Pohiedonoslsef, Questions religieuses, etc., p. 37 et
pourquoi cette forme île gouvernement a toujours été un phénomène passager et, à pari quelques rares exceptions, ne s'est maintenue nulle part; cela n'a rien d'étonnant. Le pouvoir politique est appelé h agir et à ordonner; ses actes sont des manifestations d'une volonté unique : sans cela, aucun gouvernement n'est possible l.
Les Russiens ont le bonheur d'obéir à une volonté unique; ils ont conservé cette notion juste que la loi est l'expression du commandement spirituel, et non la conciliation des intérêts contradictoires : « C'est celte conception de la loi qui lui donne son pouvoir sur nos consciences. Le type fondamental de la loi restera toujours le même : Tu honoreras ton père; tu ne tueras point; tu ne déroberas point. » Les Occidentaux méconnaissent ce caractère fondamental de la loi, s'embarrassent d'attendus et de considérants : en Russie, le tsar ordonne — comme Dieu, — et la loi est.
("elle théorie du tsarisme n'est pas le rêve d'un philosophe. Depuis vingt-cinq ans, elle est sinon la formule exacte, du moins l'idéal du gouvernement russe. Plus heureux que les Jean-Jacques, les Montesquieu ou les Aristote, M. Pobiedonostsef a pu faire passer dans la vie ses conceptions et ses désirs : procureur général du Saint-Synode, secrétaire et oracle du pouvoir spirituel, il a été en même temps le précepteur ou le conseiller des tsars Alexandre III et Nicolas II; il a eu deux règnes et plus d'un quart de siècle pour façonner son peuple, le maintenir —
1. I'obiedonostsef, Questions religieuses, etc., p. 37 et suiv.
pense-t-il — dans les traditions nationales et les vérités éternelles...
En ce dénier point, seulement, la théorie de M. Pobicdonosisef est sûrement une chimère : croire que le tsarisme fut toujours inhérent aux communautés russiennes, que tsar et Russie sont termes inséparables et qu'immuable à travers les siècles l'autocratie a toujours présidé aux destins du peuple russe, c'est méconnaître systématiquement toute rhislôiredc ce peuple.
Loin d'être un produit spécifiquement russe, on peut dire que le tsarisme fut, pièce par pièce, importé de l'étranger, que des nécessités extérieures l'implantèrent, puis en développèrent le rôle et les prérogatives, en firent la force ou la faiblesse suivant que ces nécessités extérieures étaient elles-mêmes pressantes ou relâchées. C'est là une vérité dont les libéraux russes ont fait dix fois la preuve, que M. Maxime Kovalewski en particulier a clairement exposée aux lecteurs français dans son livre Institutions politiques de la Russie.
Si nous voulions dans notre histoire de France trouver un symbole ou un résumé de la carrière du tsarisme, il faudrait penser à la suite de grandeurs et de décadences qui conduisirent Bonaparte, des humbles débuts de Brienne aux splendeurs d'Austerlitz, puis aux sanglants couchers d'Eylau et de Moscou, à la chute enfin de Waterloo.
LÉ TSARISME SIÔ
Ce pelit Corse, de race étrangère, venu d'outrc-mer et péniblement acclimaté à notre vie française, commença de prendre place en notre histoire quand le danger extérieur donna tout leur prix à ses capacités militaires. Puis la guerre étrangère ou civile lui fit de jour en jour une place plus grande, le hissa de grade en grade aux charges suprêmes, au pouvoir absolu, à l'empire héréditaire. Tant que l'ennemi du dehors continua de menacer les acquisitions territoriales et les conquêtes philosophiques de la France nouvelle, il se maintint sans peine à ce sommet vertigineux; il garda en ses mains vénérées l'épée, le sceptre, la main de justice, la plume et la croix, tous les instruments de la puissance temporelle et spirituelle ; il eut à son service tous les dévouements de la nation, put faire litière de ce qui n'était pas son intérêt personnel ou son caprice. Tant que cette menace étrangère parut instante, chaque bataille, chaque entreprise heureuse ou malheureuse ne fit que grandir le prestige et le pouvoir de ce maître.
