bulletin de l'Alliance i$raélile, 1897, p
noblesse de Podôlie constate que l'ivrognerie augmente de jour en jour. La consommation actuelle est bien plus forle qu'autrefois. Voilà pour Le Territoire : les Juifs ne sont plus cabaretiérs et l'ivrognerie n'a pas diminué.
Bien avant L'établissement du monopole, Katkof — que l'on ne peut accuser de pacte avec la juiveric — écrivait déjà ! :
On a découvert tout d'un coup que le cabaretier juif était responsable de la ruine des paysans : erreur absolue! Les aubergistes juifs sont établis dans le Territoire seulement; la misère des campagnards est surtout terrible dans les gouvernements du Centre. Dans ces régions, où le Juif est inconnu, sévit la race funeste des cabaretiérs chrétiens. Dans le Territoire, le paysan boit peu, beaucoup moins que celui du Centre; sa situation économique est infiniment meilleure. Certes, il existe dans le Territoire une population misérable, manquant de pain, logeant dans des laudis infects; mais ce ne sont pas les paysans chrétiens : ce sont les Juifs!
Et le tsar se fait le créancier, le prêteur de son peuple, par ses innombrables banques agricoles, industrielles, de la noblesse et du commerce. L'usurier juif disparaît de jour en jour. La vérité est que le Juif russe est un travailleur, un prolétaire, acceptant les besognes, ramassant les salaires que lui abandonnent la concurrence et l'exploitation chrétienne ou juive. On ne peut invoquer contre lui que des raisons religieuses. Dans un rapport adressé à l'empereur sur l'année 1893 (et publié par le
1. Cité par le Bulletin de l'Alliance Israélite, 18'JT, p 48.
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Tserkowny Westnik), M. Pobiedonostsef renouvelle ces accusations avec sa franchise coutumière :
L'influence des Juifs en matière religieuse se fait virement sentir, surtout chez les chrétiens de l'Eglise russe qui sont employés chez eux en qualité de domestiques. Les mineurs, lorsqu'ils sont restés pendant quelques années en service chez les Juifs, ont complètement oublié les croyances chrétiennes. La foi religieuse des hommes faits est également mise à une dure épreuve. Pendant les jours de samedi et de dimanche, les domestiques chrétiens sont dans l'impossibilité de fréquenter l'église : le samedi, parce qu'ils sont obligés de travailler pour faire la vente, attendu que les Juifs observent très rigoureusement le repos du sabbat; le dimanche et les jours fériés, parce que les Juifs ont besoin d'eux et les congédieraient s'ils s'absentaient pour les offices. Les chrétiens tombés au milieu des Juifs ne fréquentent plus les églises, se déshabituent de voir les saintes images, d'observer les fêtes chrétiennes et les prescriptions de l'Église. Les prêtres entendent avec effroi à confesse les déclarations de ces domestiques, les blasphèmes que les Juifs profèrent contre le christianisme, le Sauveur et la Vierge. Ces blasphèmes passent dans le peuple et détruisent la foi...
Le Woskhod du 27 août/8 septembre 1895, en reproduisant une partie de ce document, faisait remarquer que le procureur général du Saint-Synode ne cite pas un fait à l'appui de son opinion : les gouverneurs du Territoire n'ont jamais rien signalé de tel; (es lois russes sont sévères pour le moindre blasphème contre la religion orthodoxe; or jamais Juif n'a été poursuivi pour un délit de ce genre.
In tiers se convertira, un tiers émigrera, un tiers disparaîtra », disait allègrement le même M. Pobicdo-
l'e.mpihk ri sse. 1 t
nostsef. Après vingt ans, les conversions ne montent pas à dix mille. Le Kiewlanine (18 février/3 mars 1901) donne quelques détails sur l'action de la Communauté deSainl-Wladimir, qui s'efforce de convertir les Juifs à l'orthodoxie :
La communauté a converti, en 1900, 63 personnes : 28 femmes et 35 hommes. Parmi les convertis : un licencié en droit de l'Université de Saint- Pétershourg, un avocat de Kief, deux étudiants de l'Université de Kief, un élève en pharmacie, un élève de l'école rabbinique et un pharmacien; les autres appartiennent à la petite bourgeoisie. Parmi les femmes : une sage-femme, la femme d'un pharmacien et deux jeunes filles, élèves du lycée de Kief; la plupart des femmes appartiennent à la classe moyenne, et plusieurs, aussitôt converties, se sont mariées à des chrétiens.
