‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 25 sur 33 · ARMÉNIE · texte numérisé non relu

ARMÉNIE

Groupés autour du patriarche suprême de leur religion grégorienne, du catholicos arménien qui réside en territoire russe à Etchmiadzin, les Arméniens de Russie furent jusqu'en 1881 sujets loyaux de l'empire, collaborateurs et môme propagandistes efficaces de l'influence russe au dehors. Ils fournirent à Pétersbourg des soldats, des administrateurs, de grands hommes de paix et de guerre : Loris Melikof était arménien; les généraux Lazaref, Alachef, Tergoukasef, etc., étaient arméniens. De Turquie et de Perse, les Arméniens affluaient vers le Caucase russe et venaient prendre la place des Tcherkesses et Lazes musulmans, qui émigraient aux terres du Khalife.

Mais, en 1881, le slavisme s'installa au gouvernement de Tiflis ; de 1881 à 189G, il fut tenu en bride par la fermeté et la droiture d'Alexandre III ; depuis 189G, la faiblesse de Nicolas II laissa libre carrière aux fantaisies du prince Galitzine. On commença par fermer les écoles et les bibliothèques arméniennes; on persécuta les sociétés de bienfaisance; on supprima les journaux. Un beau jour on annonça que tous les biens

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de l'Eglise arménienne étaient confisqués, livrés à la bureaucratie russe (10 juin 1903).

Celait un vol manifeste et un vol international, si Ton peut dire. Appartenant à l'Église arménienne du monde, et non pas de Kussic seulement, ces biens avaient été acquis au long des siècles, mais durant le xi\° surtout, par les legs, dons, fondations, etc., de tous les Arméniens de Turquie, de Perse, d'Angleterre, d'Amérique et de France. Ces biens ne devaient servir qu'à l'entretien du culte et de l'enseignement arméniens. L'orthodoxie et la russification les « annexaient » au budget de l'église et de l'école russes.

Les Arméniens tiennent à leur religion et à leur langue. Et les Arméniens sont des compagnons moins patients que le Finlandais. Leur catholicos ayant vainement essayé des suppliques, la nation s'organisa pour une résistance révolutionnaire, que vint faciliter la guerre mandchourienne. Le « tyran » Galitzine fut exécuté comme le tyran Bobrikof. Dans le Caucase entier, musulmans et chrétiens, Lazes et Géorgiens, Arméniens et Tartares, réunis en conciliabules, se jurèrent un appui réciproque pour le jour prochain où la guerre viderait le pays de ses garnisons.

Alors Pétersbourg réveilla contre l'Arménien, bourgeois, citadin, capitaliste, chrétien, le fanatisme du Tarlare paysan, ouvrier, musulman. On arma les Tartares, on leur donna le signal du massacre; dans les grandes villes de Transcaucasie, nos consuls

LE.MPIRE RUbSE. 1*

SMJ L'EMPIRE ftUSSE ET LE TSARISME

français revoient aujourd'hui les mêmes scènes et reprennent le même rôle qu'en Arménie iurque autrefois. Notre consul à Bakou, M. Claine, a dû soutenir un siège dans sa maison, où quarante Arméniens s'étaient réfugiés : la foule tartare, conduite par des policiers en uniforme, voulait les brûlerou les pendre. Le 12 décembre 1903, le catholicos arménien écrivait à Nicolas II :

Qu'il me soit permis, Sire, d'ouvrir mon cœur devant V. M. et de Lui exprimer la grande douleur qui m'étreint et que j'espérais pouvoir exposer personnellement aux pieds' de Votre glorieux trône. Vieillard de qualre-vii quatre ans, je m'étais décidé à un voyage lointain dans l'espoir de me présenter devant la personne auguste de V. M.; mais, hélas! j'ai trouvé fermé pour moi l'accès de votre trône.

Une lettre officielle de M. le ministre de l'Intérieur m'informe que V. M. a bien voulu accorder son attention à mes actes, et qu'ils Lui ont semblé des preuves d'insoumission. Non, Sire! La justice du Tsar est sacrée pour moi. Le jour solennel de mon sacre, j'ai été invité à jurer devant l'autel, en baisant la Croix et l'Évangile, fidélité et obéissance à l'Empereur. Le môme jour, j'ai juré également d'être le gardien fidèle de notre Église et de ses droits. Cet engagement fait de moi, non pas le maître absolu de l'Église, mais un simple gardien de ces biens dont l'Église arménienne, dans son entier, est l'unique propriétaire.

