Jean Deck, Pour la Finlande, p
Après cinq ans de tortures administratives, un Harmodios se leva qui abattit le tyran Bobrikof (juin 1904), puis se tira deux balles dans le cœur; un autre abattit le traître Johnson, procurateur du Sénat finlandais, complice ou avocat de toutes les illégalités (lévrier 1905). Le meurtrier de Bobrikof, Eugène Schauman, était le fils d'un général, ancien sénateur, le petit-fils d'un évoque luthérien. Dans sa poche, on trouva une lettre pour le tsar :
Sire, avec l'aide du Sénat finlandais, le gouverneur général Bobrikof a pu créer dans ce pays un état d'anarchie et d'illégalité complète Par des mensonges et des exposés faux, le gouverneur général et le ministre-secrétaire d'État de Plchve ont pu amener V. M. a émettre des décrets violant les lois que V. M. en montant sur le trône avait promis de maintenir... Les fonctionnaires les plus habiles et les plus respectueux des lois sont destitués sans procès ni jugement; à leur place, on nomme des coureurs de fortune, des individus corrompus et des personnes qui, suivant les lois du pays, n'ont pas qualité pour remplir les fonctions de l'État. Les citoyens les plus intelligents et les plus loyaux sont arrêtés et bannis. Il n'existe plus aucune garantie de liberté personnelle... Aucune perspective n'existant de faire arriver à V. M. un exposé véridique de I la situation, il ne reste qu'à mettre Bobrikof hors d'état de nuire. Le moyen est violent, mais il n'y en a pas d'autre. I
Sire! je sacrifie en même temps de ma propre main ma vie personnelle, afin de contribuer encore davantage à démontrer à V. M. les graves désordres qui régnent dans le Grand-Duché de Finlande, ainsi qu'en Pologne, dans les Provinces baltiques, dans tout l'Empire russe.
J'ai pris ma décision seul et avec mûre préméditation,: Sire! La mort devant les yeux, je jure devant Dieu qu'il n'y a aucune conjuration. C'est tout seul que j'ai pris me
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résolution et c'est tout seul que je l'exécute. Connaissant le bon cœur et les nobles intentions de V. M., je la prie seulement d'examiner la situation véritable de l'Empire, y compris la Finlande, la Pologne et les Provinces baltiimes. Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M., ir.s puissant Empereur et Grand-Duc, le très humble, très obéissant et très fidèle sujet.
EUGEN SCIIAUMAN.
Cette illégalité ne pouvait durer longtemps, sans ruiner les finances du pays, que la russification dilapidait :
Du compte rendu des fonds de l'État finlandais, il résulte lue pendant les périodes financières 1898-1900 et 1901-1904, les dépenses pour l'administration en Finlande ont constamment augmenté. Cette augmentation qui de 1898 à 1900 a été de 1455 000 marks, s'est élevée en 1901-1904 à 3 235 000 marks. Les bureaux ont dévoré pendant la première période 205 000 marks de plus qu'avant et encore 728 000 marks de plus pendant la seconde période. Les gouverneurs des départements et les secrétari.ils de préfectures n'ont employé de 1898 à 1900 que 81000 marks, mais de 1901 à 1904 ils ont eu besoin de 544000 marks.
Les frais de la police ont été augmentés de 313 000 marks l'abord, et sont ensuite montés à une somme dépassant M î 23 000 marks les frais qu'exigeait la sûreté pendant les heureuses années avant 1899. De la caisse extraordinaire, m ise à la disposition du gouverneur russe et illégal de Nyland, la police de Helsingfors recueille tous les mois 400 marks et davantage, sous le titre de « frais de courses ». Si le montant fixé ne lui suffit pas — ce qui arrive quelquefois — elles obtient facilement des suppléments du Sénat, qui est au courant des affaires établies entre le gouverneur et le chef de la sûreté.
La gendarmerie, autorité étrangère au pays, a employé GG0 UU0 marks. Les frais de la censure ont été augmentés
de 15 000 et de 56000 marks. La milice finlandaise ayant été supprimée, on croyait que les dépenses militaires seraient diminuées. Erreur. La Finlande a dû contribuer pour 1 423 000 marks aux dépenses militaires de l'empire. Cet argent a tout simplement été volé à la caisse de l*État finlandais.
Afin de soustraire ses créatures à tout contrôle, Bobrikoff avait établi illégalement que les fonctionnaires ne pouvaient être poursuivis qu'avec l'autorisation de leurs chefs. Grâce à cette sorte d'inviolabilité, divers fonctionnaires, et surtout les gouverneurs, ont pu se livrer à des exploitations variées. Leur audace croissant toujours, et les irrégularités fréquentes dans les bureaux de préfectures menaçant l'administration locale d'une ruine complète, la cour d'appel d'Abo vient de demander au Sénat l'autorisation de mettre en accusation les chefs de bureaux des préfectures d'Helsingfors et de Viborg, les gouverneurs Kaigorodoff et Mjasojedow, pour avoir outrepassé leurs pouvoirs.
