Huile tin de l'Alliance Israélite, 1898, p
porcs, les Juifs son! près de L6 000; c'est dire que Ton
prend 31 ou 'M Juifs sur 100 conscrits alors que l'on ne prend guère que 28 ou ï29 chrétiens. La guerre des Balkans et la guerre mandchourienne — la presse russe est unanime — ont prouvé que ces Juifs servaient avec autant de courage et de discipline que les autres soldats du tsar.
Taxes locales et générales, taxes ordinaires et extraordinaires, octrois et impôts, le Juif prend sa part de tous etde toutes, sans jamais faire partie des conseils électifs de commune ou de province qui en surveillent — de loin — rétablissement et l'emploi !.
Mais il est en outre soumis à des charges particulières; il doit la « taxe des bougies », pour avoir le
1. Le Bulletin de l'Alliance israélite de 1898 (p. 24 et suiv.) résume un article du journal Woskhod sur les fantaisies du conseil municipal de Kief. D'après la loi en vigueur jusqu'en 1858, les Juifs ne pouvaient faire à Kief un séjour dépassant trois jours. Pour les surveiller plus facilement, la ville fit construire trois auberges, dans lesquelles tous devaient descendre, et la ville réalisa un bénéfice annuel de 6 000 roubles sur l'adjudication de ces auberges. Quand, après IS'iS, les Juifs eurent reçu l'autorisation de se loger dans des maisons privées, cette source de revenus disparut. Pour les remplacer, le gênerai Yasiltchikoff établit de sa propre autorité un impôt spécial sur la viande. Comme d'habitude, la perception de cet impôt fut mise en adjudication. Le montant s'élève d'année en année ; sur ces sommes on prélève les ressources pour faire face aux besoins de la communauté israélile; mais on distrait d'abord 15 000 roubles au profit de la ville.
Mais la police locale travaillait si bien (pue le nombre des Juifs résidant à Kief diminuait de jour en jour; en même temps baissait le montant de cette taxe; il fallut alors procéder à un nouveau règlement : la communauté israélite de Kief n'aura plus droit qu'à 40 p. 100 du montant de l'impôt perçu, etc. Ce taux paraît encore trop élevé à certains membres du conseil municipal de Kief.
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droit d'allumer chez lui les deux: bougies du vendredi soir à la veillée du sabbat; il doit la « taxe delà calotte », pour avoir le droit de se couvrir pendant ses prières; il doit la « taxe de la viande », pour avoir le droit de manger la viande tuée selon les rites (koscher), et cette taxe est payée en double et en triple, par le boucher et par les acheteurs; il doit la « taxe du tronc », dix ou vingt autres taxes sur ses loyers, son bénéfice présumé, ses ateliers et usines, ses imprimeries, ses héritages.
On lui extorque légalement six fois plus qu'aux autres contribuables, et le prétexte légal est qu'une notable partie de ces redevances devrait être appliquée aux seuls besoins des communautés, synagogues, écoles et fondations israélites; les trois quarts devraient aller dans la « caisse juive » de chaque province; mais le Gouvernement ne rend jamais compte des sommes levées, et si parfois une caisse juive a reçu quelque chose, on lui « emprunte » — comme tel intendant de Kichinef — cent mille roubles pour construire l'hôtel du gouverneur.
Et tout cela n'est que l'état légal; on imagine sans peine quel usage, en ce pays de concussions et d'arbitraire, le policier, le juge, tous les fonctionnaires peuvent faire de celte législation, quels bénéfices ils tirent de cette « population à droits restreints », et comment ce Territoire juif n'a rien à envier aux
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provinces les mieux pressurées Ho l'empire ottoman. Deux opérations administratives prêtent surtout aux mangeries : la définition des bourgades et le recrutement des soldats.
Le Juif n'a droit de séjour que dans les villes et bourgades : il suffit qu'un tchinovnik (fonctionnaire) raye telle agglomération du nombre des bourgades, pour que la police ait le droit d'en expulser dans les vingt-quatre heures les milliers de Juifs qui s'y étaient légalement établis. Le journal russe Odesski Listok du 30 octobre 1896 publie, après visa de la censure russe :
L'assemblée extraordinaire du zemstvo (Conseil général) du gouvernement de Kherson a pris fin le 10/22 octobre; parmi les questions d'intérêt général qui y ont été discutées, nous relevons la transformation de villages en bourgades.
Le 5 janvier 1893, l'ancien gouverneur de Kherson transforma en villages, d'un trait de plume, plus de 60 bourgades, parmi lesquelles plusieurs grands centres commerciaux. D'après les termes de cette ordonnance, tous les villages nouveaux étaient exposés à perdre leur situation commerciale et la majeure partie de leur population : les lois s'opposaient à la continuation du séjour des Juifs. Les intérêts des Juifs n'étaient pas seuls en jeu : les propriétaires des bourgades transformées perdaient, d'un seul coup, des sommes énormes.
Malgré son vif désir d'intervenir, le zemstvo ne put le faire que pendant la session extraordinaire de novembre 1895 : il chargea son bureau d'adresser une requête au pouvoir central pour faire rapporter l'ordonnance du 5 janvier 1893, en indiquant l'illégalité absolue de cette mesure et son effet désastreux sur les intérêts commerciaux des localités transformées et les intérêts privés des propriétaires fonciers.
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Le Bulletin r!<> V Alliance Israélite (année 1S9S, p. 32) ajoute :
Le Sénat de l'Empire, fidèle aux traditions d'équité et de tolérance qui font la gloire de cette haute assemblée, a annulé un grand nombre d'ordonnances des gouverneurs transformant, d'une manière arbitraire, les bourgades en villages. Mais la procédure devant le Sénat est longue, coûteuse : au moment où la solution intervient, les Juifs pauvres sont depuis longtemps expulsés et sont allés augmenter les malheureux entassés dans les villes du Territoire.
Contre les abus du recrutement, tout recours est encore plus difficile, des intérêts individuels étant seuls en jeu et l'arbitraire ne pesant que sur les plus misérables, qui n'ont pas de quoi payer le bon vouloir ou seulement l'honnêteté des commissions.