Mais à mesure que la menace s'éloigna ou s'affaiblit, à mesure aussi que la folie impériale entraîna le héros vers la conquête du monde, et non plus vers la seule défense de la patrie, vers l'achèvement de sa grandeur, et non plus vers la protection des destinées nationales, on vit chaque bataille, chaque entreprise heureuse ou malheureuse marquer un degré de sa décadence, engloutir un morceau de son pouvoir, briser ou détendre l'une des prises qu'il avait sur le cœur du peuple. La chute vint aussi rapide, aussi
complète, que la montre avait été facile, enivrante. Et la France, qui dix ans avait attaché son destin au sort de cet homme, reprit la conduite de ses aiï'aires et la disposition de son avenir.
Ainsi, du tsarisme et de la Russie; mais les années «ont ici des siècles.
Il fut un temps où le tsarisme n'existait pas où la Russie, les peuplades russiennes existaient. Puis le tsarisme vint du dehors et péniblement s'acclimata en lerre russienne (vers le ixe siècle de notre ère). La menace de l'étranger mit en valeur ses capacités militaires, le rendit nécessaire, indispensable, en fît le chef de l'armée et de la justice, puis le maître absolu des corps et des âmes (ixe-xme siècles). Durant des siècles alors, il grandit ou s'affermit à la faveur de cette menace, gagna dans chaque entreprise heureuse ou malheureuse ses éperons, ses grades, son autocratie (xnr-xvne siècles). Durant des siècles ensuite, il confondit en son destin les destinées des peuples russes (xvne-xixe siècles). De Rourik à Pierre le Grand, il avait franchi les degrés de sa continuelle ascension : de Pierre à Catherine, il domina tout, couvrit tout des éclairs de sa foudre ou des rayons de sa gloire... Avec Alexandre 1er, une ère nouvelle s'ouvrit où sa puissance indiscutée sembla pourtant trouver des limites, et l'on commença d'entrevoir le terme de sa grandeur.
Il fut un temps où le tsarisme n'existait pas. Jusqu'au ixe siècle de notre ère, les tribus russiennes menaient une vie écartée, pacifique, dans leurs clairières dispersées, dans leurs forets trouées de grands (louves. Tels les Celtes dans les bois de la Gaule préromaine, ces Slaves (nous disent les auteurs byzantins) « vivaient dans les bois, sur le bord des rivières, en de petits hameaux, toujours prêts à changer de résidence ». (Iliaque clairière formait une famille ou un clan, dont les essarls mis en commun appartenaient à tous et à personne; jusqu'à nous la communauté russiennc gardera dans son mir cette tradition de la propriété banale.
Les clans se groupaient en pays ou cantons, — pagus, pays, disait le Gallo-Romain; volost,pagost, dit le Russien. — Ils n'avaient pas de villes fortes, ni de cités proprement dites; mais une enceinte de terres et de palissades, une goroditché, déserte en temps de paix, servait de refuge aux femmes et aux troupeaux en temps de troubles, de guerre civile ou étrangère : les Gaulois érigeaient de pareils oppida sur quelque éminence rocheuse, sur le bord escarpé de quelque rivière ou dans les marécages de la forêt.
Le clan russien avait son conseil des anciens ou des plus riches, des hommes influents, sa vetché, qui gouvernait le peuple et surtout apaisait les querelles. Pareillement le canton avait sa vetché élective ou héréditaire et, quand plusieurs cantons se fédéraient,
formaient un groupement en peuplade, — ce que les Romains appellent en Gaule un convenues, — c'était encore une assemblée qui dirigeait les Hommes du Champ, Poliens, les Hommes de l'Arbre, Drccliuncs, les Hommes du Nord, Sévériens, etc.
Parfois, sous la pression du besoin commun ou du génie individuel, un grand chef unissait plusieurs cantons, plusieurs peuples sous son autorité; son pouvoir personnel durait aussi longtemps que le besoin ou les succès qui l'avaient créé, puis tombait. Car ces peuples, nous disent les Byzantins, sont indociles et changeants : « Dès les temps les plus reculés, dit Procope, on les a toujours vus vivre en démocraties et discuter leurs aflaires en assemblées populaires. — Ils aiment la liberté, dit l'empereur Maurice, et ne peuvent souffrir de chefs absolus; il n'est pas facile de les soumettre », et l'empereur Léon conclut : « Ce sont des peuples libres, rebelles à toute sujétion. »
Rivalités de clans à clans, de pagosts à pagosts, de Poliens à Sévériens, de Voliniancs à Drevlianes; brigandage forestier et piraterie fluviale; guerres privées et publiques : l'anarchie permanente, ruinant tout sentiment de solidarité, mettait ces vaillantes et nombreuses familles à la merci de l'étranger.
