Eglise unifiée, Rome ne chercherait point à étouffer les Églises nationales :
Le Saint-Siège est disposé à accentuer le régime des privilèges pour les Églises orientales. Toutes celles qui reviendront à l'unité seront maintenues dans leurs rites, leur hiérarchie, leurs usages séculaires. On ne leur demandera que de reconnaître le suprême magistère de celui à qui Jésus-Christ a dit : « Pais mes brebis! »
Ouclle revanche pour le catholicisme lithuanopolonais, si quelque jour Rome domptait le schisme! et quels devoirs impose aux catholiques de l'empire russe l'attente d'un pareil avenir! On ne doit plus Iraiter le Moscovite en ennemi irréconciliable : la haine religieuse et la haine nationale des Polonais sont d'ailleurs sollicitées par un autre tyran.
i. Ih'vui' des Deux Mondes, 15 décembre 1894
A mesure que le tsar semble mieux disposé pour ses provinces polonaises, le roi cl les hobereaux de Prusse se mettent à persécuter les leurs : ces Allemands, ces protestants déclarent une guerre ouverte à l'élément polonais, catholique, de leurs duchés de Posen et de Silésie : « Sans vouloir germaniser s\ stématiquement, déclarait le ministère prussien au Landtag le 15 janvier 1902, nous maintiendrons toujours ferme ce principe : tous ceux qui sont sujets d'un État allemand doivent être Allemands. »
Certains incidents montrent la méthodique cruauté que le Prussien met au service de cette politique. En 1887, au milieu de l'hiver, c'est l'expulsion en masse de tous les Polonais qui, sujets russes, s'étaient installés provisoirement ou définitivement sur le territoire prussien. En 1901, à Wreschen, à quelques kilomètres de la Pologne russe, les instituteurs prussiens « exécutent » les enfants qui refusent d'apprendre le catéchisme en allemand : plusieurs élèves sont roués de coups; une petite lille a la bouche déchirée; les parents ou voisins, qui interviennent, sont arrêtés et le tribunal prussien de Gncsen condamne les femmes à plusieurs années de prison; le ministre de la justice explique au Landtag que « ce jugement de Gnesen peut sembler trop dur, mais qu'il est des cas où l'on doit recourir aux peines les plus sévères pour des délits insignifiants, quand ils témoignent d'une révolte
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profonde contre Tordre public et la sûreté de l'État ». El les perquisitions, les arrestations, les expulsions vint leur train : « L'insolence polonaise, s'écrie Guillaume II, veut attaquer le germanisme et je me vois contraint d'appeler mon peuple à la défense de son patrimoine national. »
Une partie de la nation prussienne répond avec ardeur à cet appel de croisade. Une Association de la Marche orientale, Ostmarkverein, se forme et tient ses is-isi's à Posen, sous la présidence du fameux Kennemann, l'un des apôtres du mouvement antipolonais, de Thakatisme : la chose est devenue si populaire qu'on a forgé un sobriquet avec les initiales des trois grands apôtres, Hakcmann, Kademann et Ticdcmann, hakalisme.
Vingt mille, trente mille Allemands envoient leur adhésion à cette association de YOstmark, et leur journal Ostmark réclame une pression toujours plus énergique sur la Pologne prussienne, afin d'obtenir la germanisation complète par la dépossession des petits propriétaires polonais, par l'installation de colons germaniques, par renseignement obligatoire et exclusif de l'allemand, par le boycottage des commerçants et industriels polonais, par l'imposition de noms allemands aux lieux, aux hommes etaux choses, de livres allemands aux bibliothèques et aux écoles, par l'expulsion des paysans ou ouvriers polonais qui, Bujets de la Russie ou de l'Autriche, viennent eu grand nombre chercher de l'ouvrage aux fermes et usines de Silésie ou de Saxe, et par le refus d'entrée
même aux journaliers qui viennent au temps de la récolte doubler les travailleurs agricoles de toute la Prusse orientale : le Prussien fait une situation intolérable à ses provinces polonaises.
La Pologne n'est pas sans remarquer une grande différence entre les deux persécutions russe et prussienne.
Le Russe torture le Polonais, mais il ne le méprise pas : il lui fait même l'honneur de le craindre. Il lui garde un peu des sentiments qui, durant trois siècles, animèrent le Cosaque russien, orthodoxe, paysan, soudard, contre ce riche guerrier catholique, ce gentilhomme galant et citadin. Trois siècles durant, du xive au xvnc siècle, le Cosaque fut sous la menace ou la dépendance de cette chevalerie polonaise; les chants et contes populaires du Petil-Russien, qui ont illustré les héros de ces guerres nationales, en perpétuent le souvenir. La littérature petite-russienne de Gogol et de ses disciples en est pleine : le lecteur français, par Tarass Boulba, connaît un chant de cette épopée. Les visions de Boulba assiégeant la ville polonaise de Boudjak flottent encore devant les yeux du Russe assiégeant ses dix provinces de la Vistule :
Les chevaliers polonais se tenaient sur la muraille tous resplendissants à l'envi : leurs casques de bronze étaient ombragés de plumes de cygne et étincelants comme des soleils; leurs cafetans aux manches flottantes étaient brodés d'or, passementés d'or; leurs sabres et mousquets, chargés de pierres précieuses.
