N. C. Fredericksen, La Finlande, p. 255 et suiv
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Tsar et Finlande, des deux paris on était satisfait. Mais la bureaucratie et le slavisme étaient mécontents : laisser une riche province hors des griffes concussionnaires! laisser un peuple entier hors de l'église orthodoxe et de la langue russe!
Des 1881, Pétersbourg critiqua les « licences » que le tsar tolérait en Finlande, et la Finlande ne fut peut-être pas défendue assez habilement par le ministre finlandais que le tsar avait dans son Comité des ministres. De 1885 et 181)0, les slavisles menèrent une perfide campagne de presse et de brochures; en 1890, les postes finlandaises furent supprimées; en 1891, supprimé le « comité pour les affaires finlandaises » de Pétcrsbourg. Puis la langue russe fut imposée dans la correspondance officielle; la presse finlandaise l'ut surveillée et bâillonnée. On parla d' « affaires d'empire qui exigeaient une législation commune ».
Mais Alexandre III, fidèle à la parole jurée, refusa de signer tout décret qui porterait une atteinte directe à la constitution finlandaise. Sous Nicolas II, les fortes tètes eurent le champ libre : il fallut cinq ans néanmoins et la coalition du parti militaire pour amener le jeune tsar à la violation de son serment. En 1898-189!), deux généraux, le ministre de la Guerre Kouropatkine et le gouverneur de Finlande Bobrikof, persuadèrent à Nicolas II que l'armée finlandaise, dans ce pays travaillé — disaient-ils — de menées occidentales et gagné aux idées anglaises, était un danger permanent.
In comité, présidé par M. Pobiedonostsef, fut
chargé de « mettre la loi militaire du grand-duché de Finlande en harmonie avec les principes qui règlent la matière dans l'empire ». On pensa d'abord obtenir la signature de la diète finlandaise au bas de ce nouveau règlement. Puis une procédure illégale parut plus commode; un Manifeste impérial annonça le 15 février 1899 que désormais Pétersbourg réglerait à son gré « les affaires communes à tout l'empire »; la Finlande n'aurait plus voix prépondérante que dans ses affaires intérieures : « De même que Nos augustes ancêtres, faisait-on dire à Nicolas II, nous voyons le gage du développement de la Finlande dans son unification la plus étroite avec l'empire. » A ce Manifeste, était joint un nouveau « règlement » législatif, « devant servir de base pour la rédaction, l'examen et la promulgation des lois rendues pour tout l'Empire, y compris le grand-duché de Finlande ».
La Finlande comprit aussitôt la signification pratique d'un pareil langage : elle était livrée aux russificateurs, sa constitution violée, supprimée dans toutes les affaires importantes, ses charges doublées, quadruplées, sa vie nationale menacée, tout son bonheur atteint.
Le Sénat finlandais pouvait refuser la publication de ce manifeste; mais peu nombreuse et nommée par le gouvernement, cette haute Cour était divisée en svécomanes et finnomanes ardents. Le Russe flatta, inti mida, gagna ces derniers. Le Manifeste impérial fut promulgué. La Finlande entière protesta. En quinze
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jours, 525 000 signatures étaient apposées au bas d'une supplique à l'empereur grand-duc. Cette respectueuse et loyaliste pétition se terminait par ces mots :
Nous ne pouvons concevoir de doute sur l'inviolabilité de la parole impériale. Nous savons que notre souverain a, devant toute l'humanité, proclamé que la force doit respecter le droit. Le droit d'un petit peuple est aussi sacré que celui de la plus grande nation; l'amour de ce peuple pour sa patrie est aux yeux de Dieu une vertu dont il ne doit pas s'écarter.