L'émigration a d'abord sévi : 8 ou 900 000 Juifs prirent le chemin de l'Angleterre et de l'Améri |ue, allant chercher une autre misère dans les ateliers à sueur de sang de Londres et de New- York; le riche baron Ilirsch organisa la Jeivish Colonisation Association qui rendit aux Juifs russes les plus charitables services et dont le sobriquet Ica est béni dans tout le Territoire.
Mais cette émigration n'a fait quelque place qu'aux nouveau-nés de cette race prolifique, dont la misère ni la faim ne viennent à bout, qui se multiplie au lieu de disparaître. Et les pays anglo-saxons regorgent de misère juive, n'en veulent plus. Les États- Unis renvoient les émigrants qui n'ont pas de res-
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sources; YIca est assez riche pour donner à chacun le pécule nécessaire; mais continuer d'empiler des Juifs dans les faubourgs de New-York, qui en comptent déjà plus d'un demi-million, c'est créer là-bas un autre Territoire, exciter peut-être les jalousies de race ou les haines des religions.
L'Argentine dans ses immenses plaines accueille volontiers les agriculteurs; par milliers, les maraîchers et jardiniers juifs y sont venus gagner une vie facile, YIca leur fournissant les premiers capitaux. Mais de Russie en Argentine, le transport et l'établissement d'une famille coûtent en moyenne I - 000 francs; malgré sa richesse, YIca ne peut répondre au centième des supplications qui lui vienii. Mil du Territoire.
Tout près, à bien moindres frais, YIca pourrait installer des Juifs russes sur des terres en friche, si le gouvernement russe voulait percer la muraille légale qui sépare le Territoire du reste de l'empire : les plaines russes d'Europe et d'Asie sont désertes en regard des pays occidentaux. UIca offrit à Pétcrsbourg d'installer des colonies juives — non de marchands ni d'ouvriers, mais d'agriculteurs — dans les nouvelles provinces d'Asie. Catherine II, au xvmc siècle, avait appelé des colons juifs dans ses conquêtes d'Europe, dans sa Tauride et sa Nouvelle-Serbie; ces agriculteurs ont prospéré, leurs villages subsistent, et leurs champs se seraient étendus, si les fanla isies gouvernementales ne les avaient limités. Au Caucase, la même expérience eut le même succès. On
lit dans le Bulletin de V Alliance Israélite de 1805 (p. \:> et suiv.) :
Depuis quelques années, les Juifs ont acquis la conviction que l'agriculture seule pouvait les tirer de leur «Hat lamentable. Malgré les difficultés sans nombre, il- se livrent
à la culture; les anciens soldats réclament, comme ils en ont le droit, des concessions de terres, qu'ils peuvent posséder à la condition de les cultiver eux-mêmes; tous les ans, des milliers d'ouvriers juifs se louent aux propriétaires fonciers pendant les grands travaux de la moisson, et leurs services sont généralement appréciés; des communautés juives annexent des cours d'agriculture aux écoles primaires. Certains gouverneurs voudraient favoriser ce mouvement. Récemment, le gouverneur général des provinces de Vilna, Grodno et Kovno, frappé de la misère effrayante qui mine les Juifs, leur proposait en fermage de petites parcelles de terre hors des villes, à la condition qu'ils les cultivassent eux-mêmes. Deux documents témoignent de l'intérêt qu'inspire cette question au ministre de l'Agriculture, M. Ermolof.