La loi russe a prévu de nombreux cas d'exemption (l'empire fournit chaque année quatre fois plus de conscrits que Ton ne peut en enrôler) : il est rare qu'un Juif pauvre, sauf infirmité tangible, soit exemple; il prend la place d'un riche, — juif ou chrétien.
La loi condamne à 300 roubles d'amende ou à l'enrôlement d'un parent toute famille ou communauté juive dont un membre est conscrit réfractaire. Les employés de l'état civil enregistrent scrupuleusement les naissances juives, mais négligent les décès : en 1894, la communauté de Vilna fit la preuve que, dans une bourgade seulement, dix-huit jeunes gens, inscrits sur les listes du recrutement, étaient morts et enterrés dans le cimetière; on réclamait néanmoins
5 100 roubles (13000 francs) d'amende aux familles et dix-hiiil remplaçants à la communauté.
Les Bulletins de l'Alliance israélite recueillent chaque année, dans les journaux russes, les incroyables fantaisies <le ce recrutement. Voici dans les Bulletin* de 1897 et 1898 :
A Zwenigorod, les Juifs sont parvenus à se faire délivrer par la police locale des certificats constatant le décès de ■2:\ jeunes gens inscrits sur les listes d'appel. A Yampol, par contre, la police a nettement refusé de faire une enquête; il en est résulté que 14 jeunes gens juifs, ayant des droits d'exemption de première classe, ont été incorporés à la place de leurs camarades décédés : comme ces derniers étaient au nombre de 43, il se produisit ce fait comique que 29 jeunes israélites manquaient encore à l'appel. Mais c'est de Straraya-Sinawa que viennent les plus nombreuses doléances. Les registres étaient tenus par un fantaisiste qui, pendant trente ans, s'est amusé à doter d'enfants des personnes qui n'en ont jamais eu, à inscrire les filles sous la rubrique des garçons, ou même à doubler ou à tripler les nouveau-nés.
Il faudrait des volumes pour énumérer seulement la moitié des bons tours que le tchinovnik invente ou perfectionne chaque année contre les Juifs : de la simple escroquerie au vol à main armée, du faux en écritures publiques aux faux rapports administratifs et faux témoignages judiciaires, du coup de poing au meurtre, de la grivèlerie au pillage, ses procédés se chatoyent de mépris ou de belle humeur, de fureur ou de cordialité, et visent toujours moins à la vie qu'à la bourse.
Les documents et journaux officiels proclament
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eux-mêmes la féroce avidité de cette administration. En mai 1897, le tribunal criminel de Radom condamne aux travaux forcés à perpétuité le chef delà police de cette ville, le capitaine Kiritchenko, pour une série de méfaits et de vols commis avec la collaboration de ses agents: La Gazette judiciaire, organe officieux du ministère de la justice, résume le procès :
L'activité du capitaine Kiritchenko et de ses acolytes s'exerçait principalement à soutenir les voleurs et les brigands contre toute attaque des honnêtes gens, à protéger leur industrie contre toute immixtion de la justice, à transformer la ville de Radom en une caverne et à opprimer brutalement, férocement, une partie de la population. Ce sont les Juifs de Radom qui ont eu à supporter, presque seuls, tout le poids de l'administration de M. Kiritchenko; ils ont été traités par lui en « sujets suspects et pernicieux pour tous les autres habitants ».
Le procureur a fait le procès non seulement du capitaine Kiritchenko et de sa bande, mais aussi des institutions administratives qui ont pu laisser se commettre des abus pareils. Pourtant le procureur a omis de parler de la situation des « populations à droits restreints » (Juifs) et de leur mutisme forcé. La ville de Radom n'est, en somme, qu'une ville de troisième ordre; dans les autres villes, quelle est la situation? Les conditions qui ont créé l'affaire de Radom existent ailleurs : une enquête générale, pour l'étude approfondie de la situation dans toutes les contrées méridionales, s'impose. Il ne semble pas impossible qu'on y trouve des émules de notre homme.
Le Woskhod du 12/24 mai 1897 ajoutait :
Dans son réquisitoire, le procureur de Radom a exprimé son étonnement que les Juifs molestés, arbitrairement emprisonnés, proie facile des policiers rapaces, n'aient jamais fait entendre la moindre plainte. Cependant, le
procès a bien mis en lumière la cause de ce mutisme. A (jui si; plaindre? Gomment se plaindre .' LesJuifs Lrouvaient plus avantageux « ùcore de payer la police que de se plaindre. Quel sort attendait le Juif qui se serait plaint?
Avant inriiie qu'il eût formulé sa plainte, il aurait été expulsé et ruiné!
Quels sentiments de courage civique peut-on demander à une population qui est opprimée par des centaines de lois d'exception, qui ne jouit, en réalité, d'aucun droit certain? Entrer on lutte avec la police, lui résister seulement, c'est la ruine immédiate; aussi voit-on à chaque instant des centaines de Juifs quitter les villages qu'ils habitent sur un signe de la police.
Le Juif a conscience de son impuissance, la légalité n'existe pas pour lui; il baisse la tête, subit toutes les injures, toutes les humiliations, toutes les injustices. Il ne peut faire autrement. Voilà la vérité, et si les faits que le procès de Radom a crûment mis en lumière n'ouvrent pas les yeux à nos gouvernants, c'est qu'ils ne veulent pas voir.
Si le Juif est riche, — c'est une infime minorité, — il peut trouver quelque défenseur en haut lieu; les grands-ducs ne sont pas tous insensibles à la pitié ou à la reconnaissance, et les Bulletins de l'Alliance Israélite aiment à répéter que le Sénat de l'Empire eut toujours quelque souci de restreindre les effets de la corruption administrative et de l'iniquité légale.
Quelques Juifs, banquiers, commissionnaires, capitalistes, arrivent donc à vivre presque heureux dans les grandes villes du Territoire : depuis deux et trois mille ans, le bonheur juif se contente d'une médiocre sécurité. Mais pour la foule, pour les quatre ou cinq millions de prolétaires affamés, toute réclamation concertée, le moindre signe de mécon-
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lentement public, la moindre manifestation en paroles ou en actes, souvent la moindre pétition commune au Sénat ou à l'empereur est le signal de désastres encore plus grands.