Des mers d'Europe et des plaines d'Asie, les ennemis accouraient à la razzia d'hommes et de bétail, de bois et de grains : parles fleuves, c'était une invasion constante des navigateurs de la Baltique, de la mer Noire ou de la Caspienne, et des cavaliers de la steppe.
Seules, l'immensité de cette plaine plate, la profondeur des forêts et l'infertilité des sables méridionaux sauvaient les tribus russiennes de la conquête intégrale, de la servitude permanente, du sort que les Romains imposèrent à notre Gaule. Aucune vague humaine n'est de taille à submerger ce pays russicn : Darius, le roi des rois, et Napoléon, l'empereur des rois, doivent lâcher prise, revenir en arrière, même après une invasion triomphante et une longue marche en plein cœur du pays.
Au ixc siècle de notre ère, les Russiens du nordouest, ceux qui deviendront les Blancs-Russiens, sentent le besoin d'une organisation qui leur donne quelque paix civile et repousse les attaques de l'étranger. Dans leurs gorodilchés des lacs Ilmen et Peïpous, ils sont assiégés par les pirates varègues de la Baltique, déchirés et ruinés de rivalités et de dissensions : « Cherchons un prince qui nous dirige et décide selon la justice. » S'étant fédérés, — ajoute Nestor, le premier chroniqueur russe, — ils députèrent aux princes de la Varégie et leur dirent : « Notre pays est grand; tout y est en abondance, mais l'ordre et la justice manquent; venez en prendre possession et nous gouverner. »
Les Varègues donnèrent aux Russiens leurs premiers princes : ils implantèrent en terre russienne le premier germe du tsarisme; le tsar d'aujourd'hui
csl le continuateur direct dos Rourik et des Oleg. Si le tsarisme a développé ses attributions et acquis d'autres instruments de puissance, il a gardé les premiers instruments et les fonctions essentielles du pouvoir varègue : le sabre, la droujina et la main de j usficc ; la juridiction et le commandementdes armées.
Le prince varègue est d'abord un chef militaire, installé sur une terre conquise. Le sabre est le premier outil, le seul mainleneur de son pouvoir.
A la mode franque ou germanique, il lui faut une bande de fidèles, — sa droujina, — qui assure la durée, mais aussi partage les bénéfices de sa puissance et ne connaisse d'autre devoir que le dévouement à sa personne. Parmi les indigènes et parmi les él rangers, le prince recrute sa droujina d'hommes loyaux et vigoureux. Étranger lui-môme, il accueille volontiers les étrangers dont la race a quelque renommée d'habileté ou de vaillance. Jusqu'au milieu du xixe siècle, les tsars conserveront leur droujina étrangère et lui livreront leurs terres russiennes; mais suivant les siècles ils varieront le recrutement de cette droujina, prendront les soldats et les chefs à la mode du jour : des Grecs, des Italiens, des Mongols, des Polonais, des Français, des Allemands, des Suédois, des Suisses, des Roumains, des Arméniens, des Cosaques seront tour à tour les droujinniki des Wladimirs, des Ivans, des Pierres, des Catherines et des Alexandres. Alexandre III, le premier, ne voudra que des Russiens dans sa bande de gardes et de conseillers.
Le Russien attend deux services de son prince varègue : la défense du sol contre l'envahisseur et le
brigand, la défense du peuple contre les dissensions et mangeries civiles. Soldat au dehors, justicier au dedans, le prince varègue cumule les deux rôles de podestat et de condottiere, que les villes italiennes confiaient aussi à des étrangers, mais d'ordinaire partageaient entre deux hommes. Jusqu'à nous le tsar conserve et réunit si intimement ces deux attributions fondamentales que le théoricien du tsarisme proclamait tout à l'heure l'impossibilité de les séparer, de les discerner môme : la loi et le commandement du maître, la justice et la décision du prince sont, depuis les Varègues, termes synonymes dans le droit russien.