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Dans la persécution des russificaleurs, perce encore le besoin de vengeance qui, tous les vingt ans, soulevait le Cosaque « pour venger ses droits méconnus, ses mœurs bafouées, sa religion et ses coutumes insultées, ses églises violées, pour secouer la domination des seigneurs étrangers, l'union catholique, tous les abus qui durant des siècles entretinrent la haine terrible des Cosaques ». Ainsi parlait Gogol, voici plus d'un demi-siècle; après la révolte de 18G3, le terrible Kalkof, dans ses réquisitoires contre la félonie polonaise, ne faisait que reprendre et commenter ces paroles, et Mouravief répétait les exploits du vieux Tarass Boulba, vengeur de son fils :
Il parcourut toute la Pologne, brûla dix-huit bourgs, (juarante églises, marcha surCracovie, massacra une foule de gentilshommes, pilla les plus riches châteaux. Les tonmaux de vins vieux et d'hydromel, que les seigneurs de Pologne gardaient depuis cent ans peut-être, furent défoncés; des coffres et bahuts, on tira les étoffes, les robes et les vases précieux, on les brisa, on les brûla. Et Tarass répétait : « N'épargnez rien ni personne ».
L'Allemand méprise le Polonais : par la bouche de ses professeurs, il le proclame un barbare, un Slave, — c'est tout dire, — de culture et de langue inférieures, et, dans la bouche des politiques de Berlin, l»1 Polonais n'est même plus qu'un animal, un simple " lapin », prolifique et nuisible, dévastant la terre d'Allemagne ou la minant de sa pénétration secrète. Ainsi parlent Mommsen et de Bûlow, — le philologue et le hobereau, les deux têtes de cette aigle prus-
\-ik l'empire russe et le tsarisme
sienne qui lient dans son double bce la double banderole : la Force prime le Droit et Ecrasez le Slave!
Le Russe opprime, supprime la nation polonaise : c'est la raee même que le Prussien voudrait supprimer. Et pour le jwlonisme, le voisinage et l'influence germaniques sont bien plus dangereux que la tyrannie russe : le Polonais se germanise (l'Allemagne a un Polonais pour ambassadeur à Paris); jamais le Polonais ne se russifie.
En Autriche et en Hongrie, les mômes théories sont professées aux parlements de Vienne et de Buda- Pest. En Autriche les Allemands, en Hongrie les Magyars pensent aussi que Slave et esclave sont toujours et doivent toujours rester synonymes; ils croiraient pécher contre la civilisation en admettant à l'égalité complète dans la Camille autrichienne ou hongroise les Tchèques de Bohême, les Polonais de Galicie ou les Slovaques et Slovènes de Moravie, de Garniole et de Croatie.
Contre les Polonais de Galicie, Vienne, qui pourtant fait appel à leur loyalisme et à l'habileté de leurs hommes d'État, Vienne a toujours entretenu et favorisé les revendications des Ruthènes. Le Polonais avait conquis et annexé jadis ces Ruthènes ou Russiens-Rouges qu'il convertit au catholicisme et asservit à la glèbe. Le paysan ruthène, affranchi par l'Autriche, réclame aujourd'hui ses champs et ses droits nationaux, et la Galicie est en proie à celte rivalité, dont Vienne a fait le plus sûr garant de sa domination.
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Délaissée d'ailleurs par les entreprises viennoises et manquant des capitaux nécessaires à l'exploitation
de ses mines, de ses puits à pétrole et de ses forêts, à l'amélioration de ses terres et cours d'eau, à son outillage industriel et agricole, la Pologne autrichienne meurt de faim : cent cinquante ou deux cent mille travailleurs en émigrent annuellement; les uns, le plus grand nombre, en émigration temporaire, vont chercher de quoi vivre dans les provinces autrichiennes ou hongroises du voisinage; mais les autres, trente, quarante mille peut-être, vont se fixer en Amérique, au Canada...
Et, de ce côté encore, la Pologne russe peut faire une comparaison qui est toute à l'avantage de sa prospérité relative.
La conquête russe, en effet, n'a pas été nuisible au développement économique des provinces polonaises. Ce développement aurait été plus rapide et plus complet peut-être, plus profitable aux Polonais surtout, si l'indépendance nationale leur en avait laissé toute la liberté et tout le bénéfice; mais sûrement la dominai ion prussienne ou autrichienne l'eût moins favorisé.
Pour les besoins de sa politique, la Russie depuis 1864 a lié partie avec les paysans : contre le noble et le bourgeois, fauteurs de révoltes nationales, elle a cru se gagner à jamais le cœur des rustres, en leur distribuant les terres qu'ils ne tenaient qu'à ferme ou sur lesquelles ils étaient encore tenus en servage. La Pologne devint pour quelque temps une région de
petits propriétaires et, quelque temps, elle connut les profits de cet état, — quand cet état avait des profits, quand la grande culture industrielle d'Amérique et
des pays neufs n'avait pas encore ruiné la petite culture des vieilles terres paysannes.