Quand un gouverneur de ville ou de province, un tchinovnik de haut rang se voit en trop mauvais passe, ayant abusé de la mangerie contre ses administrés juifs et chrétiens, il organise un pogrome : des agents provocateurs colportent des accusations contre les Juifs (on choisit à l'ordinaire les approches de Pâques, où l'orthodoxe est accessible aux conseils du fanatisme); des placards mystérieux, des journaux tolérés ou inspirés par la censure, quelquefois même des orateurs en plein vent, — ces réunions et discours ne sauraient échapper à la police, — appellent la ville et la banlieue chrétienne au pillage du quartier israélite; on laisse dire, imprimer que notre petit père le tsar demande qu'on le débarrasse du Juif. La Petersbourgskaia Vicdomosli du 3 mars 1897 raconte :
Selipola était jusqu'à ce jour une bourgade célèbre par sou commerce florissant, par le bien-être relatif de ses habitants; aujourd'hui, tout est en cendres; les portes des habitations juives sont défoncées, les meubles saccagés, livrés au feu ; devant les magasins, des amoncellements de marchandises détériorées; les paysans, les femmes et les enfants remplissent avec zèle les sacs qu'ils ont eu la précaution d'apporter. Quelle est la cause de cette émeute? une querelle entre quelques paysans et un forgeron juif; la querelle a vite dégénéré en bataille, puis en massacre.
Commencés le mardi 48 février, jour de marché, les désordres n'ont pris un que le mercredi à dix heures du soir, à l'arrivée des autorités et de la troupe. Quelques
jours auparavant, les Juifs du village de Marianofka avaient prévenu leurs coreligionnaires de Schpolaque les paysans de Marianofka et des environs préparaient un coup de main. Los Juifs de Schpola avertirent aussitôt le commissaire de police qui ne tint nul compte de leur démarche. L'émeute éclata le mardi : le commissaire de l'arrondissement de Schpola, informé par le télégraphe, arriva ie mercredi matin, avec quatre agents de police. Ils assistèrent en spectateurs à ces ravages.
Schpola comptait 4 000 familles juives. Les soieries, lainages, étoffes de toutes sortes gisent déchirés, baignés dans une mare de pétrole ; les tonneaux défoncés versent leur contenu dans les ruisseaux; meubles, glaces, lits, tout a été brisé, jeté par les fenêtres. Les rues présentent un aspect effrayant de dévastation. C'est un pêle-mêle inouï. Les prières du prêtre russe, qui tente de s'interposer, ne sont pas entendues; la foule le force de rentrer dans son église. Les Juifs qui essaient de se défendre sont frappés; les femmes et les enfants juifs , terrifiés, se réfugient dans les caves; quelques femmes en couches sont mortes de frayeur. On a transporté au milieu de la rue le coffrefort d'un négociant juif, et là, après l'avoir défoncé, les pillards se sont partagé 6 000 roubles en espèces, 7 000 roubles en titres, de l'argenterie et un nombre considérable d'effets de commerce; on ouvrait les magasins à l'aide de fausses clefs forgées d'avance.
A dix heures du soir seulement, les Cosaques arrivèrent et chassèrent les paysans; une centaine d'entre ces derniers furent immédiatement appréhendés, soumis à la bastonnade, mis aux fers et dirigés sur la prison. Tout tend à établir que l'émeute avait été préparée de longue date.
Extrait du Novoïe Vremia du 24 avril/6 mai 1897 :
La bourgade Kantacouzène vient d'être le théâtre de graves désordres. Le 16/28 avril, la bourgade tout entière a été transformée en un amoncellement de ruines. Dans ce
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malheureux village, tous les magasins sont pillés, toutes les maisons juives détruites. La foule a emporté toutes les marchandises. Par un miracle inexpliqué, la synagogue reste debout : la foule n'y a pas touché, non plus qu'à La maison du rabbin. Le prêtre de l'Eglise russe est sorti à plusieurs reprises pour prier la foule d'avoir pitié des malheureux Juifs; mais son intervention n'a pas été écoutée : la populace l'a insulté et poursuivi de ses invectivas.
Au récit des faits, le Woskhod du9 mai 1897 ajoutait les réllcxions suivantes :
C'est seulement le 30 avril, que le gouverneur de Kherson arriva sur les lieux avec deux bataillons d'infanterie. Les autorités administratives et judiciaires sont venues aussi, et l'enquête a commencé tout de suite . On a retrouvé beaucoup de marchandises volées dans les villages avoisinants. Soixante paysans ont été arrêtés.
Apurement, de sévères mesures préventives eussent pu sinon entraver, du moins atténuer les désordres de Kantacouzène, comme ceux de Schpola. La population juive elle-même eût dû peut-être prendre des dispositions pour ne pas se trouver entre la foule en délire et la police impuissante. Dans un grand nombre de localités du Territoire, on pouvait remarquer une effervescence dangereusement significative. Même dans les villes à population très dense, comme Marioupol, Woznessensk, on sentait que la populace se préparait à piller les Juifs, toujours sous le même prétexte adroitement propagé par des meneurs n que les autorités ont décrété un massacre général des Juifs et le partage de leurs biens entre les paysans ».
Tant que ces idées circuleront librement parmi les populations, des désordres se produiront, surtout si les autorités ne prennent des mesures que lorsque les désastres sonl consommés. C'est ce qui s'est passé à Kantacouzène : bien avant les Pâques russes, les autorités ont été prévenues des intentions de la populace.
Rappelons à ce propos les émeutes qui eurent lieu jadis à Odessa. Pendant plus de trente ans, au moment des Pâques, les Grecs d'Odessa avaient l'habitude de molester les Juifs, et parfois des meurtres étaient commis. Mais, df puis que le gouverneur d'Odessa prit de sévères mesures, depuis que toute la colonie grecque a été rendue responsable et que des peines rigoureuses furent inlligées aux Grecs récalcitrants, les désordres ont disparu.