L'Église arménienne a invariablement joui de la haute protection de vos augustes ancêtres qui, du haut de leur trône, reconnaissaient ses droits inaliénables. Croyez, Sire, l'humble serviteur de l'autel, qui se trouve au bord de la tombe et qui Vous dit : « Jamais ni lui, ni son clergé, ni ses ouailles, n'ont pensé à Vous désobéir, à Vous, l'oint du Seigneur. »

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Sire! c'est avec mes ouailles des contrées les plus diverses de l'univers que j'adresse cette humble supplique : que cette coupe soit écartée de mon Église! Cette missive terminée, j'ai pénétré avec tous mes frères dans le temple du siège suprême; j'ai placé ma missive sur le sainl autel cl j'ai ardemment prié Notre Seigneur de prolonger les jours de V. M. et d'étendre sa bénédiction sur Votre auguste famille.

Je suis l'aflligé

Morditch, catholicos de tous les Arméniens.

Le catholicos traduisait les sentiments de la grande majorité des Arméniens. Mais ici, comme en Pologne et dans le territoire juif, une alliance intime des intellectuels et des prolétaires avait amené la formation d'un parti révolutionnaire, qui ne trouvait de réel appui que dans les mécontentements religieux de la foule. Si le tsar eût restitué les biens volés, rendu les écoles et les fondations confisquées et assuré aux Arméniens, un minimum de tolérance religieuse et linguistique, il est probable que cette Arménie russe serait redevenue la plus tranquille, la plus obéissante des provinces de l'empire. Au lieu de pacification, les russificateurs organisèrent le massacre. On lit dans le Pro Armenia des 15 avril et 1 ' mai 1905 :

Bakou date d'un quart de siècle à peine — j'entends .«•il. ville industrielle. Le développement de cette eité américaine, poussée en pleine Asie, commença lors de la découverte des nappes de pétrole et fut si rapide qu'au bout de quelques années la population avait quintuplé. Elle est aujourd'hui d'environ 130 000 habitants; les Tatais et les Persans forment l'élément musulman de

Bakou et comptent dans ce chiffre pour un peu plus de la moitié. Le reste de la population se répartit entre les Arméniens pour la majorité, les Allemands et les Rosses pour une faible quantité. Il y a aussi quelques Suédois, quelques Anglais et quelques Américains. La population ouvrière des usines de pétrole est presque tout entière arménienne ou tatare. Le commerce se partage entre les Musulmans et les Arméniens.

A l'origine du développement industriel de Bakou, l'élément musulman vivait séparément, derrière les murs de la vieille ville tatare qui subsistent encore. Mais, peu à peu, les intérêts rapprochant les races, les affaires commerciales primant les préjugés religieux, la « ville tatare » abrita des Arméniens et des Russes, de même que dans les quartiers arméniens ou russes vinrent s'installer de nombreuses familles musulmanes. Dans les c« bazars » le même mélange eut lieu et l'on pouvait voir, avant le G 19 février dernier, de nombreux marchands arméniens voisinant paisiblement avec leurs concurrents musulmans. On ne saurait donc prétendre qu'une haine de races ou de religion existât entre cette population active qui n'avait jamais été troublée par aucun conflit grave.

En janvier dernier, d'importantes grèves avaient eu lieu. Les manifestations survenues pendant ces grèves donnèrent une fois de plus à l'administration l'occasion de faire massacrer par ses Cosaques quelques centaines d'ouvriers. Le travail repris, la population ouvrière arménienne, la seule qui soit soumise au service militaire, s'émut à l'annonce d'une mobilisation de réservistes destinés à renforcer les troupes de Mandchourie. Le Parti révolutionnaire arménien engagea les ouvriers à ne pas se présenter aux appels gouvernementaux et à résister par la force en cas de brutalités policières. Les Tatars semblaient se désintéresser de la question, n'étant point soumis au service militaire.

Mais pendant ce temps, le gouvernement faisait « travailler » les Musulmans par certains agents, mollahs ou séids, ayant pour mission de ranimer chez ces gens

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simples et encore à demi sauvages, un fanatisme qui semblait éteint depuis longtemps. Des Musulmans dignes de foi ont affirmé que dans les mosquées de Bakou, depuis la lin de janvier, on répétait sans cesse que les Arméniens voulaient faire une révolution, renverser le tsar, être les maîtres et tuer tous les Musulmans.