Autre facteur de prospérité : la Pologne russe est devenue une région industrielle, grâce à son « pays noir » de la haute Vistule, qui n'est que la suite des « pays noirs » de l'Allemagne, saxon et silésien. Dans ce bassin polonais de Dombrovo, la houille s'offre en couches épaisses, de vingt mètres parfois, et ce charbon est tout à fait semblable aux charbons d'Ecosse, dont les métallurgistes tirent si bon parti. Les minerais de fer et de zinc étant assez abondants au voisinage, un canton s'est peuplé d'usines, que le nom de Sosnowicea rendues célèbres dans les Bourses de l'Occident.
Et comme pendant à ce canton métallurgique, Lodz est devenue une sorte de Manchester polonaise; les filatures et tissages ont fait de ce pauvre bourg la cinquième ville de l'empire par ses 350 000 habitants. Cette province de Piotrkov, bien que l'une des plus petites de l'empire (à peine 1 300 000 hectares) est l'une des plus peuplées (1 -400 000 ou 1 500000 habitants) ; sa population est même la plus dense de l'empire (115 habitants au kilomètre carré; la France, en moyenne, n'en a que 74) : si toutes les terres fertiles de la Russie d'Europe et d'Asie étaient aussi peuplées, le tsar aurait 5 ou 600 millions de sujets.
Pour cette usine polonaise, l'alliance franco-russe
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fut un coup de fortune. Les capitaux français affluèrent ; les mines et les usines purent s'outiller, se développer, recruter et solder deux millions de travailleurs. Ces mômes capitaux, permettant à la Russie d'acquérir son outillage pacifique et militaire et de poursuivre son expansion asiatique, amenèrent par contre-coup les commandes profitables et presque illimitées aux industriels de Pologne. Ainsi l'alliance franco-russe, qui fut si néfaste aux populations de l'empire turc, aura du moins profité, grandement profité à certaines provinces de l'empire russe. Les Polonais surtout en ont récolté de grands bénéfices : l'humanité en tirera peut-être un jour le soulagement d'une réconciliation russo-polonaise.
Car la Pologne, depuis dix ans, a pu mesurer quels intérêts vitaux l'unissent et doivent de plus en plus l'unir à l'empire russe. Dans cette Slavie russo-polonaise, les nécessités de l'économie nationale et internationale finiront sans doute par prévaloir. La Terre noire et la clairière du Russien sont et seront de plus m plus une ferme merveilleuse, qui aura besoin de forges, d'ateliers et d'usines sur le pourtour de son domaine. L'usine de l'Oural à l'est, l'usine du Donetz ai. sud, l'usine de Moscou-Toula au nord et l'usine polonaise à l'ouest, sans se gêner réciproquement, peuvent se partager cette énorme clientèle, d'où les douanes protectrices écartent de plus en plus la concurrence étrangère.
L'usine polonaise est de toutes la mieux placée: ses provinces surpeuplées lui fournissent en abondance
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la main-d'œuvre; elle a en outre le réservoir tout proche, inépuisable de la main-d'œuvre galicienne el silésienne. La présence et participation de Juifs nombreux, le voisinage de l'Allemagne et de L'Occident lui assurent les capitaux, les ingénieurs, les contremaîtres, la connaissance rapide des améliorations les plus récentes. Ajoutez que l'intelligence plus pratique, l'habileté et l'ingéniosité du Polonais lui donnenuit toujours une supériorité facile sur le travail russien.
Indépendante, coupée de l'empire russe par une ligne douanière, que deviendrait cette Pologne industrieuse entre la triple concurrence ou protection allemande, autrichienne et russe?
En ces dernières années, Lodz et Varsovie ont reçu les commandes et les visiteurs de la Perse, du Turkestan et de la Chine; les banques polonaises ont escompté du papier chinois; les primes russes sont venues prendre les fers et tissus polonais au sortir de l'usine et les ont conduits jusqu'à Téhéran, à Kachgar et à Vladivostok : l'avance russe dans toute l'Asie s'est ainsi traduite en bénéfices quotidiens pour la Pologne.
Durant ces derniers mois, les défaites russes ont plus clairement encore démontré aux Polonais la solidarité économique qui les rattache, bon gré mal gré, aux succès des entreprises russes. Du jour où la guerre accapara toutes les ressources de Pétersbourg, les commandes de rails, de ponts, etc., se firent plus rares, les primes vers la Perse et l'Extrême-Orient
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furent plus mal payées aux cotonnades, l'argent plus cher restreignit les crédits et fit monter le taux, l'invasion japonaise supprima les affaires en Corée, en Chine et en Mandchourie, et la Pologne chercha vainement où écouler ses manufactures : l'usine polonaise dut congédier une partie de ses travailleurs; les diminutions de salaires amenèrent les grèves et les rixes.
Par la religion et par les intérêts, il est indiscutable que la conciliation russo-polonaise peut se faire, se fa il lentement. Mais pour qu'elle devînt solide et durable, il faudrait que Pétcrsbourg renonçât à quelques-unes de ses manies ou conceptions. Dans un rapport officiel, le prince Imérétinski exposait au tsar en 1898 la situation matérielle et morale de la Pologne : une indiscrétion — voulue ou involontaire — livra ce rapport au public; le Comité central du Parti Polonais Socialiste (P. P. S.) le traduisit et l'imprima à Londres; la Revue de Paris en donna un long résumé dans son numéro du 15 juillet 1899.