Il faut quelques semaines de préparation méthodique pour amener le peuple chrétien à létat d'esprit nécessaire : d'ordinaire ce peuple, qu'il soit russien, moldave, lithuanien ou polonais, méprise et calomnie son Juif, mais ne le déteste pas. Le tchinovnik ne réussit pas toujours à provoquer le massacre; sans l'attrait du pillage, le peuple ne marcherait presque Jamais. Mais le, tchinovnik et ses journalistes officieux travaillent avec méthode; en cas de réussite trop complète, ils sont assurés que M. Pobiedonostsef ne les abandonnera pas aux vindictes de la justice ou de l'opinion; tant que vécut M. de Plehve, ils étaient même assurés d'une récompense.
La tâche est doublement patriotique, si contre le Juif on arrive à soulever une population non russienne, un peuple annexé, Moldaves en Bessarabie, Grecs sur la mer Noire, Polonais sur la Vistule, Lithuaniens ou Lettons sur la Baltique; aux yeux de l'Europe, on légitime ainsi toutes les mesures prises ou à prendre pour la russification et la compression de ces massacreurs de Juifs.
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Le premier grand pogrome date de 1871 : le gouverneur d'Odessa, un Allemand de race, le général Kotzebue lâcha la foule des bateliers et boutiquiers grecs sur les Juifs qui, durant toute la guerre de 1870- 1871, avaient témoigné trop ouvertement de leurs sympathies françaises : durant trois jours, le quartier juif — une moitié de la ville — fut mis au pillage. Mais sous le règne d'Alexandre II, cette fantaisie d'un jour ne fut pas la règle : sous les règnes d'Alexandre III et de Nicolas II, au contraire, le pogrome est devenu l'un des phénomènes réguliers de la vie officielle; depuis vingt-cinq ans, il n'est pas d'année qui n'ait eu son petit ou son grand pogrome.
Les années 1881-1882 et 1890-1892 furent marquées par des exécutions plus générales et plus violentes; celle de Kichinef, en avril 1903, reste le modèle du genre. La voici racontée par des Russes; je ne veux pas ajouter un mot à ces récits de journaux russes, contrôlés par la censure. On lit dans les Novo>ti, n° 101, des 14-27 avril 1903* :
Pendant les deux jours de Pâques, une foule chrétienne en fureur composée déjeunes gens et d'adultes, d'ouvriers et même de personnages en uniformes, de fonctionnaires, a pillé et détruit toutes les maisons juives, leurs boutiques
1. Je cite d'après la traduction de Henri Dngan dans les Cahiers I i;:aine; premier cahier de la cinquième série : Les Massacres d- Kichinef et la situation des Prolétaires juifs en Russie.
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cl leurs magasins, tué et blessé beaucoup de personnes parmi lesquelles on compte un grand nombre de femmes et d'enfants. Ces derniers ont été simplement jetés par les
assassins de la hauteur des deuxièmes et troisièmes étages sur le pavé...
Toutes les rues sont couvertes d'une couche épaisse de plumes et de duvet provenant défi couverture! déchirées, et tout le mobilier des maisons pillées est brisé en petits morceaux. Môme les planchers, les poêles et les foyers ont été détruits. J'ai été témoin du pillage en 1882, à fcief; mais ce que j'ai vu là n'est rien à côté de ce que j'ai observé ici durant ces deux jours. Ce que les pillards ne pouvaient pas détruire et emporter, ils l'arrosaient de pétrole et le brûlaient.
Les troubles ont cessé, sans qu'on ait tiré un coup de feu et dès que le petit état de siège eut été proclamé. Les dégâts sont évalués à plusieurs millions de roubles; des milliers de personnes sont restées sans abri, sans vêtement et sans nourriture. Tout le monde est convaincu que ces troubles sans précédent sont la conséquence de la propagande abominable, faite par M. Krouchevan dans le journal iiessn?'abetz; avant cette propagande, les Juifs s'accordaient bien avec la population locale.
On lit dans la Pelersbourgskaia Viedomosti, n° 109 :
Les Juifs, en danger de mort, supplièrent les fonctionnaires de police et les patrouilles qui stationnaient dans la rue de les défendre; mais ces derniers assistaient avec indifférence au spectacle du pillage et du massacre. Les Israélites, constatant l'inaction de la police, coururent au télégraphe; mais leurs dépêches ne furent reçues nulle part. C'est alors que M. J. S. Moutchnik partit pour la station de Mirenu et, de là, envoya à Saint-Pétersbourg des informations sur les massacres : le 8-21 avril, la ville de Kichinef fut déclarée en état de siège; les massacres et pillages cessèrent aussitôt, comme par enchantement. On procéda à l'arrestation des émeutiers. On établit avec évi-
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dence qu'une bande bien organisée et dressée par des assassins intelligents avait opéré. Avant de tuer, les monstres causaient à leurs victimes des souffrances inouïes. A un menuisier, on coupa les mains avec sa propre scie. A un autre israélite, on ouvrit le ventre et, après en avoir enlevé les entrailles, on le remplit du duvet des matelas. Il suffit d'entrer dans les cimetières et d'examiner les cadavres pour frémir d'épouvante. Voici trois femmes : l'une a le ventre coupé en fonne de croix; l'autre a dans les narines des clous qui traversent le crâne; la troisième a les seins coupés. Voilà un élève de septième du gymnase qu'on a tué et à qui on a arracbé la langue. Plus loin on voit un enfant étranglé.
Voici, d'autre part, le récit (résumé) d'une visite à Kichinef que fit l'écrivain W. Korolenko, deux mois
après le pogrome :
Je suis arrivé à Kichinef deux mois après le pogrome. Malgré les mesures de la police, on apercevait encore parti m t des traces de l'émeute : même dans les grandes rues, On voyai! des maisons saccagées etdes vitres brisées. Dans les faubourgs, c'était pire.
Je n'ai certes pas ici la prétention d'expliquer d'une façon plus ou moins complète cet épisode navrant et de vous raconter comment cette foule oublia dans un instant Les principes de la civilisation élémentaire pour revenir à ses instincts primitifs de féroce bestialité. Il est bien possible que tous les ressorts secrets du crime de Kichinef soi. mt connus un jour, et cette affaire sera aussi claire que le mécanisme d'une horloge que l'on aurait démontée. Je désire donner une idée sinon de l'effroi (ceci est impossible . au moins du reflet de l'effroi sinistre qui s'empara de moi pendant mon court séjour : je m'efforcerai de rétablir avec autant de sang-froid que possible un épisode des iii.» : ce sera l'histoire de la maison numéro 13,
désormais tristement célèbre.