La guerre de Mandchourie survint. Pétersbourg eut besoin d'argent. On pensa que de bonnes paroles suffiraient à contenter les Finlandais et qu'ils prendraient part aux emprunts intérieurs, si Ton convoquait leur diète, quitte à la renvoyer sans lui permettre d'autre besogne que le vote des impôts. En décembre 1904, la diète fut convoquée. En avril 1905, brusquement, on vient de la renvoyer; on a dû lui faire de grandes concessions sur le régime de tyrannie militaire et de dictature installé depuis avril 1905; mais elle continue de réclamer le retour pur et simple aux institutions légales d'autrefois. La veille de sa clôture, elle signait une adresse à son « Empereur et Grand-Duc » :
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Très puissant et très gracieux Empereur et Grand-Duc,
Lorsque les États de Finlande se réunirent au mois de décembre dernier, sur la convocation de V. M. I. pour la diète qui va se clore, ils ont considéré comme un devoir impérieux de s'adresser à V. M. I. pour lui exposer la nécessité de restaurer le régime conforme aux lois constitutionnelles et de rétablir l'ordre légal.
Dans des conditions normales, la représentation nationale, quand elle entre dans l'exercice de ses fonctions, est absolument certaine que le pouvoir gouvernemental s'exerce conformément à la constitution et que, par suite, 1rs lois nouvelles à la création desquelles la représentation est appelée a prendre part, prennent place dans un ordre juridique assuré, et que les ressources du trésor sont employées pour le bien du pays. Ces conditions indispensables à un travail parlementaire n'existaient pas quand les États se réunirent; et ceux-ci ne négligèrent pas d'attirer là-dessus l'attention de V. M. I.
Les décisions prises par V. M. I. le 29/16 mars au sujet de la question militaire et de la situation juridique des magistrats ont amené une amélioration sensible et ont été regardées comme un présage favorable. Mais la certitude indispensable n'existe pas encore. L'ordonnance de dictature du 2 avril 1903 continue de menacer l'ordre légal et le l»nn des citoyens. Les garanties contre les abus des fonctionnaires manquent tant que le droit d'accusation est limité par les nouvelles dispositions et que les gendarmes russes sont employés dans des fonctions finlandaises. Dans plusieurs branches de l'administration régnent le désordre et l'arbitraire, qui ne pourront disparaître que si les postes sont occupés par des Finlandais compétents et habiles. Le caractère national de l'administration publique est troublé tant que l'ordonnance sur l'emploi de la langue russe sera maintenu dans son extension actuelle.
Quand les États adressèrent à V. M. I. une pétition demandant l'ajournement de la diète à l'automne, c'était
dans la pensée que le gouvernement aurait ainsi Le temps de prendre au moins les mesures désignées comme pressantes dans la pétition du :>1 décembre, cl que les États, lorsqu'ils se réuniraientà nouveau <'ii automne, pourraient délibérer sur les projets de loi remis à la diète et examinés par les commissions dans la période précédente de la diète...
V. M. I. a jugé bon de repousser la demande d'ajournement de la diète, et d'en ordonner la clôture le 15 avril; cette décision n'a été communiquée aux États qu'avantliier. Pour éviter autant qu'il était en eux que des intérêts considérables ne restassent en souffrance par le fait que le budget des subsides et le budget du fonds des communications ne pouvaient être entièrement établis, les Étals se sont hâtés de prendre aujourd'hui, au sujet de ces affaires budgétaires, des décisions qui assurent provisoirement ces intérêts. Il est au pouvoir de V. M. [., par la convocation d'une nouvelle diète avant la fin de l'année, de rendre possible un règlement légal et complet du budget pour les deux années suivantes.
Très puissant, très gracieux Empereur et Grand-Duc,
En quittant leur tache, les représentants de la nation emportent la conviction que les déclarations faites par la diète au souverain du pays ont été nécessaires et ne resteront pas infructueuses. Le dessein des Etats a été de mettre en pleine lumière les abus qui se sont introduits dans la vie publique, de façon à permettre de juger clairement les causes et les effets. Les États l'ont fait sans réserve, dans l'espoir que V. M. I. prêtera l'oreille à leurs déclarations unanimes et prendra, dans les questions pendantes, des mesures propres à créer en Finlande une ère d'ordre, de calme et de bonheur.
Et pacifiquement, légalement, la Finlande reprit sa résistance passive. Mais les exemples de Schauman et de ses émules commencent à susciter un « parti de
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résistance active » et, dans la dernière fédération de toutes les forces révolutionnaires et réformatrices de la Russie, ce parti finlandais vient de prendre place. Encore quelques années, quelques mois peut-être, et le tsar, au lieu d'une Finlande loyaliste, travailleuse, utile à elle-même et à l'empire, n'aura plus qu'une province en révolte ou travaillée de sectes révolutionnaires.