Le prince Imérétinski, gouverneur général de Pologne, — avec une clairvoyance que tous les événements des >ix années dernières permettent de louer hautement,— réclamait quelques réformes profondes pour satisfaire aux besoins et aux sentiments de la Pologne tout entière. Il faisait la part la plus belle aux besoins matériels, mais il ne cachait pas les
l'kmpies busse. 9
besoins intellectuels et moraux, et il faisait leur part aussi, bien qu'un peu faible, aux vrais sentiments de la nation.
Parmi les besoins matériels, le plus fort, à l'entendre, et le plus digne de l'attention russe était le soulagement du paysan.
En 1864, le partage des terres avait satisfait la Pologne paysanne; mais ce partage aujourd'hui a des conséquences lâcheuses par la disposition des terres en échiquier, leur division en multiples et minimes cases et l'enchevêtrement des propriétés, — toutes complications qui rendent plus difficile l'introduction des méthodes scientifiques, des machines et des procédés nouveaux. Le paysan et le petit propriétaire sont tombés dans la misère ou aux mains de l'usurier; un prolétariat agricole s'est formé qui compte un million et demi d'ouvriers sans terres et, souvent, sans ouvrage :
Il faut, disait le prince Imérétinski, que le Gouvernement vienne au secours des paysans indigènes, en se rappelant qu'ils constituent une force politique, qui était jusqu'à ce jour entre nos mains : les paysans depuis 1864 doivent être considérés1 comme la seule classe dévouée au Gouvernement. Ce dévouement est dû uniquement aux avantages matériels et moraux dont le Gouvernement a été si prodigue envers les paysans, en les émancipant... Mais dans cette impétueuse population polonaise les passions politiques ne sont pas éteintes. Le paysan aime la terre; lorsqu'il en sera séparé, s'il ne trouve aucune satisfaction matérielle, il peut facilement devenir le jouet de ces passions entre les mains des ennemis du Gouvernement.
Mais comment aider le paysan? Par le crédit, les
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banques agricoles? Aide insuffisante. Par une nouvelle distribution de terres et par un renouveau de démagogie paysanne aux dépens de la bourgeoisie et de la noblesse? Cette reprise de la politique de 1864 ne déplairait pas, en théorie, aux fonctionnaires russes; mais il faudrait peut-être une révolte nationale de la bourgeoisie et de la noblesse pour fournir, comme en 1864, le motif ou le prétexte de cette spoliation : ni la noblesse ni la bourgeoisie polonaises ne semblent d'humeur à faciliter ainsi la tâche des Russes...
A la façon ordinaire des gouvernements trop centralisés, le prince Imérétinski pensait trouver un remède dans une Commission d'enquête et de législalion. 11 n'osait pas formuler, il semblait pourtant indiquer par avance les solutions nécessaires, les seules qui dans les autres pays de petite culture aient un peu soulagé la misère des paysans : réforme de l'éducation, octroi de certaines libertés.
En France, en Italie et autres régions de petite culture, le paysan n'a trouvé de secours que dans une meilleure exploitation de son morceau de champ et dans une meilleure organisation de ses achats, de ses échanges, de ses ventes, de toute sa vie économique. Une meilleure exploitation des terres polonaises est facile à réaliser. Les consuls anglais signalent à l'envi tout ce que la Pologne paysanne pourrait produire el vendre à l'étranger. Londres, par l'intermédiaire de Copenhague, achète et paie très cher des beurres libériens qui doivent acquitter de lourds frais de conservation et de transport : par la Vistule ou par
le Niémen, la Pologne avec. plus de bénéfices pourrait prendre part à celle fourniture de la table anglaise.
La Pologne russe, écrit en 1904 le consul anglais de Varsovie, esl le plus gros producteur de cochons en Europe. Les grains, les pommes de terre et les déchets des laiteries permettent cet élevage à bon compte : une fabrique de lards et jambons ferait largement ses frais et pourrait concurrencer les maisons danoises ou allemandes sur le marché de Londres.
Ainsi encore du gibier, de la volaille, des œufs, du bétail. Mais il faudrait que le paysan polonais connut seulement les ressources qu'il peut trouver sur son lopin de terre, et les meilleures méthodes de culture, d'élevage, de transport, de commerce, etc., bref, qu'il possédât les éléments d'instruction nécessaires. Il faut éduquer ce paysan ou du moins lui donner la permission des'éduquer dans les écoles de son choix, de sa religion, de sa langue; à vouloir le russifier, on le chasse de l'école officielle et, ne lui tolérant pas d'écoles privées, on l'abêtit; du même coup on achève sa ruine.
Et il faudrait aussi que, sur l'exemple du Danemark, de la Suisse ou de la France, cette foule chaotique de petits producteurs pût syndiquer ses intérêts, les étudier librement, les débattre et les concilier : la liberté d'association, la formation de syndicats lui sont nécessaires pour exploiter ses champs aux moindres frais, exporter ou seulement transporter ses produits avec quelque bénéfice.
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L'École el le Syndicat, — tout le reste n'est que remèdes charlatanesques, mots vides, et le prince Imérétinski prédisait le seul résultat définitif de la politique contraire, de la russification :
La situation matérielle des paysans a empiré; leur reconnaissance pour le Gouvernement s'en va, leur esprit s'éveille et s'ouvre peu à peu à l'impulsion révolutionnaire des classes éclairées qui ont adopté le mot d'ordre : Par l'instruction du peuple, vers la Pologne indépendante!