La maison numéro 13 est située dans le quatrième arron-
disse ment de Kichinef, dans une ruelle qui porte le nom d'Asiatique, au coin de la rue StavrisUy. Les habitants de Kichinef eux-mêmes connaissenl mal les noms de ces rues étroites et entortillées, et le cocher juif n'a pas compris
d'abord où nous voulions aller. Alors mon compagnon, qui c'Lail. à Kichinef depuis trois semaines déjà, lui dit :
« La maison numéro 13... Là où on tuait...
— Ah !... Hon! » réponditl'automédonen inclinant la tête.
Nous avons trouvé la maison tristement célèbre. Petite, couverte de tuiles comme toutes les maisons de Kichinef, elle a l'air d'un cadavre avec les trous béants de ses fenêtres dont les contrevents sont brisés, avec ses portes enfoncées et bouchées de planches et de débris divers... 11 faut rendre justice à la police de Kichinef : elle n'a opposé qu'une résistance médiocre aux massacreurs; elle a pris des mesures énergiques envers les Juifs, en les forçant à réparer les maisons qui ont été saccagées et détruites; mais elle n'a plus aucun pouvoir sur le propriétaire de la maison numéro 13.
La cour est jonchée de plumes d'oreiller, de morceaux de meubles, d'éclats de carreaux, de vaisselle cassée et de lambeaux de vêtements : les meubles sont brisés en menus morceaux, on a marché sur la vaisselle, et les vêtements ont été mis en pièces, une manche déchirée traîne par terre, et plus loin une camisole d'enfant en lambeaux. Au coin de la cour, sous le hangar, on voit encore distinctement une grande tache brune, — du sang coagulé.
Avec une sensation involontaire d'effroi et de dégoût, nous avons reculé devant cette tache, où le sang était mélangé de chaux, de boue et de duvet de plumes. Dans la maison tout a été saccagé avec le même soin que dans la cour : les tapisseries sont arrachées, les portes enfoncées, les cheminées détruites et les murs troués de part en part. Ce « soin » méticuleux apporté à la destruction sauvage fit naître en ville une légende. On raconta qu'avant le pogrome l'un des antisémites de Kichinef avait préparé tout un stock de pieux, munis de crochets, que des « agents spéciaux » avaient distribués aux ômeutiers et repris ensuite.
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La maison numéro 13 se composait de sept logements, dans lesquels vivaient à l'étroit, serrées les unes contre 1rs autres, huit familles juives, en tout quarante-cinq personnes y compris les enfants. Le propriétaire de la maison, Mocha Makline, était commissionnaire et tenait aussi une boutique en ville. Toutes ses entreprises — commission, fonds de commerce et maison — ne lui rapportaient que 1500 roubles (4000 francs) par an. Les autres habitants de la maison le considéraient comme un heureux richard. D'ailleurs il n'habitait pas la maison numéro 13; c'étaient sa fille, son gendre et ses petits-enfants qui occupaient un des logements.
Navtoula Serebrenik, petit boutiquier, en était un des locataires principaux. Notons aussi le commis de magasin Berlatzki avec sa femme et quatre enfants. Il gagnait quarante-cinq roubles par mois. Nissensohn, âgé de quarante-six ans, était « comptable », profession un peu savante qu'il exerçait à forfait et qui lui rapportait vingtcinq à trente roubles par mois. Il avait une femme, Ita, et deux enfants. Itzik Gervitz était surveillant à l'hôpital, mais resté sans place un peu avant le pogrome, il se trouvait dans un grand dénûment. Gofcha Tourkenitch avait un atelier de menuiserie avec trois ouvriers et Bassia Barabasch une boucherie. Enfin le vitrier Gruenschpun parlait tous les matins avec ses carreaux et revenait le soir avec le gain de sa journée.
Tous les chiffres cités sont tirés des dépositions des vic- Limes et de leurs parents. Ils nous prouvent de quels richards était peuplée la maison numéro 13. Et disons que ces dépositions, jointes aux demandes en dommages-intérêts, peuvent être plutôt suspectes d'exagération que de diminution.
Le 6 avril, premier jour de la plus grande fête chrétienne, le pogrome commença dans la ville. Le soir, les troubles cessèrent d'eux-mêmes et la nuit se passa dans l'angoisse. Le Lendemain, vers dix heures du matin, apparut le sergent de ville (plaque numéro 148), personnage bien connu dans le quartier, qui, se souciant sans
doute (lu sort des Juifs, leur conseilla à haute voii de rentrer dans leurs logements et de De pas sortir dans la rue. Les Juifs, bien entendu, suivirent ce conseil, et les logements étroits se remplirent de locataires effrayés : portes et devantures fermées, toute la ruelle Asiatsky semblait engourdie dans une attente passive.
J'ai des raisons de croire que cet aspect, — devantures closes, rues désertes et attente passive de ce qui devait arriver, — était celui de tous les faubourgs de Kichinef le deuxième jour du pogrome.
J'ai la triste possibilité de voir et de causer avec une victime : M. Meyer Selman Weissman. Avant le pogrome il était borgne; pendant les massacres un chrétien crut devoir lui crever l'autre œil. Je lui demande s'il connaissait ce chrétien, il me répond d'un ton héroïque qu'il ne saurait l'affirmer, mais que le lils du voisin se vante d'avoir fait cela, avec un poids attaché à une ficelle. . Lorsqu'il reprit connaissance à l'hôpital, son premier mot l'ut pour sa famille et pour sa fille : « Ita, où est mon Ita? — Je suis ici », répondit Ita qui se tenait près du lit. Mais le malade s'agitait toujours et demandait de nouveau : « lia, lia, où es-tu donc? » Lorsqu'elle se pencha de nouveau sur lui et répéta qu'elle était là, Meyer Weissman, sans comprendre encore ce qui était arrivé, commença à agiter les bras en l'air et se plaignit de ne pas voir sa fille. Il ne pouvait la voir, puisque le « garçon chrétien » lui avait crevé l'autre œil avec un poids, sans doute pour la symétrie.