En retour, le Russien se charge d'entretenir richement le Varègue et sa droujina. Mais il entend garder ses biens et revenus, ses mœurs et habitudes, ses clans, cantons, peuples et assemblées. Il consent à abandonner ses goroditchês, qui jusqu'à nous subsisteront désertes et inutiles, et à s'enfermer en des villes permanentes, Novgorod, Pskof, Smolensk, etc., ceinturées de murailles, garnies de troupes étrangères, pourvues d'édifices et de marchés. Mais il transporte dans ces villes sa velché, son parloir des anciens : en face du prince et de la droujina, la vetché discute, marchande, et tâche d'obtenir au moindre prix les indispensables services du condottiere-podestat . Celte organisation nouvelle donne presque aussitôt aux tribus qui l'ont adoptée une telle supériorité sur
leurs voisins cl congénères qu'elles prennent le premier rang dans la nation; leur capitale du nord, Novgorod, devient la « mère de toutes les cités » ; de pioche en proche, les peuplades et goroditckés en Ire la Baltique et le Dnieper s'agrègent à cette Russie Blanche ou installent chez elles un prince de la famille de Rourik.
Pour ces guerriers et navigateurs du Nord, pour ces Normands de la Baltique, le Dnieper, chemin du midi, a deux attirances : les grands coups à échanger avec les Khazares, Pelchénègues, Hongrois et autres nomades de la steppe, et surtout les riches entreprises de commerce et de piraterie sur les fleuves et la mer Noire, vers la fabuleuse cité de l'or, de la soie, des femmes et du vin, vers les coupoles dorées de la cité-impératrice, vers Byzance.
Des traînages ou des portages faciles amènent les barques varègues, de rivières en rivières, de lacs en marais, jusqu'au Dnieper supérieur, au pont de Smolensk. Puis, sur les eaux rapides, elles fdent tout droit jusqu'au coude du fleuve moyen où les guerriers abandonnent la voie d'eau et prennent le chemin terrestre, bien plus court : là, s'est bâtie la ville du midi, Kief, où les Varègues s'installent cinquante ans à peine après leur premier établissement à Novgorod.
De la Baltique à Kief, cette Varégie russienne, toujours remuante, flottante, en barque ou en marche, descend, coule sans arrêt vers la mer de Byzance. Un siècle durant (862-972), la « course » vers Byzance est le rêve, la vie de toute la nation. Chaque peuple
russien embarque ou enrôle sous un capitaine varègue l'élile de ses guerriers. Par milliers, les troncs d'arbres creusés, les monoxyles sortent du Dnieper, écument la mer Noire, forcent rentrée du Bosphore et même de la Corne d'Or. Par centaines de milliers, si l'on en croit les auteurs hyzantins et les traditions russiennes, les cavaliers et fantassins dévalent à travers la steppe, franchissent le Boug, le Dniester, le Danube, le Balkan.
La vaillance russienne est d'abord irrésistible, en rase campagne du moins. Mais, à la longue, Byzancc a contre ces Barbares l'avantage de la civilisation, de la science, de l'habileté, du feu grégeois et des remparts de pierre. Contre ces demi-nomades, que mène à hue et à dia le caprice individuel de cent petits princes, elle a la supériorité de la centralisation, qui tourne successivement toutes ses forces contre chacune de leurs bandes. Elle a contre ces démocraties, toujours disjointes par les querelles, la cohésion de son autocratie. A la longue, Byzance l'emporte; du moins, les Russiens mesurent les avantages de l'organisation byzantine; pour la seconde fois, la conscience de leur infériorité nationale les met à l'école, à la discipline étrangère : de Byzance, le tsarisme va tirer un accroissement de forces et tout un arsenal d'armes nouvelles.
Car les Russiens sentent, au contact de Byzance, que la discipline varègue ne leur a donné qu'un
minimum de cohésion. Chacun de leurs peuples reste à L'écart el ne reconnaît que son prince particulier : leur nation est une poussière de peuples et de principicules rivaux. Chaque peuple est, en outre,
tiraillé cuire son prince et sa velcké; partout la discussion, l'obéissance marchandée ou la demi -ré voile; le prince, tant qu'il est jeune, heureux et vigoureux, a chance d'être obéi; mais, dès qu'il est faible ou malheureux, la vetclié l'expulse ou le met en tutelle. D'un prince à l'autre, les droujinas, instruments de pouvoir, changent de service et de fidélité, ne s'engagent qu'en des serments temporaires, menacent ou désertent à la moindre offense, au premier refus.
En regard de cette anarchie, quelle solidité oppose à l'assaillant le bastion compacte, sans fissure, de l'autocratie byzantine! Une loi, une foi, un César : groupée autour d'une dynastie sacro-sainte, liée par les crampons de fer du droit romain, cimentée parles dogmes et rites du christianisme grec, cette communauté byzantine semble aux Russiens le chef-d'œuvre de la politique humaine.
