‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 15 sur 33 · PROVINCES BALTIQUES · texte numérisé non relu

PROVINCES BALTIQUES

Il était naturel que les Provinces balliqucs fussent le premier terrain d'essai pour cette politique.

On désigne sous le nom de Provinces balliques les trois gouvernements de Riga, de Iourief (Dorpat) et de Revel, qui bordent la Baltique entre la frontière prussienne et le golfe de Finlande : une neuvaine de millions d'hectares (un sixième de la France), à peine deux ou trois millions d'habitants sur un sol marécageux, que les forêts couvraient jadis, dont la culture ne s'est pas encore bien emparée et où l'élevage disperse les enclos et les fermes à de grands intervalles.

Kourlande, Livonie et Esthonie, ces trois gouvernements gardent encore dans leurs noms le souvenir des peuples finnois, Koures, Lives et Esthes, qui tenaient la forêt primitive. Mais les deux derniers seulement, Lives et Esthes, ont conservé des représentants dans les 1 100000 ou 1 200000 Finnois qui parsèment les campagnes de l'Esthonie et de la Livonie et que les Russes confondent sous le nom de Tchoudes. Les Koures ont presque disparu; le voisinage et les conquêtes guerrières ou pacifiques de la Lithuanie

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oui peuplé l'ancienne Kourlandede familles lettonnes qui comptent aujourd'hui 1 200 000 ou 1 300 000 individus.

Aussi haut que l'on remonte dans l'histoire, ces Provinces baltiques furent un champ de bataille entre les Russiens de l'intérieur et les peuples de la mer, Scandinaves, Danois, etc. : les rivières parallèles, Duna, Aa, Pernau, etc., offrent des routes assez commodes aux pénétrations de la Baltique, de l'Occident. A partir du xn° siècle, le marchand et le chevalier allemands prirent terre à l'embouchure de

- petits fleuves. Leur conquête, poussée par les missionnaires de Rome, devint une croisade, quand ]c< Chevaliers Porle-glaive ou Frères de la Milice du Christ firent de Riga leur forteresse.

De là, ils montèrent au long des rivières, convertirent de force ou anéantirent les tribus indigènes, installèrent leurs château et garnison à chaque étape, partagèrent la terre en fiefs, bâtirent quelques villes de marché qui reçurent les constitutions des villes hanséatiques : sur les Lettons et les Tchoudes asservis à la glèbe, une bourgeoisie et une noblesse allemandes organisèrent leur exploitation féodale et commerçante jusqu'aux frontières du pays blancrussien que même elles entamaient, jusqu'aux murailles de Pskof la russienne que parfois elles assiégèrent.

Catholiques d'abord, pour obéir à leurs maîtres, ces provinces passèrent avec leurs maîtres à la réforme Luthérienne; ainsi la nation letlo-lithuanienne fut

l'kmpihe. busse. 11

coupée en deux : unis à la Pologne, les Lithuaniens restèrent catholiques; sous la tyrannie allemande, les Lettons sont devenus protestants.

Sans rien changer à leur luthéranisme ni à leur état social, ces provinces changèrent trois ou quatre fois de maîtres après la dispersion des Porte-glaive: Polonais, Danois, Russiens et Suédois les ravagèrent et ' quelque temps les possédèrent; un duché de Kourlande connut môme une période d'indépendance. En fin de compte, Pierre le Grand annexa l'Esthonie et la Livonie, et Catherine II la Kourlande. Mais sous ces tsars germanisés, les Baltes allemands furent plutôt les maîtres que les serfs du Russien; ils envahirent Pétersbourg et les emplois, eurent la confiance du souverain. Dans leurs provinces, ils conservèrent leurs privilèges sociaux, leur organisation politique et surent en user humainement; dès 1816-1819, la noblesse émancipait ses paysans l.

Jusqu'en 1876, les trois Provinces baltiques ou, comme on disait, allemandes, formaient dans l'empire une sorte d'enclave sous un gouverneur général, tenant le rôle d'un vice-roi.

Elles avaient leurs fonctionnaires locaux, une administration séparée, une police particulière et plus tolérante, une certaine autonomie communale, des municipalités bien organisées, des juges élus, un enseignement presque libre dans les écoles et dans une université de langue allemande. Elles avaient le

1. Voir, pour tout ceci, A. Rambaud, Histoire de Russie, p. 610-772.

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libre exercice du luthéranisme qui, dans cette partie de l'empire, était une sorte <Ie religion officielle, traitée de pair avec l'orthodoxie. Elles avaient surtout le libre usage de l'allemand, langue officielle des tribunaux et des bureaux. Seule, la douane était russe; les indigènes occupaient toutes les autres fonctions.