Il semble d'ailleurs que des Tatars riches et influents, comme le millionnaire Hadji Zeïnal Abédide EaghiefT, propriétaire du journal Kaspi, et le sieur Agaïeff, écrivain tatar, tous deux panislamistes enragés, se soient faits les complices du gouvernement russe, en encourageant la basse classe tatare à se ruer contre les Arméniens. Afin de compléter son œuvre, le gouvernement local — c'est un fait acquis et indiscutable — faisait distribuer, quelques jours avant le 6/19 février, des revolvers, des fusils de guerre et des cartouches à tous ceux des Tatars qui en demandaient. Le 6/19 février, vers sept heures du soir, dans le quartier Chcmakinska, quartier où vivent côte à côte Arméniens et Musulmans, des coups de feu éclatèrent. Quelques minutes après la fusillade fut générale. On pouvait croire que toute la ville y prenait part. Jusqu'à deux heures du matin, la fusillade fut ininterrompue. Le rebut de la population tatare commençait la besogne à laquelle elle était depuis longtemps préparée par les autorités. Les bandits lâchés à travers les rues massacraient les Arméniens sans défense qui rentraient paisiblement chez eux. En ce premier soir de massacre, les assassins opéraient ainsi : dissimulant leurs armes sous leurs vêtements, ils s'approchaient des passants et leur demandaient : « De quelle nation êtes-vous? » Les Arméniens répondaient sans défiance : « Nous sommes Arméniens. » Ils étaient tués sur place. Les vieillards, les femmes et les enfants ne trouvaient pas grâce devant les brutes armées. Les cadavres dévalisés étaient laissés au milieu de la rue.

Le lendemain 7/20, au matin, dans les quelques grandes foies du cœur de la ville, rien ne laissait deviner les effroyables serins de la nuit précédente. Mais peu à peu on les apprit et une panique bien compréhensible s'empara

de tous. Les magasins fermèrent rapidement et les gens rentrèrenl précipitamment chez eux. A neuf heures du matin, les massacres recommencèrent avec plus d'acharnement. Les boutiques du bazar étaient fermées; mais à chaque porte entre-bâillée un bandit veillait et sans bouger de place tuait les passants arméniens. On peut dire sans se tromper que tous les petits épiciers, boulangers et cordonniers tatars, dont les boutiques sont situées au carrefour Vraugelskaia et Ghemakinskaia (la rue principale du bazar), sont tous des assassins et que pendant ces trois jours de massacres ils ont abattu plusieurs centaines de personnes.

A quelques pas de ce carrefour se trouve le vice-consulat de la République française. Le consul, M. J. Glaine, s'étant vu refuser par le Gouverneur deux Cosaques pour sa protection personnelle, faisait lui-même la faction sur son balcon et sur son toit pour prévenir toute attaque. Une quarantaine d'Arméniens, hommes et femmes, s'étaient réfugiés dans la cour du Consulat, en proie à la plus vive terreur. La situation était d'autant plus périlleuse que le Consulat de France n'est point un immeuble séparé et bien distinct, mais un simple appartement dans uue maison arménienne. Cette maison a été criblée de balles par les Tatars et l'on y peut voir les traces de la fusillade.

C'est à la porte de cette maison qu'un Arménien, ayant obtenu une escorte de quelques Cosaques, fut rançonné par ces Cosaques d'une façon révoltante. Quand les soudards eurent vidé le porte-monnaie de l'individu qu'ils étaient chargés de protéger, ils détalèrent au plus vite.

Le concierge, ayant barricadé la porte, tardait à l'ouvrir; les boutiquiers tatars de l'angle de la rue menaçaient le pauvre Arménien, mais n'osaient pas tirer de peur d'atteindre M. Claine, consul de France, qui était post'i à son balcon. Les assassins faisaient signe à M. Claine, qu'ils connaissaient, de rentrer dans sa maison. Mais celui-ci ne tint aucun compte de leurs signes et resta au balcon jusqu'à ce que son voisin fût rentré.