Surtout le caractère religieux de cette communauté orthodoxe séduit les princes varègues. Ils sont entourés de peuples ennemis, chez qui le droit divin donne aux chefs un pouvoir indiscuté. Khazares convertis au judaïsme, Bulgares et nomades convertis à l'islam, Polonais, Lithuaniens et Allemands convertis au catholicisme, chez tous leurs voisins, Dieu a délégué ses élus ou ses prophètes à la tête des nations, et les peuples obéissent sans récriminer à
ces oints ou à ces envoyés du Seigneur. Mais à Byzance quelle union plus étroite encore entre les choses du ciel et de la terre! et quelle union plus utile aux rois de ce inonde!
Musulmans, Juifs et Catholiques subordonnent la puissance laïque aux volontés cléricales. L'orthodoxie, au contraire, a gardé de la Grèce païenne la subordination complète du sacerdoce au magistrat. En convertissant leurs peuples à l'orthodoxie, les princes varègues comptent donner à leur puissance le même appui complet de la religion; comme les Césars de Byzance, ils deviendront des autocrates, des maîtres absolus, sans autre contrôle que leur conscience et leur foi, sans autre supérieur que la Trinité divine.
A Novgorod, le tsarisme avait reçu des Varègues le sabre et la main de justice; à Kief, il prend des Byzantins le sceptre et la croix. Jusqu'à nous, il restera le lieutenant, le truchement du Seigneur orthodoxe, et ses théoriciens se féliciteront à l'envi de riieureuse fortune qui le mit à l'école de Byzance, et non sous la férule du pontife de Rome. Écoutez M. Pobiedonostsef * :
La lutte entre l'Église et l'État dure dans l'Europe occidentale depuis des siècles. Le dernier mot n'a pas été dit et Ton ne sait encore à qui il appartiendra. Les deux adversaires s'observent en évaluant leurs forces et rassemblant leurs troupes. L'État s'appuie sur les représentants de la culture intellectuelle, l'Église sur la croyance des masses...
1. Voir dans les Questions religieuses, etc., tout le chapitre : C Église et l'état.
l'empihe russe. 19
200 L'EMPIRE RUSSE ET LE ISAiUSMB
Rien de pareil dans l'orthodoxie : « le pouvoir repose sur raccord spirituel entre le gouvernement et
le peuple, unis dans une môme croyance; toujours uni de cœur à L'Etat, le peuple supporte une quantité de charges, cède, abandonne beaucoup au pouvoir ». Dans l'orthodoxie, le clerc ne cherche pas tantôt à dissocier, tantôt à concilier le service de Dieu et le service de César; il n'a jamais considéré que l'un pût être séparé de l'autre, car César, héritier de Constantin, est le chef de toute hiérarchie civile et religieuse, l'intermédiaire indispensable aussi bien entre le Seigneur, dispensateur de la puissance, et les peuples, voués à la soumission, qu'entre le Seigneur, dispensateur de la vérité, et les clercs réservés à l'apostolat.
La hiérarchie, la « sacro-sainte » hiérarchie de Byzance est une, non pas double. En devenant les Constantin des peuplades russiennes, les princes de Kief doublent leur droujina d'une « chapelle » et leur force militaire, de l'autorité divine; si la vetché ose désormais opposer ses droits traditionnels aux décrets du maître, si la droujina ose invoquer ses privilèges et services; si le peuple se récrie aux exigences ou se rebelle aux caprices du chef, ce n'est plus seulement le sabre qui leur répondra : l'anathème sera sur eux et Dieu prendra toujours le parti de César.
C'est au début du xie siècle, autour de l'an mille, que les princes de Kief, en la personne de Wladimir, se convertissent à l'orthodoxie. Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils recueillent les bénéfices de
colle conversion et que peuples, vetchés et droujinas déposent toute prétention sous les pieds de l'autocrate. Car si le prince mesure les bénéfices de l'orthodoxie pour son pouvoir, la nation n'en perçoit pas encore la nécessité pour son propre salut : Byzancc n'est point si menaçante que sa discipline s'impose aux intérêts de tous et de chacun.