Le premier est une courte notice, publiée dans le Journal officiel du ministère de l Agriculture et des domaines de l'État, n° 46, en date du 18-30 novembre 1895. Le voici : « Les colonies agricoles juives de la Palestine, dont la population se chiffre à 2 700 habitants environ, ont obtenu des résultats assez favorables, surtout par comparaison avec les fellahs indigènes. Ces colonies cultivent principalement la vigne et les mûriers. Mais la culture des céréales donne aussi de bons résultats. L'année dernière, quand le zemstvo d'Odessa demanda au consul général de Russie de lui envoyer quelques pouds du meilleur blé d'été à gros grains, il fut constaté que la plus belle qualité de blé est cultivée dans les colonies juives de Jaffa, dont la population se compose surtout d'émigrants juifs de Russie. »
L'autre document est un rapport du 15-27 avril 1895 sur les colonies juives de Kherson et d'Ekat'rinoslaf, fondées au début du xixfe siècle sur des terres appartenant au
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Domaine : le gouvernement se proposait alors, d'une part, de mettre en valeur dos régions incultes et, de l'autre Je diminuer la population .juive des villes. Le ministre étudie les causes diverses qui contrarièrent la prospérité d.'s colonies : étendue insuffisante des terres mises à la disposition des colons, composition illogique des groupements coloniaux, mesures interdisant l'adjonction de nouveaux colons, etc. Il conclut qu' « il serait juste de placer les colons dans des conditions plus favorables, qui leur permissent de réussir dans le travail agricole », et il propose une série de mesures : groupements plus rationnels, concession de nouvelles terres, création d'une école d'agriculture. Celle école serait entretenue sur les revenus d'un fonds de 10000 roubles créé en 4850 par M. Guu/.bourg « pour accorder des primes aux cultivateurs juifs » : les intérêts non employés jusqu'à présent se montent à llooo roubles. Le reste des dépenses serait couvert par les fermages des colons juifs en dehors de la concession primitive.
Le rapport expose alors dans les termes les plus bienveillants la création de la ferme-école juive d'Odessa et il propose d'autoriser les élèves sortants à prendre en fermage des terres dans les environs des colonies juives de Kherson et d'Ékatérinoslaf.
Pétersbourg refusant de développer les colonies juives de la métropole, Ylca s'oiïrit à transporter des villages juifs dans telle province asiatique que le gouvernement russe désignerait, en Sibérie propre, dans la steppe des Kirghises, au Turkestan, môme en Vlandchourie. Aux frais du judaïsme étranger, par les soins d'une association anglaise, le tsar aurait installé ses propres sujets au long du Tranpmondchourien, dans ces provinces chinoises que Pékin iui cédait à bail : le slavisme a préféré que cette terre
de Mandchou rie restât vacuité pour la colonisation
japonaise.
Alexandre 1er et ses successeurs avaient du moins ouvert quelques portes ou poternes dans cette muraille légale du Territoire : pouvaient entrer, circuler et s'établir en terres et villes russiennes, dans tout l'empire, les Juifs pourvus de grades universitaires, artisans brevetés ou marchands de première ghilde.
Bien pourvus d'écoles, que la générosité des particuliers avaient fondées et entretenait, les Juifs du Territoire, hommes et femmes, accoururent aux établissements d'enseignement secondaire et supérieur : des milliers prenaient un grade, pour gagner, non l'accès des administrations qui leur étaient interdites, mais simplement le passeport universitaire qui leur permettait de travailler, de vivre dans tout l'empire.
Alexandre III, à partir de 1885, limita le nombre des Juifs admis aux examens; même dans le Territoire, môme dans les villes où les Juifs forment les 75 p. 100 de la population, même dans les écoles fondées par les Juifs, mais que le gouvernement confisqua, il fut établi que les Juifs ne pourraient fournir que du 3 au 10 p. 100 des étudiants '. Et l'étudiant
1. Le Bulletin de l'Alliance israélite de 1900 donne quelques renseignements sur la fréquentation universitaire en 1000. A Saint- Pétersbourg, sur 800 étudiants, on n'a admis que 14 Juifs. A Dorpat, 70 étudiants israélites ont demandé leur admission; on n'en a reçu que 18. Malgré le refus qu'il rencontra à l'Université de Dorpat, un jeune Israélite ne voulut pas renoncer à sa carrière : repoussé de partout sous prétexte que la limite des admissions juives était atteinte, il résolut de se faire inscrire à la faculté de théologie protestante. L'administration fut naturellement fort
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juif fut expulse des cours au moindre soupçon, au premier relus de pourboire ou d'obéissance. Et le « gradué » juif, dans toutes les villes russiennes d'Europe et d'Asie, fut menacé, est menacé nuit et jour d'une descente de police, qui vient constater — des que le malheureux cesse d'acheter le sommeil par les bons moyens — que cette maison juive ne recèle pas un conspirateur, une imprimerie clandestine, ou simplement un Juif en rupture de Territoire. Ce gradué doit acheter chaque jour la tolérance de ses droits légaux : sa famille peut être expulsée, renvoyée au Territoire ; il peut être mis en prison ou en surveillance, sous le premier prétexte.