Cinq cents délégués de toute la Finlande furent chargés de porter la supplique à Pétersbourg. Avant leur départ d'Helsingfors, ils allèrent, suivis de vingt ou trente mille Finlandais et Finlandaises, défiler sans un cri et porter des fleurs et des couronnes au pied de la statue d'Alexandre II « le Bienfaiteur ». Dans le silence de cette foule angoissée, une voix entonna soudain le choral de Luther : C'est un rempart que notre Dieu... Tètes nues, la foule entière se mit à chauler le choral d'abord, puis l'hymne national; puis sans cris, sans la moindre violence, elle se dispersa.
Nicolas refusa de recevoir délégués et supplique : les Finlandais, alors, implorèrent leurs amis d'Europe. Une adresse internationale fut signée par les libéraux et constitutionnels de tous les pays : la Miniature du duc de Broglie y voisinait avec celle de M. Trarieux et d'Anatole France. Une députation européenne se présenta à Pétersbourg, mais ne fut pas reçue.
Et la Finlande subit les russificaleurs. Avec la complicité du Sénat et des aristocrates finnomanes^ le général Bobrikof voulut appliquer la nouvelle loi militaire, charger la population d'un service au dehors et plus long, d'un contingent plus nombreux, d'une contribution plus forte.
Les principes étaient les suivants :
1° Le ministre de la Guerre aurait la haute main sur toute l'organisation militaire, qu'il fallait soustraire aux autorités civiles (Sénat et diète); il rapporterait seul les questions militaires au souverain ;
2° Le grand-duché disparaissait en tant qu'unité militaire, pour faire place au « district militaire finlandais », commandé par le gouverneur général, avec un seul étatmajor (suppression par suite du commandement et de l'état-major finlandais);
3° Le russe deviendrait la langue administrative; les sous-officiers seraient tenus de le parler; les officiers pourraient être Russes (et non pas exclusivement Finlandais) ;
4° Une assimilation complète aurait lieu entre les troupes russes et finlandaises; celles-ci pourraient, même en temps de paix, être transportées hors « des gouvernements finlandais » ;
5° L'uniformité serait établie dans la durée et l'organisation du service militaire : cinq ans d'activé (au lieu de trois), trois ans de réserve (au lieu de deux, ou de cinq pour les bons numéros), et le reste dans la milice jusqu'à quarante-trois ans. Les Russes pourraient servir comme soldats dans ces troupes;
6° L'effectif du contingent annuel serait fixé par le souverain sur le rapport du ministre de la Guerre (et non du Sénat), sans qu'on indiquât, comme dans la loi de 1878, un effectif maximum;
7° Les dépenses militaires seraient payées « par les ressources du budget du pays », sans qu'on indiquât que
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seules les ressources votées par la diète pouvaient être iffectées à cet emploi l.
Sans révolte, la Finlande organisa une résistance muette et pacifique, légale : les conscrits émigrèrent plu lui que d'obéir à ces règlements tyranniques. Alors on supprima toute liberté de réunion, de presse, de sermons et de livres. Bobrikof puisa sans contrôle dans les caisses publiques. On imposa le russe dans tous les bureaux. On essaya, sous couleur de colportage et de libre circulation , d'imposer des agents panslavistes dans les fermes et hameaux : ici encore, on comptait sur Yarmiak, et Ton espérait armer, les uns contre les autres, paysans finnomanes et bourgeois svécomanes.
Journaux supprimés, écoles fermées, professeurs et patriotes expulsés ou emprisonnés, administrations russifiées, finances dilapidées : la Finlande, toujours unie, continua sa résistance légale et ses protestations loyalistes. On eût bien voulu la pousser à une insurrection ou à des crimes de lèse-majesté. Elle n'avait que des supplications à son « grand-duc » Nicolas II, qu'elle savait dupé ou mal renseigné.
Elle n'avait de haine que contre les auteurs ou les complices de la russification : môme contre eux, elle était sans menaces. Dans quelques têtes d'intellectuels seulement, chantait parfois la vieille chanson d'Athènes :
Dans le rameau de myrte, je caeberai L'épée,
Gomme firent llarmodios et Aristogeiton.