Les vieux cultes nationaux, les chênes consacrés au terrible Péroun, dieu du tonnerre, les vieilles Légendes de Biélibog, le dieu blancx de Tchernobog, le dieu noir, de Baba-Yaga et des autres dragons, des Roussalki, fées des eaux, des Vodianoï, génies des fleuves, des Liéchii et Domovoi, lutins des bois cl du foyer, tiennent aux cœurs populaires par les mille chansons qui jusqu'à nous en garderont le souvenir. Los princes peuvent abattre les chênes divins, et les clercs, exorciser les fontaines sacrées : le peuple, immergé dans les fleuves, baptisé en masse, restera huit ou dix siècles encore fidèle à ses croyances.
El les vieilles mœurs privées et publiques sont plus agréables que la contrainte nouvelle.
A ces mâles et bons ivrognes, qui librement pratiquent la polygamie et entretiennent, comme Wladimir avant sa conversion, cinq ou six femmes légitimes, trois cents concubines à Vichegorod, trois cents mitres à Bielgorod, deux cents encore à Berestof, l'orthodoxie veut imposer la continence du mariage monogame! à ces libres et turbulents guerriers, compagnons et conseillers bien plus que sujets et serviteurs de leur prince, l'obéissance passive, la discipline
monastique, les révérences et formules protocolaires! à ces chasseurs, Irappeurs, bûcherons de la clairière cl de la forêt, bateliers du fleuve et paires de la steppe, les écritures et impositions cadastrales, les recensements et paiements réguliers, la sacro-sainle bureaucratie! à celle nation de hameaux et de huttes éparses, la centralisation citadine et le joug de l'État!
Wladimir, baptisé sur les bords de la mer Noire, rentre à Kief en apôtre, isaposlolos. Quand il meurt (11)15), il a converti de gré ou de force des milliers de ses gens; il est devenu le Constantin russe, le renverseur, fouet leur et brûleur d'idoles; de nom, il est L'autocrate, le grand-prince de Kief. Mais durant des siècles, jusqu'à nous, le peuple dans ses chants et coules épiques ne le tiendra que pour le beau soleil de Kief, le héros mythique, solaire, fils ou successeur des anciennes divinités.
Après lui, Kief demeure la Byzance russe, et les maîlres de Kief se transmettent le titre de grand-prince. Mais, trois siècles encore, la foule des princes secondaires continue de partager la nation en cinquante, soixante communautés rivales, qui ne reconnaissent la suprématie de Kief que pour s'arroger le droit, quand meurt le grand-prince, d'imposer leur chef particulier à la métropole commune. Kief est le centre de la nation; mais, la nation n'étant que luttes et batailles, Kief est le champ clos où tous les braves se donnent rendez-vous; assiégée, prise, saccagée, brûlée, en deux siècles elle subit quarante maîlres.
Pour faire passer dans la vie nationale, dans les désirs et besoins du peuple l'autocratie qui n'existe que dans les rêves des princes, il faut une nouvelle intervention de l'étranger, un nouveau dressage des tribus russiennes, un nouveau changement du centre national.
En 12 ïO, les Mongols, se ruant de l'Asie à travers la steppe et les nomades, ruinent Kief qui ne sortira de ses cendres que pour tomber aux mains de la Pologne : jusqu'au xvnc siècle, jusqu'aux temps de notre Louis XIII, cette « mère des villes russiennes » et son pays de Petite-Russie, détachés du pays orthodoxe, resteront sous le joug mongol, puis catholique, ne seront que « marche » et place-frontière entre l'islam turco-mongol et le catholicisme polonais. En môme temps, la Russie Blanche est aux trois quarts soumise par les Lithuaniens et les Allemands; ces premières capitales et conquêtes des princes varègues sont détachées, elles aussi, du pays orthodoxe. Quelques villes fortes de l'extrême-nord maintiennent leur autonomie; Pskof et Novgorod demeurent des communautés russiennes, mais toutes leurs relations de commerce et tous leurs intérêts en font plutôt des républiques semi-occidentales, des villes de marché à la mode hanséa tique.
Le seul pays de Grande-Russie, la mésopolamie de clairières entre l'Oka et le Volga, autour des principautés de Sousdal, de Wladimir-sur-Kliazma, Tver,
Riazan, etc., devienl le refuge de la nation russienne el de la foi orthodoxe.