étonnée; mais comme aucune loi n'interdit à un Israélite de se faire admettre à cette faculté, on dut renoncer à toute mesure d'interdiction.
A la faculté de médecine d'Odessa, on refusa plusieurs élèves avant des médailles d'or, et à l'Institut technologique de Kharkof, des candidats juifs ayant la note 4 4/5 sur 5, parce que les élèves juifs ayant la note 5 étaient en nombre suffisant pour les places réservées aux Israélites. A Kief et à Odessa, le nombre des Israélites repoussés a été si grand, que le ministre de l'Instruction publique aurait l'intention, dit-on, d'élever pendant deux ans le taux des admissions.
Cependant, ainsi que le fait observer le journal Odessa Aovosti, les places vacantes ne manquent pas dans les universités. En 1899, à Kief. sur 012 demandes, dont 120 émanant de Juifs, on admit oiO étudiants, dont 48 Juifs. Or, selon la circulaire du ministre de l'Instruction publique, l'Université disposait de places; par conséquent, même en recevant tous les Juifs, on ne comblait pas toutes les places disponibles. A Kharkof, il en esl de même. L'Université dispose de 550 places. Le chiffre total des demandes d'inscription était, pour l'année 1900, de 330, dont (in émanant d'Israélites; on reçut 2S2 élèves dont 12 Israélite-; il resta donc 268 places vacantes. A Odessa, en 1899, il y avait 280 ; laces; on reçut 243 élèves dont 20 Juifs, bien que 74 Juifs se fussent présentés.
216 L'EMPIRE RUSSE Eî LE TSARISME
1." « artisan habile », dit la loi, peu! sortirdu Territoire et se fixer où il lui plaîl . Mais qu'esl au juste un artisan? et un artisan habile? Suivant le caprice des autorités, Ici métier fait, l'artisan et telle preuve démontre l'habileté. Ici encore, on imagine, sans que j'insisle davantage, que le seul Juif qui achète journellement la tolérance de tous les fonctionnaires, grands et petits, scribes cl policiers, civils et militaires, a chance d'être reconnu et de rester artisan habile. Au moindre retard des mille redevances extorquées, les prétextes légaux permettent de fermer la boutique ou l'atelier, d'expulser les femmes et les enfants, ou les ouvriers, de ruiner le misérable ou de le classer parmi les travailleurs juifs non brevetés que Ton renvoie au Territoire.
Le 8 mai 1887, les arrondissements de Taganrog et de Rostof sont détachés du gouvernement d'Ékatérinoslaf, qui fait partie du Territoire, et annexés à la province des Cosaques du Don, qui est interdite aux Juifs : tous les Juifs des arrondissements annexés doivent rentrer au Territoire, sauf ceux qui possèdent le droit de domicile dans tout l'empire; près de 90 000 Juifs sont chassés de leur résidence. Parmi les 10 000 qui purent rester, une sélection fut encore faite; à la fin du « nettoyage », le nombre des Juifs élait réduit à G 000, résidant principalement dans les villes de Taganrog et de Rostof.
A Tomsk, en Sibérie, les autorités provinciales ordonnent d'expulser tous les Juifs non inscrits sur les registres de la population urbaine. Et voilà
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rojclés au Territoire huit cents Juifs, qui étaient établis depuis vingt nus à Tomsk : possesseurs d'immeubles, ils doivent les vendre à des conditions désas lieuses, et régler tontes leurs affaires sans délai.