Dans le bazar même, c'était un carnage. Les commor-

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çants arméniens venus comme à l'habitude pour leurs affaires sont tous tués et leurs boutiques dévalisées. J'ai visité ces pauvres échoppes où la dévastation el la mort «ml passé. Les portes sont brisées, les fenêtres enfoncées, les meubles mis en pièces; sur les murs et sur le sol, des traces sanglantes, des morceaux de cervelle humaine...

A mesure que la journée s'avance, la tuerie augmente d'intensité. Ne trouvant plus de victimes dans les rues, les Talars s'attaquent aux maisons arméniennes, tirant d'abord aux fenêtres, puis enfonçant les portes et accumulant devant l'escalier toutes les matières inflammables qu'ils trouvent cà leur portée, enfument les gens réfugiés au premier étage. Les habitants qui tentent de s'échapper quand même, sont tués à coups de revolver ou de poignard, les autres périssent au milieu des flammes.

Le 8/21, les massacres, les pillages et les incendies continuent. La nuit du 8/21 au 9/22 est particulièrement terrible : on peut se croire dans une ville investie par l'ennemi. La fusillade ne cesse point. On se demandera ce que faisait pendant ce temps le gouvernement local et à quoi il employait les agents de police et les Cosaques qui avaient si bien su réduire l'énorme mouvement gréviste de janvier dernier. Nous répondrons en reproduisant ici une série de documents officiels, qui suffiront à établir la mauvaise foi et la complicité du gouvernement pendant ces horribles journées, et une série de dépositions recueillies par la société des avocats de Bakou, constituée en commission d'enquête.

Commission d'enquête des avocats de Bakou sur les événements des 6/9 février 1905

Tifîis, le 43/26 février 1905. Madame Joséphine Conblu, Française, demeurant à Tiflis, Golondusny, 15, dans l'appartement Sanocitch. — Je suis arrivée à Bakou le mardi 2 février et suis descendue chez M. Fiétas, habitant rue Tatarskaya, dans la maison du musulman Galieff-Alieff. Dans ce logement habitent Fiétas père et sa fille; tous deux donnent

des leçons de français pour gagner leur vie; ils vivent dans une seule chambre. Le but de mon voyage à Bakou était de trouver des leçons de français. Le dimanche 0 février, à six heures du soir, mon ami, l'ingénieur Osepian, est entré chez moi tout pâle et m'a dit que, sur tout le parcours qu'il aV'».it fait pour venir, des groupes de Tatars le poursuivaient et tiraient sans cesse sur lui. Après Osepian, un des fils du propriétaire est arrivé en coup de foudre et, s'adressant à nous, nous demanda : « Qui êtes-vous? » Nous avons répondu : « Nous sommes des Français. » — « Vous avez ici un Arménien », dit-il. — « Non, m'écriai-je, nous sommes des Français et lui, en indiquant Osepian, c'est mon mari; si vous le touchez, je le ferai savoir immédiatement au consul français pour qu'il le défende. »

Ayant cru mes paroles, le Tatar a commencé à me raconter qu'il regrettait beaucoup de verser le sang arménien, qu'en effet les Arméniens vivaient amicalement depuis des siècles avec les Tatars : « C'est la police qui nous a permis de tuer les Arméniens et de les piller. »

Je reconnais que ce Tatar, qui neus disait tout cela, a caché beaucoup d'Arméniens et m'a sauvée de la mort : il injuriait les Tatars qui prenaient part au pillage et aux tueries et il les dénonçait. Cette conversation avec le Tatar s'est passée en présence de nous, Fiétas, Osepian et moi. Des fenêtres de notre appartement, je voyais les soldats et les Cosaques, les poches pleines de bouteilles de vodka, se promenant dans la rue. Ils rencontraient les Tatars portant des fusils, riaient, fumaient des cigarettes, parlaient d'une façon très délurée, pendant que tout autour gisaient les cadavres des Arméniens.

Le 49 février j3 mars 1905, moi, Marcus Partnof, commerçant, demeurant à Bakou, rue Staro-Politzeiskaya, maison Lazaref, déclare ce qui suit :

Mardi 8 février, entre dix et onze heures du matin, j'ai quitté mon appartement et je me suis dirigé vers la pharmacie Morawsky. En passant rue Nicolaewskaya, je vis qu'on tirait des fenêtres d'un hôtel musulman, situé dans

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la maison AchoumofF, sur un Arménien qui passait dans la rue. Au même moment, des Tatars ont commencé à tirer des fenêtres d'un café arménien.