Encore si tous ces prolétaires des champs pouvaient trouver un supplément d'ouvrage et de salaires dans le travail industriel des villes!
Dans les gouvernements du centre de l'Empire, disait encore le prince Imérétinski, l'insuffisance des terres est compensée par le travail salarié et par de petits revenus accessoires. Mais dans la région vistulienne, l'industrie familiale et le commerce ambulant des produits de cette industrie, qui sont d'un secours si puissant au paysan russe, n'existent presque point. La grande industrie n'existe que dans deux provinces et encore les ouvriers étrangers j font concurrence aux indigènes.
A coup sûr, la grande industrie polonaise pourrait se développer, faire naître un plus grand nombre d'ateliers et d'usines et se doubler d'un grand commerce pour la dispersion dans l'empire et dans le monde de ses produits : des milliers d'ouvriers et de commis trouveraient ainsi de l'ouvrage. Mais pour ce développement de l'industrie, les mêmes nécessités reparaissent que pour la transformation de l'agriculture : imagine-t-on le développement intensif d'une
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région industrielle sans le personnel technique de savants, d'ingénieurs, de contremaîtres que nos usines scientifiques réclament? cl, sans la liberté des recherches, la libre entente des initiatives, sans les coalitions surtout de capitaux, d'employeurs et (remployés que la grande usine entraîne forcément avec elle?
Ici encore, deux remèdes seulement peuvent causer quelque soulagement : une éducation plus moderne et un régime plus libéral. De ces deux remèdes, le prince Imérétinski osait ouvertement réclamer le premier.
L'Université de Varsovie, fondée par Alexandre Ier, fut florissante et rendit de grands services, tant qu'elle fut une université polonaise et une université véritable, où toutes les sciences étaient enseignées en polonais, dans la langue des auditeurs. Depuis que la russification a interdit le polonais comme langue d'enseignement, supprimé ou rogné la culture vraiment scientifique et restreint les cours aux seuls arts pratiques de la médecine et du droit, cette université déchue et méprisée a perdu ses auditeurs et son rôle social. Le prince Imérétinski réclamait la fondation à Varsovie d'une grande école scientifique, d'un Institut polytechnique, que Nicolas II permit d'ériger : on y consacra les fonds de la souscription polonaise, qu'à l'automne de 1897 les « conciliateurs » avaient réunis pour fêter la première visite du nouveau tsar.
Pour satisfaire aux besoins de l'industrie et évincer les contremaîtres qui viennent de l'étranger, — pour-
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suivait le prince, — il faudrait des écoles techniques moyennes el une tolérance générale des écoles do toute spécialité, fussent-elles polonaises; il faudrait surtoul , dans les écoles officielles, renoncer à la politique de russification. Dès 1890, le général Gourko, que Ton ne pourrait accuser de tendresse excessive à l'égard de la Pologne, prévenait déjà l'empereur :
Dans les écoles gouvernementales, non seulement on ne traite pas l'enfant polonais avec bienveillance, mais encore on lui montre de l'hostilité; on lui fait un crime de son origine polonaise, on blesse ses sentiments nationaux, on traite avec mépris sa religion, et dans les études on attribue à sa langue maternelle une place inférieure au français et à l'allemand...
Qn traitement aussi inhumain produit des effets directement opposés à ceux que le Gouvernement attend des écoles : au lieu d'inspirer à l'enfant l'amour de la Russie, il provoque dans son cœur la haine de tout ce qui est russe.
Et le prince Imérétinski de conclure :
11 faut, par le moyen de l'école, unir ce pays frontière au cœur de L'empire, non plus seulement par le système des prohibitions, par la supériorité de la force ou par la communauté purement matérielle des intérêts économiques, mais par une action morale sur la conscience, sur l'âme de la jeunesse polonaise.
Mais cette action morale, comment prétendre à l'acquérir si, de parti pris, on ne cherche pas à se concilier les deux sentiments qui dominent encore toute la vie polonaise : l'attachement que l'aristocratie, les paysans et les classes moyennes gardent
toujours à la foi et surtout au clergé catholique, et le désir, sinon de L'indépendance, du moins de l'autonoinie, qui ne s'est jamais éteint dans le cœur de la nation?
En ces dernières années, on a quelque peu respecté, (latte le premier de ces deux sentiments : la réconciliation avec Rome n'a pas été rompue par les entreprises ou les visées russificatrices de certains fonctionnaires sur l'enseignement clérical; Nicolas II personnellement est intervenu pour régler à l'amiable l'inspection russe dans les séminaires catholiques et la demi-liberté du prêtre dans son catéchisme; l'évoque de Mohilef a même reçu l'autorisation impériale d'aller en Sibérie et dans les provinces orientales de l'empire chercher quelque établissement aux colonies catholiques que l'émigration polonaise serait admise à fonder sous la direction et aux frais des communautés expulsées de France.
A l'égard du sentiment national, il semble que, depuis les défaites de Mandchourie, Pétersbourg incline à pareille déférence. On reconnaît qu'après quarante années de russification, la Pologne subsiste et que le désir d'une autonomie, d'une administration séparée, reste aussi vivace dans le peuple que dans les autres classes : blancs et rouges peuvent être divisés sur tout le reste, mais sont unis par ce culte de la patrie polonaise.