En 1891, le grand-duc Serge l'ait expulser de Moscou des milliers d'artisans que l'on arrête de nuit, que l'on entasse dans les postes de police et que Ton ramène, menottes aux mains, vers les villes du Territoire : en plein mois de janvier 1892, on renouvelle l'opération; des enfants gèlent en route. Mêmes pratiques à Kalouga, Toula, Riazan. En 1893, une circulaire du ministre prescrit les mêmes expulsions dans Ions les gouvernements d'Europe : « Sans vérifier en détail les droits des Juifs domiciliés en votre gouvernement, je prie Votre Excellence, écrit le ministre aux gouverneurs, de faire émigrer dans le Territoire tous les Juifs qui ne possèdent pas lé droit de séjour. » Sans répit, iout sursis refusé, quelque 2 ou 300 000 Juifs furcnl chassés de leurs maisons, de leurs occupations, rejetés à la famine du Territoire.
Restent les marchands de première ghilde, c'est-àdire payant une énorme patente : ceux-là seuls continuent de vivre en terres russiennes sans trop de persécution; leur fortune — tant qu'elle dure — leur fournit les armes de défense; mais gare aux premiers revers, aux rumeurs seulement de revers ou de ruine, ou aux refus de prêts dont les assiègent mille débiteurs officiels. A Moscou, le grand-duc Serge tirait quelques beaux revenus, du grand commerce juif.
Est-il besoin de dire qu'en tout cela, ni les intérêts évidents ni même les désirs avoués du peuple russien ne sont consultés?
Le Russien méprise ses Juifs, les bourre, les pour-, chasse, les pille, les massacre même « quand notre petit père l'ordonne » ou simplement par colère et divertissement, comme il bat sa femme. Mais il sait qu'il en a besoin; il ne peut s'en passer; sitôt morts ou partis, il les regrette, les réclame. En 1901, les meuniers russes, réunis en congrès à Varsovie, demandent que la loi autorise les Juifs à acquérir et à prendre à bail des lopins de terre contigus à un cours d'eau, qui fournirait la force motrice : ces terrains, inutilisables pour l'agriculture, pourraient contribuer à la prospérité de la meunerie et augmenter ainsi le bien-être de certaines localités; en outre, les congressistes invitent le ministre de l'Intérieur à permettre aux meuniers juifs ou à leurs représentants d'habiter temporairement hors du Territoire, afin qu'ils puissent se livrer au commerce des farines, sans crainte de vexations.
Chaque année, en terres russiennes, les Conseils communaux ou généraux de villes et de provinces prient le pouvoir central de laisser le Juif du Territoire venir et même s'établir chez eux. Ces demandes se renouvellent plus pressantes dans les années de mauvaises récoltes, où le paysan ne peut garder ses attelages et ses bestiaux : « Autrefois, disent les
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zemstvos, les marchands juifs venaient aux foires et nous ouvraient de lointains débouchés; aujourd'hui les foires et marchés pullulent de vendeurs, et Ton ne trouve acquéreurs qu'aux prix les plus dérisoires. » On lit fréquemment dans les journaux russes des requêtes de ce genre :
La commune de Wladimirofka, à l'unanimité, décide de demander à M. le gouverneur d'Orel de permettre au Juif Abraham Isserlis de rester établi à Wladimirofka; son expulsion nous réduirait à la plus profonde misère. Nous sommes très pauvres; notre terre sablonneuse n'est pas productive et nous gagnons le nécessaire par le transport de la houille et des minerais de fer de la station Doubrofka jusqu'aux usines de Bitochof; le nommé Isserlis a entrepris le trafic des matières premières de cette exploitation.
Le président du zemstvo de Koursk expose au gouverneur de Koursk la nécessité urgente qu'il y aurait à abolir les restrictions qui interdisent aux négociants juifs de se rendre dans les communes urbaines et rurales pour le commerce des produits agricoles. Le président trace un tableau pénible de la situation des paysans : parmi les remèdes, il estime que le plus efficace est d'autoriser les Juifs à parcourir les campagnes et même à y demeurer; leur présence aura pour effet de fournir des débouchés aux produits de la terre, qui ne trouvent pas acheteur.
De 1865 à 1896, la ville de Nikolaïef n'a pas cessé de réclamer le droit d'avoir des bourgeois juifs. En 1865, les gouverneurs et les commandants militaires pliaient le ministre de la Marine d'intervenir auprès du tsar : ils avaient besoin du Juif pour assurer la vie quotidienne du port et le fonctionnement des vices. Ils ('Humeraient divers avantages :
1° L'établissement des bourgeois juifs contribuera à amener la baisse de prix des denrées, trop chères faute de concurrence ;
2° De sérieux moyens seront assurés à une cla use pauyre, laborieuse et intéressante ;
:{0 Mien des abus seront évités : les bourgeois juifs sont installés aux environs, à quelques verstes de Nikolaïef; ils viennent en ville, y exercent clandestinement leur commerce; on les force donc à tourner la loi, à agir avec astuce, à ruser, et le trésor de l'Etat en souffre, attendu (pie ces Juifs ne paient ni patente ni contribution.