De peur d'être atteint par les balles, je suis revenu sur mes pas et au coin de la rue Nicolaewskaya et du passage Kalantarof, j'ai rencontré deux ofliciers et quelques soldats, devant lesquels d'ailleurs s'est déroulé le fait que je viens de décrire. M'adressant aux officiers, je leur dis : < Messieurs, il est donc impossible d'arrêter ces infamies? Comme vous le voyez, personne ne peut, en sécurité, traverser la rue. »

Un de ces officiers, qui portait des épaulettes à deux étoiles avec le numéro « 21 » me demanda : « D'abord, qui êtes-vous? » Bien que je sois Juif, je répondis que j'étais Allemand. L'officier me dit alors : « Eh bien! vous plaignez ces Arméniens? Us sont devenus bien trop nombreux depuis quelque temps : il faut laisser qu'on les nettoyé un peu.»

Le second ofiieier avait des épaulettes à quatre étoiles et le numéro « C6 ». Je ne connais pas les noms de ces officiers, mais je suis sûr de les reconnaître si on me les présente. J'ajoute que l'officier à quatre étoiles avait une tache rouge sur la joue gauche.

lion ami Abram Schaffer, qui habite la Forteresse et qui a son magasin au passage Kalantaroff, m'a déclaré avoir entendu un colonel dire à des officiers qui l'entouraient : « Messieurs, on a laissé les Tatars s'amuser trois jours, cela suffit. »

Siyné : Marcus Partnoff.

Déposition de Kévork Isncvitch Avétissoff, commerçant de Bakou, y habitant à V angle des rues Kameniskuya et Tatarskaya, maison des frères Avelissoff. Son bureau se trouve dans la maison Sultanoff.

Quand les Tatars ont vu que personne ne sortait plus des maisons et qu'ils ne pouvaient plus tuer dans les rues ils ont commencé à incendier les habitations. La première

maison qui a été incendiée esl celle on habitait Alexandre Adamofï. De notre balcon nous avons d'abord vu les Ta tara tirer sur celte maison, de la rue et des toits voisins, puis ils mirenl le feu. Lès gens enfermés dans la maison devaient donc être ou bien brùl«'s vifs ou bien tués à coups de fusil s'ils tentaient de s'échapper.

L'indifférence et le sang-froid coupables de la police et des soldats nous ont convaincus que le massacre des Arméniens sans défense a été prémédité et organisé.

Le matin du 9 février, à sept h. et demie, j'étais en train de m'habiller quand on sonna à notre porte. Nous étions tous terrifiés, pensant qu'on venait pour nous incendier. Notre domestique regarda par une fenêtre et me dit ensuite que des Tatars m'appelaient.

Je me mis à la fenêtre et demandai à ces gens ce qu'ils voulaient. Ils me répondirent de leur donner de suite la somme de 500 roubles.

Je réponds que je n'ai pas cette somme à la maison. Quelques-uns d'entre toute cette foule armée veulent quand même cette somme de suite, mais les autres consentent à accepter les objets de valeur en or ou en argent qui sont en ma possession. A ce moment un des Tatars, s'avançant vers moi, décharge son revolver; mais, ayant vu le mouvement, je me retire de la fenêtre sans être atteint. Ma femme et moi trions alors nos objets de valeur : cuillers, sucriers en argent, croix en or, porte-monnaie en argent, etc., et nos servantes russes, Natalia Feodorovna Sorokmir et Antonina Feodorowna Gardéièfa, portent ces objets aux Tatars. Mais les Tatars voyant que parmi ces objets il n'y avait pas de montres en or ni de bagues avec brillants, réclament ces choses sous la menace d'incendier la maison. Mais à ce moment, M. Achouroff, un Tatar, arrive, disperse la foule des bandits et nous sauve ainsi la vie.