La grande industrie a eu pour résultat de grouper en partis socialistes le prolétariat : le phénomène est commun à tout l'empire russe, et, pour l'empire
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entier, nous aurons lieu plus Lard d'en étudier les conséquences. Mais, en Pologne, les partis socialistes, (juoique imbus des théories allemandes, restent et se disent polonais. Ils gardent deux tendances particularistes : l'indépendance nationale est le premier de leurs désirs, et, la compression russe leur ayant durement appris les bienfaits de la liberté, ils ne partaient point à l'égard d'un régime parlementaire les méfiances ou le mépris qu'affiche en ses congrès le pur socialisme à la mode allemande et qu'avouent quelquefois, dans nos parlements occidentaux, les i ralliés » d'Extrême-Gauche.
On lit dans U Européen du 14 mars 1903 (n° 67) :
Le sociologue polonais Lud. Kulczycki a donné, cette laine, à Paris, deux conférences sur le mouvement ial dans la Pologne russe et sur le nationalisme polonais.
D'après l'éminent sociologue, tandis que toute l'Europe est traversée en ce moment par un courant révolutionnaire très marqué, en Pologne, au contraire, où, il y a vingt-cinq ans, le mouvement social jaillit avec tant de force el d'éclat, ce courant semble s'être ralenti pendant les dix dernières années. Les patriotes, qui n'ont pas cessé de revendiquer l'indépendance de leur pays, ne tentent plus d'insurrections, attendant des moments favorables dans un avenir lointain. Ils s'illusionnent, sans beaucoup de conviction, sur une intervention très problématique de l'Europe ou sur une guerre qui bouleverserait l'état actuel des puissances.
Il existe, comme du reste dans tous les pays, un parti de soumission, Mgodowey : il ne réclame aucune réforme ni mu une concession en échange de sa soumission. C'est ■ p ne- s'il a demandé, celle année, quelques values modi-
(1 cations dans le* système do l'éducation primaire, mais il n'a aucune revendication politique ni économique.
Le parti de la « Démocratie nationale », Narodowa Demokracja, est uniquement national ou plulùt nationaliste. Il avait au début quelques prétentions sociales, qu'il a complèlement abandonnées; son idéal est patriotique, avec un mélange de chauvinisme très étroit. Il attend la libération de la Pologne et gaspille son activité dans des luttes contre tout ce qui n'est pas purement polonais, contre les Ruthènes, les Russes et surtout les Juifs.
Le groupe socialiste le plus important, Polska Partja Socialistycma, autrement dit P. P. S. (Parti polonais socialiste^ a écrit en tête de son programme : libération de la Pologne; en peu de temps, c'est devenu le but principal et presque le seul, au profit duquel toutes les autres revendications sociales ont été délaissées.
En Pologne, à part quelques grèves et quelques manifestations, le courant révolutionnaire semble demeurer stagnant; en Russie, il est devenu dans ces cinq dernières années si impétueux qu'il déborde de toutes parts en inondant jusqu'aux coins les plus reculés. Or, au lieu de profiter de cette effervescence, le parti polonais socialislc reste indifférent, le regard fasciné par son éternel rêve de libération de la patrie. Au lieu de se rallier au mouvement général et d'y apporter ses forces il cherche, aveuglé par son chauvinisme, à réduire dans son esprit la grandeur et l'importance du mouvement révolutionnaire russe.
Deux autres groupes socialistes, qui existent depuis peu de temps, ont beaucoup plus le sentiment du socialisme internationaliste. La Social-Démocratie est contraire à toute dépense de forces pour l'indépendance de la Pologne, croyant celle-ci impossible à l'heure actuelle, et tend à se rapprocher du mouvement général pour réclamer la Constitution en Russie. Le deuxième groupe, Proletarjat (Prolétariat), a les mêmes aspirations; il pense toutefois que, si la possibilité de l'indépendance de la Pologne se présentait, il ne faudrait pas manquer d'en protiter.
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Les événements de ces derniers mois ont montré que ces appréciations n'étaient pas tout à fait exactes el que le socialisme polonais savait, pour le service de ses intérêts de classe, profiter des embarras du tsarisme. Contre les procédés du tsarisme, contre la mobilisation surtout, il a suscité les formidables grèves de Lodz, de Varsovie, de Sosnowice, etc., de toute la région industrielle. Il a manifesté pour la paix et la révolution avec autant d'ardeur que les autres partis socialistes de l'empire. Il s'est môme tout entier fédéré avec eux et les trois grandes organisations polonaises, Parti polonais socialiste, Paru social-démocrate de la Pologne russe et de la Lit huante } Prolétariat polonais, ont adhéré au manifeste et aux demandes de secours adressés au prolétariat du monde par les quatre autres organisations de l'empire : Parti ouvrier social-démocrate de Russie, Parti ite révolutionnaire russe; Bounde (union des ouvriers juifs et lithuano-polonais); Parti ouvrier il-démocrate letton.
Durant les deux mois de janvier et de février, avant et après les fusillades de Pétersbourg, l'agitation socialiste fut presque maîtresse des routes et des rues dans les villes et régions industrielles de la Pologne. Même en faisant la part de l'exagération el de l'enthousiasme, il faut lire les communications à la presse européenne du Bureau de renseignements du P. P. S. :
1G janvier.