Le ministre de la Marine appuya cette requête, le gouverneur général de Nouvelle- Russie, également; le direcleur-chef de la chancellerie personnelle de Sa Majesté intervint; le 18 février 1866, le Conseil de l'Empire fit publier un oukaze spécial qui accordait aux bourgeois juifs l'autorisation d'élire domicile à titre permanent à Nikolaïef; l'oukaze fut signé par l'empereur le 24 mars 1866; mais, de 1866 à 1896, cet oukaze fut toujours contesté; il fallut en 4896 une intervention du Sénat pour confirmer le droit des bourgeois juifs.
Les journaux russes ont souvent montré quels résultats fâcheux les lois de mal avaient pour le paysan (I le propriétaire orthodoxes. En janvier-février 1898, YOdesski Listok fait le compte de ces pertes :
D'après les déclarations officielles, la loi de 1882 se proposait d'enrayer l'exploitation des populations rurales par les Juifs. Malgré toutes les entraves, les Juifs ont réussi à créer de nouveaux débouchés à notre agriculture; ils eut entrepris, au grand bénéfice des petits fermiers, l'exportation de la volaille et des œufs. Combien cette source de
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revenus eût été plus considérable pour 1rs paysans, si les Juifs avaient eu le droit de parcourir librement les villages, d'installer des maisons d'achat dans certains centres! Comme la loi de l SS2 n'atteint pas les Juifs de première ghilde, ceux-ci peuvent s'établir partout dans les campagnes; comme ils sont fort peu nombreux et qu'ils n'ont pas à redouter de concurrence, ils sont les maîtres du marché et fixent à leur gré le prix des denrées. La loi a donc favorisé le gros commerce au détriment des petits négociants et des paysans.
Elle interdit aux Juifs de prendre à hypothèque les biens fonciers hors des villes et des bourgades : ils ont retiré leurs capitaux pour les employer ailleurs. Ce fut un rude coup pour les propriétaires du Territoire; la situation a empiré de jour en jour et, à plusieurs reprises, le gouvernement a dû venir en aide par des prêts; malgré cette assistance officielle, le nombre des domaines à vendre est énorme et les prix s'avilissent de plus en plus.
La défense faite aux Juifs de prendre des terres en fermage a été si funeste aux paysans que beaucoup de propriétaires aident les Juifs à tourner la loi. Plusieurs gouverneurs ont dû réclamer des mesures contre ces fraudes; mais les propriétaires persistent dans leurs errements; ils trouvent avantage à affermer leurs biens à des Juifs.
En un volume très documenté, N. Chmerkine a clairement exposé les Conséquences de V Antisémitisme en Russie. Il y montre surtout de quels maux le paysan doit payer la folie persécutrice. Sur cette terre à blé, qui produit trois fois au moins la quantité de grains nécessaires à la consommation nationale, la lamine est à l'état presque endémique, faute d'agents commerciaux qui répartissent la récolte suivant les besoins : les accapareurs centralisent les blés en quelques puits et centres de voies ferrées, puis
n'ayant de représentants qu'à l'étranger, exportent à vil prix toute la récolte des districts Favorisés; dans le voisinage, une région maltraitée par le gel, 1rs pluies ou la sécheresse, meurt de faim.
Ces accapareurs orthodoxes ont rendu tristement célèbre leur surnom de koulak. Dans les provinces du tchernoziom^ le koulak est une sorte de bandit protégé par les lois, mais qui doit se défendre, lui et ses magasins, par de solides murailles et des gardes armés contre la colère du paysan. Ce malheureux moujik, ignorant, ivrogne et confiant, est dépouillé, trompé : faux poids, signatures ou inventaires falsifiés, sacs crevés, récipients à double fond, il est viclime de toutes les supercheries; et contre ces accapareurs riches, bien apparentés, protégés du fonctionnaire, il est sans recours. A grands cris, il réclame son Juif, qui souvent est plus honnête et à qui toujours il peut faire rendre gorge.