Le sergent de ville (plaque numéro 148) rentra donc le matin delà ville, où probablement il croyait recevoir des ordres clairs et précis, mais ces ordres-là ne lui avaient pas été donnés et alors, arrivé dans son quartier, il a dû se borner à donner le conseil suivant : « Eh! youpins, terrezvous dans vos maisons et tenez-vous tranquilles. » Et quelques instants après, les émeutiers débouchèrent des rues et places voisines.
Ce sergent de ville, après ce conseil si bienveillant, s'était assis sur une borne, puisqu'il n'avait pas évidemment autre chose à faire, et, d'après ce qu'on dit, il resta là. La
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foule arriva à onze heures, llanquée de deux patrouilles qui malheureusement n'avaient pas d'ordres non plus. Elle se composait de cinquante ou soixante individus parmi lesquels on remarquait aussi quelques bons voisins moldavanes. On raconte qu'ils envahirent d'abord un débit de vins. Ils dirent au cabaretier : « Donne-nous trente roubles, sinon on te tue. » Il donna les trente roubles et évita ainsi la mort; bien entendu, il se cacha pour ne pas rester en vue et ne pas abuser de l'indulgence de la fouie sauvage... Celle-ci, sans tarder, avait commencé son œuvre de dévastation, et en un clin d'oeil la place se couvrit de vitres, de débris de meubles et de duvet de plumes.
A gauche de la porte d'entrée, dans le coin où l'on voit encore la tache de sang, sont situés quelques petits hangars en bois. Dans un de ces hangars, se réfugièrent le vitrier Gruenscbpun, sa femme et ses deux enfants, Ita Paskar, aussi avec deux enfants, et encore une petite fille de quatorze ans, une servante : il n'y avait rien là dedans qui pût être saccagé ou brisé; c'est pourquoi les Juifs croyaient y être à l'abri d'une attaque. Le sergent de ville numéro 148, n'ayant reçu aucun ordre, était assis sur la borne, et les deux patrouilles stationnaient en haut et en bas de la rue où se trouvait la maison numéro 13.
La foule s'est précipitée vers le hangar. Là il n'y avait qu'un homme, le vitrier Gruenschpun. Un voisin, un Moldavane, que la veuve de Gruenschpun nous désignait par son nom (c'était une connaissance), frappa le premier le vitrier d'un coup de couteau à la gorge... Le malheureux voulut s'enfuir du hangar, mais fut attrapé, traîné sous le hangar et achevé à coups de triques, à la place même où maintenant encore on voit une tache de sang. Comme nous lui demandions si elle connaissait vraiment le nom de l'assassin et si elle ne se trompait pas, la veuve Gruenschpun répondit avec conviction : « Je l'ai porté sur mes bras encore enfant. Une le Seigneur nous donne une bonne vie, comme nous «''lions de bonnes connaissances. »
Après cela, la situation devint claire : les Juifs et la foule elle-même peut-être avaient compris à quoi il fallait s'at-
tendre. Les Israélites s'agitèrent « comme dos pats dans une souricière », selon l'expression d'un des « chrétien de Kichinef, homme jovial et qui trouve en pareil cas
matière à plaisanteries.
Quelques Juifs s'élancèrent dans le grenier... Sous Le même hangar où fut tué Gruenschpun, un trou noir dans le plafond mène au grenier. Issue étroite et incommode. Le premier qui s'y engagea fut Berlatzki avec sa fille; le propriétaire de la maison, Makline, l'y suivit. Makline, connut' nous l'avons déjà dit, n'habitait pas la maison. Inquiet du sort de sa fille qui y demeurait, il était venu In chercher. Mais sa fille élait déjà partie avec ses enfants. Il lui fallait maintenant penser à son propre salut. Tous les trois pénétrèrent sans peine dans le grenier; les assassins se précipitèrent à leur suite.
Le grenier de la maison numéro 13, local étroit et obscur, est encombré de poutres, de tuyaux de cheminées et de supports de toits. Les malheureux fugitifs, après avoir fait quelques tours de ce grenier, comprirent qu'il leur était impossible de se cacher là, et, ayant entendu derrière eux des cris de poursuite, ils commencèrent à démolir le toit. En haut, c'était la clarté du soleil, c'étaient les maisons, la foule, le sergent de ville numéro 148, la patrouille, le jour, la lumière, et les hommes... Et ils pratiquèrent deux ouvertures. Le premier qui y passa était Mocha Makline, car il était « petit et léger » (d'après les dires d'un témoin oculaire). Berlatzki aida sa fille Chaïkaà monter. Ensuite il s'engagea lui-même dans le trou. .Mais ses persécuteurs étaient déjà dans le grenier, et l'un d'eux l'avait saisi par le pied.
Et voilà que sous les yeux de la foule une lutte acharnée s'engage. La fille tirait son père en haut; en bas, un émeutier le tenait par la jambe. La lutte était, bien entendu, inégale, et sans doute Berlatzki n'aurait plus revu la lumière du soleil, si sa fille, après avoir cessé de tirer son père, ne s'était penchée vers l'ouverture et n'avait prié le persécuteur de le lâcher. Et il le lâcha.
11 lâcha le Juif...
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Les trois victimes apparurent sur le toit. Pour une fois encore, ils virent la Lumière du jour, et la place, et les maisons voisines, et le ciel bleu, et le policier numéro 148 sur la borne, et les patrouilles, qui attendaient les ordres, et peut-être aussi le prêtée qui, obéissant à sa conscience chrétienne, essayait seul et désarmé d'aborder la foule féroce des massacreurs. Ce prêtre passait par hasard sur la place lorsque des Juifs le prièrent d'intervenir. Je ne connais malheureusement pas le nom du prêtre. C'était, évidemment, un brave homme qui ne croyait pas qu'il pût y avoir dans la sainte Russie, ou même ailleurs, un peuple dont les enfants méritaient d'être tués comme des bêtes fauves. Il ne pensait pas non plus qu'il peut se trouver en Russie des gens qui eussent le droit d'assassiner les Juifs inoffensifs, sans craindre la lumière et le soleil. Son premier mouvement, son impulsion immédiate, fut de s'approcher de la foule avec des paroles de persuasion chrétienne. Mais les émeutiers le menacèrent, et il se retira.