Par le fossé de l'Oka et par les bois profonds qui bordent la rivière, la Grande-Russie est tant bien que mal protégée de la cavalerie mongole qui ravage continuellement la plaine découverte. De toutes parts, l'orthodoxie en fuite accourt vers cet abri : parmi les princes de cette Grande-Russie, ceux de Wladimir-sur-Kliazma deviennent les grands-princes. Mais le Volga est une large route que, chaque été, remontent les barques et guerriers mongols; ils en onl le libre usage depuis qu'ils ont abattu le royaume bulgare sur le ileuve moyen et qu'ils ont établi sur le bas Ileuve leur camp de Saraï et leur Horde d'Or.
Au cœur de la clairière grande-russienne, le Volga chaque année amène ces pillards. Leur discipline est si forte, leur nombre si grand, leurs armement et tactique tellement supérieurs que rien ne peut leur résister; ils vont de fleuve en fleuve, par les portages, jusqu'aux abords des golfes bal tiques : Novgorod elle-même est rançonnée.
Les Mongols n'installent pas leur conquête à demeure dans ces clairières humides, froides, mal disposées pour leur vie nomade et la nourriture de leurs chevaux. Mais ils imposent leur suzeraineté et leur tribut. Ils laissent au paysan son champ, au bourgeois sa ville, au prince son domaine, à condition que chacun paie régulièrement la redevance, accepte les ordres du Khan et fournisse uu contingent à l'armée mongole.
Les Mongols sont les maîtres, les propriétaires; prince, bourgeois ou paysan, le Russien n'est plus que le tenancier. Une lettre d'investiture, révocable à toute heure, met ou maintient chaque année le prince au pouvoir. Un rôle annuel de recensement et de capitation donne aux villes et aux propriétés leur existence légale. Un fermier de l'impôt, appuyé d'un inspecteur [batkak) et d'un piquet mongols, vient chaque année lever les redevances et ne doit de compte qu'aux trésoriers du Khan. Sous cette exploitation étrangère, l'orthodoxie russe durant deux siècles et demi (1220-1470) a le sort donl patit encore, sous le joug ottoman, la moitié de l'orthodoxie levantine.
Vassaux du Khan de Saraï, arrière-vassaux du Grand-Khan de Karakoroum, les princes grands-russiens doivent comparaître en personne, à première sommation, devant le suzerain ou le souverain. Ils descendent le Volga, traversent toute la steppe asiatique, voyagent durant des mois pour venir au pied du trône s'agenouiller, s'aplatir, « battre du front », rendre l'hommage ou des comptes, quémander une lettre d'investiture, une remise de dîmes ou de contingent. Le Mongol suscite parmi eux les délateurs, et tous cherchent en ce métier une extension de leur domaine aux dépens de leur voisin.
L'un d'eux se distingue bientôt par sa bassesse plus humble, ses délations plus constantes, ses protestations et ses preuves de fidélité au conquérant. Durant le xir" siècle, sous l'ombre de Wladimir et de
'iOf. L'EMPIRE RUSSE ET LE TSARISME
Sousdal, une bourgade a grandi dans un coin de la forêt, autour d'une église consacrée au Sauveur des
Pins : un principicule s'y installe vers le début du xme siècle, se fait l'homme-lige de Mongols et, grâce à la faveur des Khans, tire au premier rang des villes et principautés russicnnes cette pauvre clairière de Moscou.
« Les princes de Moscou prirent l'humble titre de scrvileurs des Khans et c'est par là qu'ils devinrent de puissants monarques », dit Karamzine, historien slavophile, patriote, loyaliste. Et M. A. Rambaud — en cette classique Histoire de la Russie, que l'on ne saurait suspecter de haine envers les peuples russiens ou le tsar — ajoute :
Autour de Moscou, acheva de se former sous le joug mongol une race résignée, patiente, énergique, faite pour endurer la mauvaise fortune et profiter de la bonne. Là, grandit une dynastie de princes politiques et persévérants, prudents et impitoyables, de triste et terrible mine... Les princes de Moscou ont surtout agi par l'intrigue, la corruption, l'achat des consciences, la bassesse devant les Khans, la perfidie envers leurs égaux, le meurtre et la délation : ils furent à la fois les policiers et les publicains des Khans '.
Le prince de Moscou, en effet, prend à ferme l'impôt mongol, non seulement dans son propre domaine, mais encore sur toutes les terres russiennes du nord. Il devient aussi le grand inspecteur et délateur, le baskak de ses voisins; et riche, bien en cour de Saraï,