‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 16 sur 33 · TERRITOIRE JUIF · texte numérisé non relu

TERRITOIRE JUIF

Après l'Allemand, le Juif.

Aux temps de l'histoire proprement russienne, moscovite, tout Juif était expulsé des terres orthodoxes : les grands-princes de Moscou écartaient de leur peuple la souillure de cette race « qui crucifia le Sauveur ». Mais sur le pourtour de la terre russienne, le judaïsme prospérait; il recrutait de nombreux adeptes, moins par l'immigration de familles étrangères que par la conversion de peuples indigènes.

Dès les temps helléniques, aux âges scythiques où l'on ne parlait point encore de Kief ni de Moscou, le commerce de l'Asie Mineure et de la mer Noire avait implanté des synagogues en Crimée et dans les ports de la mer ou des fleuves : la propagande juive remontait le Don et le Dnieper. Aux temps byzantins, le commerce du Volga convertit en masse un peuple finnois, les Khazares, qui durant trois ou quatre sied, s firent du judaïsme leur religion nationale : chassés du Volga, persécutés par les princes de Kief, les Khazares au xe siècle vinrent se fondre parmi les Juifs de Crimée.

1G8 l'empiré HISSE et le tsarisme

Au moyen âge, la persécution catholique refoula des milliers de Juifs allemands vers la Pologne qui les accueillit, les traita même avec faveur et leur fit, entre sa noblesse féodale et sa paysannerie serve, la place d'une bourgeoisie commerçante, instruite, riche, portant l'épée : dans toutes les provinces lithuano-polonaises, le Juif prospéra. Comme les rois de Pologne avaient conquis les terres petites-russiennes jusqu'au delà du Dnieper, le Juif polonais entra dans cet ancien domaine de l'orthodoxie et, descendant le Dnieper, arriva au contact de son coreligionnaire de Crimée.

Du Caucase à la Baltique, la sainte Russie fut ainsi bordée par un territoire juif.

Aux siècles derniers, la Russie annexa, morceau par morceau, tout ce territoire, à mesure qu'elle abattait les empires turco-mongols et le royaume lithuanopolonais. En Petite-Russie, la revanche moscovite massacra trois ou quatre cent mille Juifs, et certains tsars du xvnT siècle eussent volontiers expulsé le reste. Mais les Juifs étaient trop nombreux pour que le massacre en vînt à bout, trop agiles et trop habiles pour que l'expulsion ne fût pas suivie de retour, trop utiles surtout pour que leur disparition ne causât pas des pertes énormes à l'État et aux particuliers; sans eux, plus de commerce, plus d'industrie.

Après maintes oscillations entre la croisade d'extermination et la politique de tolérance, on décida que la sainte Russie, la vieille terre moscovite devait toujours rester indemne de la souillure, mais que le Juif

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pourrait subsister dans son « Territoire », dans les dix provinces du royaume de Pologne et dans les (|iiinze gouvernements limitrophes de Lithuanie, de Russie Hlanche et de Petite-Russie, où jadis la conquête lilhuano-polonaise Pavait implanté.

La Russie possède donc aujourd'hui un « Territoire juif » ' comprenant toutes les provinces occidentales de l'empire, entre la Kourlande (exclusivement) et la Crimée; par les gouvernements de Mohilef, Tchernigof, Poltava, Ekatérinoslaf, Tauride et Crimée, ce Territoire franchit le Dnieper; il s'étend sur près de cent millions d'hectares (presque le double de la France); les statistiques officielles y dénombrent, pour une population totale de quarantequalre ou cinq millions d'habitants, cinq ou six millions de Juifs 2.

i. Légalement, ce nom de territoire juif ou zone d'établissement est réservé aux quinze gouvernements de Lithuanie et desRussies Blanche et Petite; mais pratiquement rien ou presque rien ne distingue de ces quinze provinces juives les dix gouvernements polonais, où les Juifs sont aussi tolérés par la loi.

2. L<> Comité Central de statistique de Pétersbourg a publié les résultats du recensement pour l'année 1807. On comptait à ce moment en Russie, sur 123 G68 100 habitants, 5 189 000 Juifs, environ 4,13 p. 100 de la population de l'empire. Le nombre des Juifs est surtout élevé en Pologne et en Lithuanie; en moyenne, ils y rorment 14,01 p. 100, et dans le gouvernement de Varsovie jusqu'à 1S.12 p. 100 de la population. Les Juifs dépassent 10 p. 100 dans les gouvernements suivants :

Grodno... 17,v?8p.l00 Vilna 1-2,00 p. 100 Kief 12,03p. 100.