Les trois victimes apparurent sur le toit, au milieu d'une ville. Derrière eux, surgirent les assassins. Les Juifs se mirent à courir sur le toit, tantôt apparaissant sur le côté qui domine la rue, tantôt passant du côté de la cour. Derrière eux couraient les assassins. Le même voisin qui porta le premier coup de contenu à Gruenschpun blessa Berlatzki. Un autre émeutier jetait dans les pieds des Juifs le lavabo en fer que deux mois après le pogrome nous vîmes encore sur le toit. Le lavabo en fer résonnait en se heurtant contre le toit. Et la foule riait probablement.
Enfin tous les trois furent précipités du haut du toit. Chaïka, par hasard, tomba dans un tas de duvet, et resta en vie Maki i ne et Berlatzki, déjà blessés, se contusionn Teni en tombant du toit : la tourbe immonde des bourreaux volontaires les acheva de coups de bâton et en riant les ensevelit sous un monceau de plumes d'oreiller. Ensuite on versa sur eux quelques tonneaux de vin, et les malheureux (on affirme que Makline respira encore pendani quelques heures) étouffèrent dans cette flaque de boue, de vin et de duvet.
Nissensohn lui assassiné en dernier lieu. Il était caché avec sa femme dans la cave. Lorsqu'il entendit les cris de ses coreligionnaires qu'on assassinait, il comprit que la mort et le meurtre étaient déjà entrés dans la maison numéro 13 et courut dans la rue. Nissensohn réussit à pénétrer dans la cour qui est en face du numéro 13; il allait être sauvé, mais voyant les émeutiers sur les traces de sa femme, il l'appela. Ses cris attirèrent l'attention sur lui. On laissa la femme et on poursuivit le mari; il fut rejoint et tué en face du numéro 7 de la ruelle Asiatsky. On dit que l'un des assassins est Polonais et l'autre Moldavane. Comme il avait plu avant Pâques, il y avait des ilaques d'eau aux bords de la rue. Nissensohn tomba dans une de ces flaques; alors les meurtriers le rincèrent dans la bouc, comme un torchon qu'on lave et qu'on tord.
Après cela, la foule, ayant satisfait ses instincts de meurtre, cessa de tuer et se borna à démolir les maisons. Les Juifs voisins sortirent pour voir le malheureux Nissensohn. Il vivait encore, revint à lui et demanda à boire. Ses mains et ses pieds étaient broyés... On le nlira de la boue, on lui donna à boire. Un émeutier, ayant vu cela, héla ses camarades. Les Juifs s'enfuirent, et Nissensohn resta seul. Alors le même individu qui avait tué Gruenschpun et blessé Berlatzki lui porta un coup de pieu à la tête et mit ainsi un terme à ses souffrances...
A cinq heures de l'après-midi, on apprit que les « ordres » attendus par les Juifs depuis le premier jour du pogrome étaient enfin arrivés. Et, dans une oudeux heures, « l'ordre fut rétabli » par toute la ville. Il n'a fallu pour cela ni effusion (\i- sing, ni coups de feu. Il a fallu seulement un peu de décision.
Le prétexte de ces massacres est d'ordinaire un « mcurlre rituel ». La Russie, comme la Turquie et l'Europe levantine, accuse encore les Juifs de tuer des
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enfants chrétiens pour en boire le sang ou le mêler à des cuisines sacrées durant la Pâque juive; c'était l'accusation de Rome païenne contre les chrétiens; c'est l'accusation des Chinois contre nos missionnaires : l'imagination populaire n'est pas très fertile. Cette folle croyance est tellement enracinée dans les esprits que les savants juifs ont pris la peine de réunir tous les textes de leurs codes religieux, qui défendent de verser le sang et stipulent les règles de purification pascale.
Qu'en ces pays moyenâgeux, la sorcellerie ait encore des adeptes; que parfois les sorciers aient recours aux vieilles recettes, — ce sont toujours les meilleures, — où peuvent entrer le sang humain, la peau de lézard, l'oeil de serpent ou de crapaud, le poil de belette et les rayons de lune ; que parmi les sorciers il y ni! des juifs et des chrétiens, comme despaïenset des musulmans; cela n'a rien à voir avec le « meurtre rituel », qui serait l'œuvre d'une communauté religieuse, une pratique obligatoire, inséparable du judaïsme.
Chaque année, les Bulletins de V Alliance Israélite dressent la liste des villes grecques, bulgares, turques, roumaines, russes, où quelque vengeance chrétienne profite de la Pâque pour cacher un cadavre d'enfant «laus le quartier juif, alléguer une disparition d'adolescent, dont nul en temps ordinaire ne se soucierait, etc. L'Alliance Israélite, depuis quarante ans, a mis sou point d'honneur à soumettre aux justices locales, indigènes, chacune de ces accusations :
mémo en Roumanie cl en Russie, jamais l'ombre de preuve n'a pu être fournie contre une synagogue, un rabbin, un simple Juif.
Près de Kichinef, on avait découvert, avant la Pâque, le cadavre mutilé d'un adolescent nommé Rybalenko; une première instruction locale établit que l'assassinat résultait de querelles de familles au sujet d'un héritage ; une seconde instruction, ordonnée de Pétersbourg, faite par des gens de Pétersbourg, conduisit aux mômes conclusions. Mais, à l'instigation du sous-gouverneur de Kichinef, — l'enquête officielle l'a prouvé, — un journaliste de race moldave, M. Krouchevan, dans son journal officieux, Bessarabetz, continua d'accuser les Juifs, et, comme le peuple orthodoxe s'agitait, le grand rabbin s'en alla prier l'évoque de calmer les esprils; l'évoque répondit que, dans son âme, il était bien persuadé que les Juifs saignaient un petit chrétien pour la fabrication de leurs pains azymes.