Dimanche, S janvier, fut organisé par le P. P. S. une démonstration à Czenstochowa pour démontrer encore une
fois la haine de la population contre le tsarisme. Comme la démonstration avait été affichée d'avance, la police pré- I venue avait envoyé un détachement de soldats et de gendarmes. Un grand nombre d'ouvriers s'étant assemblés, ils formèrent comme d'habitude un cortège et se mirent en marche, drapeau rouge en tête. Alors le commandant du détachement de gendarmerie, un nommé Radke, exécré de la population à cause de sa cruauté, donna l'ordre de s'emparer du drapeau, mais il fut en môme temps percé par six balles de revolver et tomba roide mort. En outre, deux chevaux de gendarmes furent blessés. La foule se dispersa sans autre incident.
Le maître de police Nehrlich, naguère victime d'un attentat, a succombé à ses blessures. Son corps fut transporté de Czenstochowa à Varsovie, mais, comme les autorités craignaient que la foule ne s'attaquât au cercueil, le corps fut escorté jusqu'à la gare par deux escadrons de dragons.
A Siedlce, un des points de concentration des réservistes, a eu lieu une démonstration du P. P. S. avec le concours de plus de quatre cents réservistes. Le cortège a parcouru les rues en criant : « A bas la mobilisation ! A bas le tsarisme! Vive le P. P. S.! Vive la révolution sociale! »
18 janvier.
Dimanche, 15 janvier, fut organisée une démonstration du Parti socialiste polonais (P. P. S.) à Lodz. La démonstration étant annoncée d'avance par trois proclamations, une foule immense s'est assemblée au point convenu, rue Piotrkowska. La police et deux compagnies d'infanterie attendaient les manifestants. Dès que le drapeau rouge, portant l'inscription : A bas la mobilisai ion ! et Vive le P. P. S.! surgit, la police tira sur les manifestants une
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volée de revolvers. Le porte-drapeau fut tué net, plusieurs ouvriers blessés.
En même temps arrivèrent au galop deux tramways, qui séparèrent la foule de la force armée. Quand ils furent passés, les soldats tirèrent deux salves de carabines avec drs cartouches vides. La foule ne s'étant pas dissipée, mais ayant riposté par des coups de revolvers, une bataille régulière s'ensuivit, où plusieurs manifestants furent encore blessés. Le nombre tics blessés du côté de l'armée n'est pas connu. La population, exaspérée, s'est portée à des voies de fait sur les bâtiments gouvernementaux; sept bureaux du monopole de l'alcool furent dévastés.
Tous les dimanches, depuis deux mois, ont été marqués par de semblables rixes. La grève partielle ou générale a éclaté dans dix ou douze grandes villes. Les partis socialistes et la classe ouvrière ont partout piis la tête du mouvement. Partout ils ont formulé les mômes revendications sociales ou économiques, leur • programme de classe » : 1° liberté de coalition, de grèves et de syndicat; 2° journée de huit heures avec minimum de salaires; 3° assurance contre la maladie, les accidents du travail et la vieillesse; A0 inspection du travail par les élus de la classe ouvrière. Mais nulle part ils n'ont oublié de joindre à ce programme socialiste leurs revendications libérales et nationales. Le P. P. S. publie, le 28 janvier, ses demandes de réformes minima :
1° Liberté de la parole, de la presse et de la conscience; - Égalité drs droits civils, sans distinction de religion et de nationalité; 3° Liberté absolue d'association et de réunion; 4° Inviolabilité des personnes et domiciles;
5° Autonomie des Tilles et communes rurales; 6° Enseignement gratuit et universel;
7° Liberté illimitée de la vie nationale; langue polonaise dans toutes les institutions publiques; élimination de Vêlement étranger dans les fonctions publiqw s;
8° Droit de développement national libre pour les juifs et autres minorités.
Nous ne pouvons conquérir ces libertés nécessaires que dans notre propre parlement, élu par le peuple sur la base du suffrage universel, égal, secret et direct : c'est avec ce mot d'ordre d'un parlement polonais à Varsovie, élu par le peuple, que nous entrons dans la grève générale.
Il est possible que les démonstrations et revendications proprement socialistes aient un peu — bien peu — effrayé certaines classes de la nation polonaise. Mais sur les revendications nationales et libérales, l'accord est unanime. Aux grèves industrielles des ouvriers, partout sont venues se joindre les grèves scolaires des fils de bourgeois :
Ce qui distingue principalement la grève de Varsovie de celle de Pétersbourg, c'est qu'elle a été un mouvement politique, préparé et organisé par le parti socialiste, ayant comme but de proclamer le désir d'obtenir un Parlement polonais élu par le suffrage universel. Le mot d'ordre du parti fut exécuté par la population ouvrière avec une exactitude et avec une ampleur qui prouvent que le Parti Polonais socialiste a formulé dans sa proclamation un besoin profondément enraciné dans l'âme du peuple.