Pour l'industrie russienne, les résultats sont encore pires. La région de Moscou a été ruinée par les expulsions de 1892 : artisans et capitaux, toute cette force juive, transportée en Pologne, a créé autour de Lodz et de Varsovie une concurrence désastreuse aux usines moscovites. En 1882, Varsovie avait 400 000 âmes, dont 130 000 Juifs; elle en a aujourd'hui près de 800 000, dont 250 ou 260 000 Juifs. A Lodz, mieux encore, si Ton en croit le journal polonais Woskhod du 1er août 1896 :
En 1885, Lodz comptait 135 000 habitants : en 1897, 322 000 habitants. Cette augmentation ne provient pas des
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étrangers^ depuis 1887, les étrangers sont soumis, pour la résidence en Pologne, aux mesures de restriction les plus rigoureuses. Ce ne sont pas davantage les habitants d'autres
Ailles de Pologne ou du Territoire qui auraient reflué sur Lodz; dans ces villes, la même augmentation se produit ou à peu près. Cette situation tient uniquement à l'affluence des Juifs expulsés de Moscou et des autres cités de l'intérieur.
Lodz est devenu depuis 1885 le « Manchester russe », et ce n'est pas seulement Lodz qui a pris cette extension; les villes du voisinage, Tomaschof, Sgerz, Papianzi, sont devenues de grands centres manufacturiers. C'est en grande partie aux Juifs russes que revient l'honneur de cette étonnante et rapide métamorphose. Chassés de Moscou, les Israélites, qui connaissaient les ressources commerciales et 1rs besoins industriels de la région moscovite, se sont dirigés vers les centres industriels et manufacturiers du Territoire, où ils ont le droit de vivre de leur travail. Immédiatement, la valeur des biens fonciers, des immeubles, des terrains doubla. A Varsovie, des quartiers tout entiers ont été rasés, pour faire place à des bâtiments neufs, à de confortables demeures modernes; dans les usines et fabriques, des machines perfectionnées ont remplacé l'outillage démodé et rudimentaire.
Dès aujourd'hui, Lodz peut lutter avec Moscou qui lui a fourni des armes pour la combattre; c'est au point que les fabricants moscovites ont demandé récemment au gouvernement que les produits de Lodz fussent soumis à des impôts spéciaux, ou bien que la ville de Lodz fût déclarée « extra-territoriale », séparée du Territoire (les Juifs en seraient expulsés). Cette demande extravagante n'a pas trouvé d'écho auprès du pouvoir central.
Le ministère «les Finances vient de publier les Annales de In statistique commerciale et industrielle pour Tannée 4895. La légende veut que les Juifs en Russie ruinent les régions où ils peuvent librement habiter : or, les chiffres officiels ilenl tout au contraire que le développement commercial et industriel du Territoire est infiniment supérieur à
ce qu'on voit dans les autrei parties de la Russie : dans le Territoire, <>n compte :>»»:>;> fabriques et usines dont le chiffre d'affaires esl de 300 millions de roubles par an, soit environ i milliard de francs; la production industrielle des usines situées il.ms les quinze gouvernements du Territoire et dans la Pologne représente 35,69p. 100 de la production totale de la Russie et, en défalquant Saint-Pétersbourg et Moscou, 55,85 p: 100.
Qu'on remarque que les quinze gouvernements ont été pauvrement dotés par la nature, qu'ils ne contiennent ni mines ni beaucoup de cours d'eau; mais l'énergie, Tinitialive, le travail inlassable des Juifs ont réussi à contre-balancer les mauvaises chances naturelles... et autres. Certes, il serait absurde de prétendre que le Juif soil l'unique facteur de ce grand développement; mais ce qui est hors de conteste, c'est que les Juifs ont exercé une action considérable sur les progrès de cette industrie.
Si tels sont les bénéfices de la nation, l'empire du moins et le tsar en recueillent-ils d'autres qui puissent compenser?