Pour expliquer les causes de ces terribles massacres et de ces incendies, je dois faire les observations suivantes :

1° Il ne pouvait pas exister de haine nationale entre les Arméniens et les Tatars parce que les deux tiers d'entre eux ont ensemble des affaires commerciales;

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2° Depuis plus d'un siècle les Tain rs n'ont jamais attaqué les Arméniens;

3° Des milliers d'ouvriers Tatars travaillent chez des Arméniens (dans notre usine tous les ouvriers sont des Tatars) ;

4° Des milliers d'Arméniens habitent dans des maisons tatares. S'il y avait une haine nationale, les Tatars auraient massacré les Arméniens qui habitaient chez eux. Ce n'est pas le cas, puisque, au contraire, beaucoup d'Arméniens ont été sauvés par des Tatars.

o° L'indifférence criante de la police et des soldais a beaucoup encouragé et excité les Tatars, qui voyaient dans cette indifférence une approbation à leurs actes.

6° Les Tatars ne sont pas incapables de comprendre la signification de cette conduite de l'Administration, puisqu'ils ont vu comment, l'an passé, lorsque le gouvernement a séquestré les propriétés des églises arméniennes, sans déclarer la ville en état de siège, la même Administration désarmait en plein jour les Arméniens, sans aucun motif, leur enlevant môme jusqu'aux cannes.

Aujourd'hui, les Tatars sont libres dans les rues, le fusil et le revolver à la main, tuent les gens en plein jour, incendient les habitations sans que la police ou les troupes ne bougent.

Signé : Kévork Isaévitch Avétissoff.

Telle fut, d'après des témoins irrécusables, ces journées des 6 et 7 (19 et 20) février. Le correspondant du Pro Armenia continue :

Mais le lendemain, les jeunes gens arméniens, armés de pistolets et de quelques fusils qu'ils avaient hâtivement ramassés un peu partout, descendirent dans les rues que parcouraient des bandes armées et des Tatars. La police et les Cosaques, jusqu'alors inactifs, et qui se contentaient de regarder en spectateurs désintéressés, cherchèrent à désarmer les Arméniens; ceux-ci — quarante à cinquante combattants — devaient faire face à un double danger :

il leur fallait éviter de tomber entre les mains de la force publique et tenir tète aux bandes «les massacreurs. Malgré des conditions aussi défavorables, malgré leur nombre restreint, ils prirent l'offensive et l'aspect des choses changea immédiatement. Après avoir tiré quelques salves çà et là sur les Tatars armés, ils s'avancèrent en petits groupes et vers la fin de la journée, le 8/21 février, les Tatars étaient déjà chassés de toutes les rues avoisinant l'église arménienne, la place « Parapet » et la gare. Si courageux pour massacrer les femmes, les enfants et les gens sans armes, les Tatars filaient en hâte devant une bande armée, même de trois ou quatre personnes, qui pouvaient tirer. Dans la nuit du 8/21 au 9/22 février, la situation des Tatars devenait tellement grave, qu'ils n'osaient déjà plus s'aventurer vers les parties de la ville où il y avait des combattants arméniens. On ne les voyait que dans les quartiers les plus éloignés.

Le mercredi matin, 9/22 février, les Arméniens s'avancent vers les quartiers, et dispersent sur leur route des bandes tatares fortes de 40 à 50 personnes, délivrent dans une maison arménienne près de 70 personnes, femmes, enfants, vieillards, qui étaient sur le point de tomber aux mains des assaillants et d'être massacrés.

Les représailles furent sanglantes : le nombre des cadavres tatars augmentait dans les rues à chaque instant et l'acharnement des Arméniens rendait la situation des plus critiques. C'est alors que le mercredi 22 février, à midi, les notables tatars coururent en hâte chez le gouverneur en le suppliant de mettre fin à ces horreurs. C'étaient les mêmes notables qui, au début, à toutes les demandes et supplications des Arméniens, répondaient « qu'ils ne pouvaient rien faire, qu'il n'était pas en leur pouvoir de faire cesser les massacres ». Le gouverneur invita les Arméniens à se réunir chez lui pour faire une procession de la paix. C'était le tour des Arméniens à répondre qu'ils ne pouvaient rien faire contre les Arméniens exaspérés. La réponse n'était pas au gré du gouverneur. Immédiatement les Cosaques arrivent, entourent les

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Arméniens de marque, et c'est ainsi escortés qu'ils font la procession de réconciliation après quatre jours de tuerie voulue, organisée et dirigée. In jour après la réconciliation, arriva le prince Amilakvari qui prit en mains le gouvernement local et proclama l'état de siège.

Aussitôt le calme rétabli, le Comité révolutionnaire arménien de Bakou adressait aux Tatars la proclamation suivante :

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