Kovno.... 13,71 — Khorson.. 1?,.T2 — Mohilef.. 11,92 —

Volhynie. 13,31 — Podolic... 12,15 — Witebsk.. 11,80 —

Minsk.... 15,77 —

Au Caucase, ils ne forment que <>.<>:{ p. nui de la population; en Sibérie, 0,6; dans le gouvernement de Wladimir, 0,00; dans ceux de Isvcr et Tambof, 0,08; de Kostroma, 0,00; de Penza, 0,04.

Dans ce Territoire, les Juifs ne sont pas, comme dans la majorité de nos pays occidentaux, des Immigrés de fraîche date : depuis cinq ou six siècles en moyenne, depuis vingt siècles parfois, ils y sont indigènes au même titre que leurs compatriotes orthodoxes ou catholiques. Ils comptent des représentants de toutes les races et parlent ou comprennent tous les langages, du letton au roumain en passant par le lithuanien, le polonais et les langues russiennes; pour leur usage particulier, ils se sont fait un « jargon » polono-hébréo-germanique.

Ils pratiquent tous les métiers, mènent tous les genres de vie, ne sont pas cantonnés, comme ailleurs, dans les professions libérales et économiques. Agriculteurs et boutiquiers, ouvriers et artisans, ce sont en majorité des prolétaires, de pauvres, de très pauvres gens, sans autre fortune que leur salaire quotidien. Les grandes villes seulement connaissent une bourgeoisie d'intellectuels et de capitalistes.

D'après une enquête faite en 188G par le « Comité temporaire pour l'encouragement de l'agriculture et du commerce parmi les juifs », le chiffre des artisans et ouvriers juifs en ttussie serait de 5 à 600 000. Ce chiffre est certainement bien plus considérable à l'heure présente. Dans bien des localités, telle ou telle profession, qui, il y a vingt ans, ne comptait pas un seul Juif, se trouve actuellement exercée en grande partie par des artisans israélites. Les Juifs sont généralement des artisans. Sans doute, il y a des manœuvres sans profession déterminée, des journaliers; mais cette catégorie ne constitue pas la majorité. Toutes les professions sont représentées; les ouvriers juifs acceptent les besognes les plusrudesetlesplusdangereuses.

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On en rencontre qui sont paveurs de rues et casseurs de cailloux. Presque partout dans le Territoire, ce sont eux qui portent les fardeaux. En Lithuanie, ce sont eux qui fournissent les maçons : à Odessa, àÉlisabethgrad, ils sont reverseurs de blé, tâche particulièrement pénible et insalubre. A Kreslava (près Dvinsk), ils sont trieurs de soies pour brosses. Dans le Territoire, il n'est guère d'église dont le clocher n'ait été couvert par des ouvriers juifs.

À Kasimilch, à (irodno, à Vilna, ce sont presque exclusivement les Juifs qui attachent les troncs d'arbres pour en faire des radeaux. Sur les bords du Dnieper, on peut voir les débardeurs juifs — quelques-uns de soixante à soixante-cinq ans — passer des journées de treize à quatorze heures daus l'eau jusqu'à mi-corps, déchargeant des bateaux et trop heureux de gagner ainsi, pendant la bonne saison, trois roubles (7 fr. 50) par semaine. A Vilna, les vachevniki, — dont la besogne consiste à détacher les troncs d'arbres des radeaux pour en former des piles, — opèrent à cheval, et leur métier dangereux exige beaucoup de hardiesse et d'adresse : ils sont au nombre de quatre cent quatre-vingts, tous Juifs.

Les femmes ne fournissent pas un moindre contingent à l'année du travail. Les ouvrières des manufactures de tabac et des ateliers de cigarettes sont presque exclusivement juives : elles font des journées moyennes de onze < ' douze heures. Il en est qui travaillent treize et quatorze heures par jour dans les manufactures d'allumettes à llomel. On les voit rivaliser avec les hommes à Kichinef, à Homel, à Minsk, à Darisof, à Varsovie, à Vilna, et leur disputer avec acharnement de maigres salaires de vingti inq .i trente kopeks, dans la plupart des métiers, passementerie, bois courbé, crin pour meubles, fleurs artificielles, couture, modes et lingerie1.

Prenez trois villes moyennes de Lithuanie, de Pologne et de Petite-Russie, Grodno qui a 47 000 habi-

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