Par la langue et par la religion, il est certain que la noblesse et la bourgeoisie allemandes continuaient de germaniser — mais de civiliser aussi — la plèbe lettonne et tchoude. Cette civilisation était un sûr bénéfice pour l'empire : la germanisation était-elle un danger?

Après huit siècles de conquête, c'est à peine si les Provinces comptent 300 000 Allemands, bourgeois dans les villes, pasteurs dans les villages, nobles dans tes châteaux. Lescriailleriesdu pangermanisme trouvèrent à peine quelques échos dans ces « provinces perdues », ces « colonies de l'Allemagne ». Néanmoins Alexandre II, en 1876, supprima la vice-royauté baltiqueet rattacha les Provinces aux bureaux de Pétersbourg; mais il promettait aux délégués de la noblesse que rien ne serait changé. De fait, la guerre des Balkans, puis les réclamations des libéraux et les embarras nihilistes vinrent accaparer l'attention de Pétersbourg.

Sous Alexandre III, tout fut bouleversé. Des agents panslavistes excitèrent contre la noblesse les paysans, qui n'étaient pins serfs, mais restaient fermiers, tenanciers sans droits sur la terre : Pétersbourg

loléra ou encouragea une propagande do revendications paysanne*; il y eut en I.SS2 un commencement de jacquerie. Les missionnaires de l'orthodoxie essayèrent aussi de convertir — on disait « ramener » — Tchoudes et Lettons; sous couleur de liberté religieuse, on favorisa les idiomes populaires, letton et finnois; sous prétexte d'apostolat luthérien, on substitua le russe à l'allemand dans l'administration, on ferma ou l'on surveilla les écoles luthériennes, on répandit l'argent en bonnes œuvres orthodoxes, et 100 000 convertis témoignèrent du zèle de cette prédication.

On attaqua l'allemand jusque dans les noms de lieux ou de famille : Dorpat redevint Iourief, Dùnabourg redevint Dvinsk, et Revel, Kolyvan. Aux écoles publiques et privées, d'où l'allemand fut proscrit, le russe fut imposé; l'Université de Dorpat avait été lune des avant-gardes de la science germanique; aujourd'hui cette université de Iourief est exclusivement russe : elle se meurt; à grand'peine le gouvernement lui recrute quelques étudiants de théologie dans les séminaires et couvents de l'empire. En 1888, comme Y Alliance évangëlique, au nom du protestantisme européen, se plaignait de cette persécution (on venait de destituer nombre de pasteurs accusés de prosélytisme parmi les « nouveaux convertis »), M. Pobiedonostsef répondait par sa théorie des « nécessités russes » :

Placée entre l'Europe et l'Asie, disait-il, la Russie ne peut compter que sur la force et l'énergie de ses peuples

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pour défendre son indépendance, sa vie; mais cette force, cette énergie, où trouveraient-elles leur source et leur principe, sinon dans l'orthodoxie, qui garde 1<- peuple russe tout à la fois de la mécréance asiatique, de la barbarie, et de l'impiété européenne, de l'anarchie libérale? C'esl par nécessité, non par fanatisme, que la Russie doit protéger l'orthodoxie, surveiller les religions occidentales...

J'ai dit ce qu'en réalité les Russes avaient gagné à cette persécution de la science germanique : chaque semaine de leur campagne mandchourienne leur fait récolter les bénéfices de cette sainte opération. Sur place même, leurs excitations démagogiques et leurs fermetures d'écoles ont eu un autre résultat.

Celte terre est assez fertile, mais trop inondée; sous un climat trop humide, sur un sous-sol trop imperméable, elle ne pourrait nourrir une population nombreuse que si une agriculture savante remédiait à ces désavantages et si un commerce habile, lointain, vendait aux Anglais, aux Danois, aux peuples «le la mer, les produits de la ferme et de la forêt. Pour celle besogne, ce n'est pas le pope et la russification qui peuvent remplacer le maître germanique.

La plèbe rurale — si peu dense pourtant : à peine ringl paysans au kilomètre carré — ne sait plus tirer parti de son champ; elle va chercher du travail dans les villes et les ports, dans les services urbains de Pétersbourg, dans les usines, chantiers et magasins de Revel, de Pcrnau, de Riga, de Dvinsk, de Mittau, de Windau et de Liban. En pays letton surtout, quatre ou cinq ports maritimes et fluviaux sont

devenus de grands rentres industriels, des agglomérations ouvrières où les doctrines socialistes ont trouvé des adeptes fervents : le Parti social-démocrate letton est aujourd'hui lune des grandes organisations révolutionnaires de l'empire.

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