La grève générale a commencé le samedi 28 janvier. Toutes les fabriques et ateliers sans exception ont arrêté le travail. Les ouvriers ont contraint tous les cochers et tous les conducteurs des tramways à se joindre à eux. Quelques officiers qui étaient dans les fiaefes ont essayé de résister, mais on les fit céder à coups de boules de
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neige. Les ouvriers se promènent le long des trottoirs, et les soldats défilent au milieu. Une démonstration paisible dura doux ou trois heures. Ensuite, on se mit à briser les lanternes : à l'heure d'allumer le gaz, Varsovie se trouva entièrement plongée dans les ténèbres. On se mit ensuite à démolir les magasins d'eaux-de-vie, qui appartiennent au gouvernement : on versait l'eau-de-vie dans les égouts, et on incitait le feu aux magasins.
Tous les journaux ont cessé de paraître le samedi. A l'université, a eu lieu une grande réunion, qui a réclamé l'introduction immédiate de la langue polonaise et a proclamé la grève scolaire, qui fut rigoureusement observée. La même revendication, ainsi que la grève, fut proclamée à V Institut polytechnique, dans tous les gymnases clasgiques el réaux, dans L'Institut vétérinaire et dans les col- 3 privés. Des groupes de collégiens entraient dans les gymnases et sommaient leurs camarades de se joindre à la grève. L'après-midi, tous les établissements scolaires étaient vides et clos.
Varsovie, 2t février.
Des conflits ont eu lieu entre la police et les lycéens qui voulaient empêcher quelques camarades de suivre les cours. La police tira plusieurs fois. Deux lycées ont été i fermés faute d'élèves. Les écoles privées sont fermées par les directeurs de ces écoles. Hier les parents des élèves ont organisé plusieurs réunions pour discuter les moyens de soutenir la grève. On a pris une résolution en ur d'une action coordonnée avec les ouvriers. On est idé aussi à recourir aux moyens violents, c'est-à-dire aux coups contre les parents qui demanderaient l'assistance de la police pour leurs enfants qu'ils forceraient à aller à l'école. Le poète André Niemojewski a été arrêté. On dit que Bon arrestation a pour cause les discours qu'il prononça a la réunion publique des parents. Les élèves Don domiciliés à Varsovie quittent la ville.
Riclce, 21 février.
La Lrrève scolaire a commencé au lycée le 3 février. Les élèves ayant présenté les revendications connues ont quitté le lycée en grand nombre, et se sont dirigés vers le lycée de jeunes filles où une scène analogue se passait. Là, ils forcèrent les portes et mirent en liberté les jeunes lycéennes. Les écoles ont été fermées, les autorités ont renvoyé 250 lycéens et 80 lycéennes. Les écoles devaienl être rouvertes le 21. Sous l'influence de la proclamation de Y l nion pour la nationalisation (polonisalion) des écoles, qui citait les résolutions de la réunion à Varsovie, plusieurs parents ont déconseillé à leurs enfants d'aller à l'école. Le nombre des élèves venus à l'école est très restreint. La police a arrêté un lycéen qui retenait ses camarades en route pour l'école.
Au bout de deux mois, avec une discipline parfaite, ces grèves ont cessé pour donner au gouvernement toute liberté d'aviser; deux mois de réflexions lui sont accordés :
Varsovie, 1er mars
Le Comité local du P. P. S. a lancé une proclamation invitant les ouvriers à reprendre maintenant le travail pour pouvoir reprendre la lutte plus tard avec plus de force. La grève est presque terminée, elle a duré [très d'un mois.
Les élèves russes du lycée réclament la polonisation des écoles, d'accord avec leurs camarades polonais. Les écoles devaient rouvrir aujourd'hui. Les élèves des lycées et de l'école industrielle sont allés présenter aux autorités scolaires les revendications connues, après quoi ils ont quitté l'école. L'armée et la police étaient consignées devant les écoles. Plusieurs conflits ont eu lieu. Toutes les écoles sont de nouveau fermées. La jeunesse a vaincu à Lodz, comme à Varsovie...
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Toutes les grandes fabriques travaillent aujourd'hui. La hpève industrielle est terminée. Conformément au mot
l'ordre donné par le P. P. S., les ouvriers ont repris proisoirement leur travail ; mais si le gouvernement n'assure tas aux ouvriers une législation convenable, la grève gêné- -aie éclatera le 1er mai.
Dès le commencement de janvier 1905, Pétersbourg ■qui et consulta, dit-on, l'un des chefs de l'arislo- •i.ilio polonaise, dont le loyalisme, les sentiments conservateurs et conciliateurs ne pouvaient être mis m doute : le comte Tyskiévicz. Cet aristocrate ne ncha pas au tsar le véritable état des esprits en Pologne.
Ayant rappelé comment depuis un demi-siècle la langue polonaise est bannie des écoles, des tribunaux, des services publics; comment toutes les fonctions sont livrées à des Russes, qui ne connaissent pas le peuple polonais, ses mœurs ni sa langue; comment l'école et l'église sont devenues des instruments ilo persécution nationale; comment tous les droits, non MMilcment politiques, mais civils, des Polonais Boni chaque jour violés par le bon plaisir d'une administration qui ne fait en somme que de la police inquisitoriale l'objet de toutes ses pensées; comment enfin la russification et l'extirpation de ce que cette police nomme en son langage « l'intrigue polonaise » n'a servi qu'à rendre plus fort, plus répandu dans toutes les classes le sentiment national; le comte