Laissons l'opération financière, la perte de ces impôls que les Juifs établis partout, libres de développer la richesse publique, vaudraient sûrement au Trésor, et les services de tous genres qu'ils lui rendraient, la possibilité d'emprunts intérieurs, la circulation des capitaux plus commode, plus rapide, sans compter le bon vouloir de la finance Israélite dans les Bourses étrangères, sans lesquelles la Russie ne peut vivre : à l'heure actuelle, ce bon vouloir eût permis de poursuivre la guerre et de ne pas rester sur d'aussi complètes déroutes.
Laissons encore les résultats diplomatiques, je veux dire la mauvaise renommée, la désaffection que
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dans le monde entier le spectacle navrant de l'émigration juive répand et légitime contre le gouvernement russe, les malédictions et souhaits de vengeance qui finissent par s'imposer aux cabinets, par se traduire en une note du président Roosevelt ou dans les discours des libéraux anglais et français : si l'opinion du monde entier — sauf la France — fut pour les Japonais contre les Russes, c'est aux récits, à la simple vue des émigrés juifs que, pour une bonne part, est due cette haine aveugle de la Russie.
Mais ne prenons que la politique intérieure.
Entassant dans les villes du Territoire des milliers de prolétaires affamés, le gouvernement russe a recruté une armée révolutionnaire : refusant aux intellectuels l'emploi de leurs facultés en des besognes légales, il a donné à cette armée des chefs irréconciliables et invincibles. On a chance de bien parler de révolution quand chaque mot traduit une rancune ou une souffrance personnelles, et l'on a chance d'être entendu, suivi, quand chaque auditeur crève de faim. Les lois de mai ont uni toute la misère juive en cette Union générale ouvrière juive de Russie et de Pologne, ce Bounde où les Juifs sont en majorité, mais qui agglomère les travailleurs de toutes nationalités sur l'étendue entière du Territoire. Depuis 1897, cinq ou six cents grèves en ont montré la puissance et son journal Ylskra sème partout les appels que voici 1 :
... Pourquoi donc tombent sur nous à bras raccourcis
1. J'emprunte cette traduction à ElieÉberlin, Juifs russes, dans ahiers de la Quinzaine.
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tous ces gendarmes, mouchards» gouverneurs et Cosaques? Pourquoi élève-t-on tant de prisons? Pourquoi peuple-t-on par dous Les déseï ts froids de la Sibérie? Que faisons-nous donc pour qu'on nous combatte par ces cruels moyens? Nous sommes des social-démocrates, — Pavant-garde du prolétariat militant, — nous ne demandons qu'une chose : la vérité dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle. Nous voulons supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, nous voulons le règne de la justice, de la liberté et de la fraternité. Nous ne voulons pas que la terre soit arrosée de sang, de sueur et de larmes, plongée dans un océan de misère et de famine.
La bande de voleurs, d'assassins et de débauchés qui tient le pouvoir a essayé de tous les moyens pour combattre la Révolution : prison, déportation, massacres en masse dans les rues et dans les commissariats, assassinats hypocrites accompagnés de la comédie de 1' « autopendaison », assassinats purs et simples par les balles des soldats, et enfin la dépravation « légale ». Mais elle oublie qu'on ne peut saturer de violence l'atmosphère que jusqu'à une certaine limite. Au delà, la révolte soulève toutes les couches de la société; un courage désespéré fait place à la soumission servile, les morts sortent des tombeaux, et devant chacun se dresse ce dilemme fatal : jeter bas les chaînes de l'esclavage, ou mourir.
Dans la revue historique Rousskaia Starina, le prince Orlof, ambassadeur de Russie à Paris, écrivait en mai 1881 quelques Réflexions sur les Sectes religieuses en Russie :
La question juive pourrait se résoudre avec une extrême facilité. Il suffirait de s'en tenir aux principes suivants :
1° Accorder aux Juifs russes tous les droits civils dont jouissent les autres sujets russes;
2° Permettre aux Juifs étrangers de se fixer en Russie aux mômes conditions que les autres étrangers.
LA RUSSIFICATION 227
Cette dernière proposition aurait pour conséquence d'attirer chez nous des capitaux qui donneraient une vive impulsion à notre industrie. Avec leur esprit d'entreprise, les Juifs trouveraient en Russie un vaste champ où leur activité pourrait s'exercer pour le plus grand profit de L'empire.