‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 26 sur 33 · AUX TATARS DE BAKOU · texte numérisé non relu

AUX TATARS DE BAKOU

Notre ville a été le théâtre d'actes sanglants et honteux. Nous avons été pendant quatre jours les spectateurs et les complices involontaires d'un fratricide insensé et ignoble. Le sang des innocents coula à flots; beaucoup de victimes tombèrent. Le voisin s'arma contre son voisin et le carnage commença, sauvage, honteux.

Sur qui pèse la responsabilité de ces journées terribles? nous y reviendrons un peu plus tard.

Maintenant, nous saluons de bon cœur la paix rétablie et nous désirons qu'elle soit solide et durable, car nous devons savoir que nous n'avons aucune raison de nous lever les uns contre les autres. Nos intérêts ne sont pas contraires et, si nous avons eu recours aux armes, c'est parce que nous y étions forcés pour défendre notre vie, notre honneur et nos biens.

Mais aussitôt que le premier appel à la paix fut donné, nous avons, le cœur allégé, quitté nos armes rougies par le sang de nos voisins. Nous n'étions pas assoifTés de ce sang et nous n'en serons jamais assoifTés.

Nous nous rappellerons, avec dégoût, les jours qui viennent de se passer, et nous déploierons tous nos moyens et toutes nos forces pour qu'ils ne se répètent plus. Nous vous invitons, vous, les mahométans, à la réconciliation. Ne cherchez pas votre ennemi là où il n'est pas; n'employez pas vos armes à une besogne qui vous couvrira, non de gloire, mais de honte.

Cet appel ne fut pas entendu à Bakou seulement. Dans Loul le Caucase, les races et les religions hostiles semblèrent comprendre soudain le rôle ignoble que la bureaucratie essayait de leur donner les unes contre les autres. A Tiflis, Géorgiens, Arméniens et Musulmans de toutes races se réunirent dans la cathédrale arménienne pour un service funèbre aux victimes de Bakou. A la sortie, l'archevêque arménien monta dans la chaire extérieure; le moufli et le cheikhul-islam prirent place à ses côtés, et le moufli parla :

Nous sommes tous frères; nos différences de religions

ne doivent pas être une cause de haine. Nos pères et nos aïeux vivaient en paix; imitons-les. Nous n'avons tous qu'un ennemi commun, un seul : Cheitan (Satan), qui personnifie les forces des ténèbres; qu'il soit maudit.

Puis chrétiens et musulmans se rendirent à la mosquée où de pareils discours furent répétés... Le Satan contre lequel veulent, désormais unis, marcher les peuples du Caucase, est-ce seulement l'archange déchu, enfermé dans les profondeurs de la terre?

Suivant les théories slavistes ou slavophilos, la russification des peuples annexés a pour complément le maintien de l'autocratie, du tsarisme sur les peuples russiens. Le tsarisme, — c'est-à-dire la personnification en un tsar de toutes les forces sociales, l'union sur une seule tête de tous les pouvoirs politiques, militaires, civils et religieux, et, dans une seule rnain, de tous les instruments de la puissance, — le tsarisme, si l'on en croit lesslavophiles, serait le trait dislinctif, le caractère vital des communautés russiennes : ôtez ce caractère et l'organisme est mort.

Et les slavophiles bâtissent vingt théories historiques, philosophiques, théologiques, juridiques, pour montrer, une fois encore, combien la sainte Russie diffère en cela de l'impiété occidentale.

En sa décadence continue, l'Occident marche à la séparation de plus en plus grande et à l'antagonisme de tous les pouvoirs. Prônée par les philosophes fiançais du XVIIIe siècle, cette fiction révolutionnaire

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sVsl imposée à toutes les sociétés qui se disent modernes, comme si les principes directeurs des sociétés humaines ne devaient pas être aussi vieux que l'humanité. Exécutif et Législatif, Administratif et Judiciaire, Militaire et Financier, Laïc et Religieux', membre par membre, les Occidentaux amputent de ses organes le grand corps de la puissance politique; après un siècle de cette chirurgie, la tête couronnée du bonnet phrygien ou du diadème constitutionnel, toujours adhérente au tronc, mais privée de ses membres, n'a plus que paroles inutiles, regards sans gestes, cris de colère inefficaces, ou ridicules froncements de sourcils.

Ainsi apparaissent aux slavophiles nos républiques et nos royautés de l'Extrême-Occident. Ils ont un peu moins de mépris pour les empires de l'Europe centrale où le chef politique dispose encore de son bras droit, l'armée. Mais, seule dans le monde, la Russie leur présente un organisme complet, vivant de sa vie normale, éternelle, et conservant à la tête, avec le rôle dominateur, les fonctions essentielles et inséparables que, du jour de la création, le Seigneur lui avait données.

En 1896, M. Pobiedonostsef réunissait dans son Recueil de Moscou ses « pensées d'un homme d'État ». Traduit en français, ce livre parut chez nous sous le titre : Questions religieuses, sociales et politiques l. C'est là qu'il faut chercher la dernière formule du tsarisme.

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