Les slavophiles ont d'autres griefs encore : ils accusent les Juifs d'être des usuriers exploitant le paysan, des « vendeurs de goutte » empoisonneurs du peuple, de mauvais patriotes n'aimant ni la Russie ni le tsarisme, des révolutionnaires semeurs de bombes et d'idées subversives. Quand on sait le régime auquel la Russie a plié les siens, il faut admirer, au contraire, la soumission, le loyalisme qui leur restent encore. Depuis le commencement de la guerre mandchourienne, les correspondants des journaux les plus slavophiles ont vanté les exploits des Juifs, leur ont
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prêté des mots historiques, dignes d'un Spartiate ou d'un Macchabée...
Révolution ou réforme, les Juifs appellent de tous leurs vœux un régime qui leur fera une place dans leur pays; mais toute la Russie qui sait lire en est là, et « le Juif est l'homme qui sait lire depuis Salomon », a dit un Juif de Fiance. Il faut d'ailleurs savoir à quels signes le fonctionnaire russe, le tchinovnik, reconnaît un révolutionnaire. Lepog?'ome de Kichinef fut suivi, quelques semaines après, par le pogrome moins important de Homcl. Envoyé de Pétersbourgpour faire une enquête, le général Klingcnberg tint à la communauté juive le discours suivant :
C'est uniquement pour vous que je suis venu ici. Jo plains sincèrement les victimes innocentes, car ce sont les innocents, les humbles qui ont souffert. D'où peut venir cet emportement d'une partie de la population? En Russie la tolérance religieuse est absolue. Les Israélites le savent mieux que personne. Il convient donc de chercher plus profondément les causes des derniers événements. Je connais le gouvernement de Mohilef depuis vingt-cinq ans. A cette époque, les Israélites étaient dignes de confiance; ils n'étaient mêlés à aucun mouvement politique, et il n'était pas alors question de troubles. Les émeutes d'il y a vingt ans ont eu un autre caractère : elles furent la conséquence de l'oppression par les Juifs de la population Chrétienne; il n'en est plus de môme aujourd'hui.
Les Israélites sont à présent les meneurs, les initiateurs de tous les mouvements antigouvernementaux. Tout le hounde et toute la démocratie sociale, ce sont les Israélites. Certes, il y a parmi eux des personnes d'une autre confession, mais elles doivent être considérées comme des excitandia que les excitateurs sont des Juifs.
D'une façon générale, Les Israélites sont devenus insolents, désobéissants. Us n'ont pas de respect pour les pouvoirs établis. Voyez-vous, Messieurs, Le fonctionnaire subal terne de La polfce n'a plus maintenant aucune espèce d'aul ►rite. On ne le reconnaît pas. Toujours et partout, Les Israélites manifestent leur mépris, leur intolérance à L'égard des chrétiens. Voici des faits : récemment, dans la rue, mi bicycliste heurte ma femme : qui est-ce? un Israélite. Une élève du gymnase, en enlevant son manteau, avait touché ma femme avec sa manche. Ma femme lui demande pourquoi elle ne s'est pas excusée. Elle répond : « Je n'avais pas remarqué ». Qui est-ce encore? une Juive.
Voilà, Messieurs, où sont les causes et vous devez vous en prendre à vous-mêmes de tout ce qui s'est passé. Le gouvernement est impartial, et moi aussi je suis impartial. Et, restant impartial je dois vous déclarer ceci : c'est votre faute à vous et c'est dans ce sens que je ferai mon rapport à l'Empereur. Vous n'élevez pas vos enfants comme il convient : vous n'avez pas d'empire sur eux. Mais vous pourriez révéler leurs menées en les dénonçant au Gouvernement. Vous ne le laites pas, vous les cachez. Et voilà les fruits de votre conduite.
Usurier, cabaretier : c'est aujourd'hui le gouvernement qui a le monopole de l'alcool, c'est le tsar qui s'est fait marchand de goutte, et, sans indemnité, il a ferme tous les cabarets juifs, retiré leur gagne-pain à quelque cent mille affamés. D'abord appliqué dans les provinces du Territoire, le monopole fut introduit au mois d'avril 1897 dans les provinces de Pologne. D'après une estimation peut-être exagérée, cette réforme aurait ruiné 400 000 Juifs. L'administration s'efforce d'exclure les Juifs des occupations multiples qui se rattachent à l'exploitation de l'alcool. Elle leur refuse le droit de vendre les boissons alcooliques :
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des villes comptant plus de :{<)00() Juifs n'ont pas un • eu) restaurani juifayanl le droil de vendre môme du vin ou de la bière. A Kichinef (population juive : 75 p. 100 du chiffre total des habitants, soit environ 15000 âmes), un seul restaurant juif est autorisé à vendre des spiritueux. Lorsqu'on fit le premier essai du monopole, il avait été officiellement déclaré cpie les débitants « seraient employés à la vente, aux manipulations et en général à tous travaux similaires, dans les dépôts de l'État ». Or, non seulement on ne restitue rien aux Juifs frustrés, mais on refuse môme de les engager comme simples ouvriers à la journée. Quant aux résultats du monopole, voici quelques extraits de VOdesski Listok*.
Le Messager du Gouvernement imprime une longue série de rapports des gouverneurs, des zemstvos et des administrations provinciales, sur la mise en pratique du monopole dans trente-deux gouvernements, dont quinze du Territoire et dix-sept du Centre et de l'Est.
Le maréchal de la noblesse d'Ékatérinoslaf déclare que les boissons alcooliques actuellement vendues dans les cabarets de l'État sont de qualité excellente, mais que l'ivrognerie n'a nullement diminué. Le président du zemsivo de Kherson déclare que l'interdiction de boire de l'alcool dans 1rs cabarets de l'État a forcé les buveurs à s'installer en pleine rue pour s'enivrer, d'où scandale public. Le sidenl du zemstvo de Pultawa affirme que de honteuses réunions de buveurs d'alcool se forment dans les carrefours; c'e.-t là un exemple abominable de démoralisation pour les ouvriers et les paysans, d'autant plus que les prix de l'alcool ont considérablement baissé. Le maréchal de la