‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 14 sur 33 · Danilevski · texte numérisé non relu

Danilevski

d'un Herzen, d'un Tourguénief et, surtout, d'un Tolstoï. 11 a converti un Dosloievsky : on vit Dostoievsky, l'auteur de la Maison des Morts, le forçat innocent de Sibérie, devenir un miroir de dévotion, de loyalisme, de soumission au knout, un saint de l'église orthodoxe, un vice-président du Comité Slave; n'ayant plus à la bouche que sainte Russie, orthodoxie, jjanslavisme, petit père, il terminait son discours à l'inauguration du monument de Pouchkine par cette rodomontade de sacristie ! : « Notre terre est pauvre, c'est possible, mais le Christ a passé en la bénissant!» C'est à partir des années quatre-vingts que le slavisme commença de dominer à Pétersbourg : il y règne depuis vingt-cinq ans. Il a trouvé son praticien politique, son homme d'État dans le précepteur d'Alexandre III, le professeur de Nicolas II, le procureur général du Saint-Synode, M. Pobiedonostsef ; ce vieillard (il a aujourd'hui près de quatre-vingts ans),

1. Dans son livre le Roman russe, — auquel doit toujours revenir quiconque veut pénétrer le mystère ou le nuage russe, — M. M. de Vogué dit (p. 242) : « Il avait pris position entre les libéraux et les slavophiles, plus près de ces derniers; comme eux, il avait pour cri de ralliement et pour tout programme les deux vers fameux du poète Tutchef :

On ne comprend pas la Russie avec la raison, On ne peut que croire à la Russie.

C'est une religion patriotique très respectable, mais cette religion toute de mystère, sans dogme précis, échappe par son essence à l'explication et à la polémique : on y croit ou on n'y croit pas et c'est tout. Un étranger n'a que faire dans ces débats, qui supposent une initiation préalable à la foi révélée; s'il entre dans la question, on lui signifie qu'il est incapable de comprendre et que les linges sacrés se lavent dans la famille des Lévites; s'il n'y entre pas, on le taxe d'ignorance et de dédain. »

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sous le nom de ses élèves, a été le véritable autocrate de la Russie contemporaine, une sorte de Richelieu mystique, de Torquemada philosophe, unificateur de la nation autour de l'Eglise.

Et le slavisme a rencontré dans les Ignatief, les Tolstoï et les Plehve des ministres vraiment moscovites, qui de la formule sacro-sainte, un tsar, une église, une langue, ont par tous les moyens tâché de faire une réalité.

Dans les Codes et Lois cardinales de l'empire, il n'était que trop facile de découvrir les prétextes légaux à une persécution systématique de tout ce qui n'est pas orthodoxe. En théorie, les lois proclament la tolérance religieuse. Les articles A4 et suivants des Lois cardinales, après avoir énoncé que « la religion dominante est le culte chrétien orthodoxe-grec », ajoutent :

Liberté pleine et entière est accordée pour l'exercice de s«>n culte à tout sujet de l'Empire, n'appartenant pas à la religion dominante, mais né ou naturalisé Husse , ainsi qu'aux étrangers au service de l'État, et, en général, à toute personne habitant temporairement la Russie. Cette liberté s'étend, non seulement aux chrétiens, mais aux juifs, ;iux musulmans, aux païens, afin que chaque nation puisse aller adorer le Tout-Puissant, chacun en sa langue i i selon la coutume de ses pères.

Mais la « religion dominante » reste toujours privilégiée et les lois ont pris de sages précautions pour la défendre contre tout apostolat, pour la munir de toutes armes el attirances. Les autres religions sont dos « cultes étrangers », dont on ne supprime pas

l'existence, niais dont on empoche soigneusement la propagation. La seule orthodoxie a droit de propagande, de conversion et d'enseignement.

Tout orthodoxe reste indéfiniment orthodoxe, lui et sa plus lointaine postérité; tout mariage mixte, où figure un orthodoxe, ne peut donner que des enfants orthodoxes; toute critique de l'orthodoxie est crime , légal; tout apostolat contre l'orthodoxie, par les sacrements ou les sermons, crime légal ; tout abandon de l'orthodoxie, crime légal, — et inversement toute adhésion à l'orthodoxie, tout apostolat, tout discours ou livre, toute campagne ouverte ou sournoise, violente ou pacifique, individuelle ou fédérée en faveur de l'orthodoxie sont des actes patriotiques que les lois récompensent...

Entre les mains d'une police inquisitoriale et dune bureaucratie concussionnaire, on imagine les services que peuvent rendre ces textes de lois un peu amples, où toutes les interprétations parviennent à s'accrocher.

Le slavisme, d'ailleurs, considère que môme en Russie « l'homme civilisé n'est que guenille; mais le peuple! oh! le peuple est grand ». — « Voyez cet armiak, cette casaque de paysan : c'est de là que tout viendra. Toutes les autres idoles sont détruites, donnons notre foi à Y armiak », ajoutait déjà Tourguénief avec un sourire d'incrédulité. C'est Yarmiak, le paysan, que partout le slavisme tache de gagner à la sainte orthodoxie : le bourgeois et le noble, dans les « marches » et provinces étrangères, sont pourris

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a d'occidental isme », d'irréligion ou de cultes des faux dieux; mais Varmiak est encore susceptible de régénération, de conversion, quand on sait le prendre par les deux sentiments qui dominent sa vie misérable : la crainte et l'intérêt.

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