A- Rambaud, Histoire de la Russie, p
beau-frère du Khan, il reçoit le titre de grand-prince, que lui assure l'appui de contingents mongols et qu'il fait valoir à la mode mongole, en pliant son peuple et ses vassaux, toute la Grande-Russie à son exploitation mongolisée. Deux instruments de règne caractérisent ce régime nouveau : le fouet et la bourse.
Le fouet régit bêles et gens dans cet empire turco-mongol qui n'est, tout entier, qu'une armée de cavaliers et qui ne connaît qu'une loi, le yassak, la consigne, qu'une hiérarchie sociale et politique, le grade, qu'un devoir, l'obéissance au chef immédiat, qu'une vertu, le dévouement au chef suprême, qu'une éducation, le dressage à la bride et à la cravache. Les coups et rebuffades du supérieur ne révoltent ni ne déshonorent l'inférieur, et tous sont des inférieurs au regard du Khan, qui fait à chacun sa place selon ses mérites, mais qui donne aussi à chacun la solde selon ses mérites.
« Les Tartares, dit alors un Chinois1, ne connaissent ni l'écriture ni les livres. Ils n'ont ni cérémonies religieuses ni institutions judiciaires. Ils n'ont de respect et de considération que pour la force et la bravoure; ils méprisent la vieillesse et la faiblesse. Les plus forts reçoivent dans les festins les morceaux les plus gros et les plus gras ; les vieillards mangent et boivent les restes. »
Aux plus forts aussi, les fourrures, les coupes d'or et d'argent, les selles brodées, les robes de soie ou de
i. Cf. A. Ilambaud, Histoire de la Russie, z>. 124.
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draps lins, les armures de cuir el de laque, les dépouilles des vaincus et la haute paie. Mais à lous, la solde régulière, une juste part dans le pillage des ennemis et dans le rançonncment des sujets. Pas d'argent, pas de Turc : le Khan verrait se débander •es troupes, s'il négligeait la grande bourse où les redevances viennent se déverser, où viennent puiser ses lieutenants.
La première chose qu'empruntent aux Mongols les grands-princes de Moscou est cette bourse, kalila, qui fournit de surnom du second d'entre eux, Ivan la Bourse, Ivan Kalita : il la vidait en aumônes, diton, mais la remplissait d'exactions, de confiscations, de taxes doublées au nom du Khan. Bourse d'intendant pillard et peu scrupuleux qui, de jour en jour, prend les allures de maître légitime, de propriétaire du sol, des troupeaux et des hommes, et qui pense que sa fortune personnelle doit être le premier résultat de son administration. Jusqu'à nous, la Russie devra servir avant tout à la fortune du tsar, aux folles dépenses de sa droujina, au luxe oriental de ses demeures, aux apanages de ses fils et de ses proches.
Et dans la main du prince moscovite, le fouet emprunté au Mongol, le knout, devient l'autre oulil familier qui va dresser à la mongole toute la nation russienne, n'en plus faire qu'une armée permanente dans le pays toujours mobilisé.
Soldais ou raïas : l'empire mongol ne connaît que ces deux situations juridiques, ces deux catégories
de sujets, la seconde travaillant à nourrir la première, la seconde faite de la tourbe des peuples soumis, la première faite de lélite des vaincus et de la masse des conquérants. Carie Mongol, sans préjugé de race, de langue ni de religion, enrôle tout ce qui montre vigueur et courage; les guerriers et les chefs des nations abattues prennent rang parmi ses soldats et ses capitaines. Le Moscovite en use de môme et, jusqu'à nous, le tsarisme continuera d'en user pareillement : les princes des nations vaincues, Lithuaniens, Arméniens, Mingréliens, Tartares, Tcherkesses, seront princes ou nobles dans la hiérarchie du conquérant.
Sans tenir compte des origines ou des situations antérieures, le Moscovite enrôle tout ce qui lui semble valide et vaillant; à la subsistance de l'armée, à la culture de la terre, il attache la tourbe des peureux et des faibles, le peuple noir, tcherne, qui n'est bon qu'à essarter la forêt, cultiver la clairière, le peuple chrétien, krestianine, qui ne peut se hausser à la chevalerie mongole et reste 1' « hommclet », le moujik (diminuatif de mouje, homme).
L'élite au service de son armée, la foule au servage de sa glèbe : le Moscovite, lieutenant du Mongol, partage aussi son peuple en soldats et raïns, en guerriers et vilains. Le seul caprice du prince assigne le rang de chacun; jusqu'à nous sa noblesse restera, non pas une caste héréditaire, ayant ses droits imprescriplibles, ses privilèges et sa hiérarchie tradilionnelle, mais une catégorie juridique, une collection de
grades cl de gradés, où le fils ne pourra prétendre qu'aux devoirs du père envers le prince.
Sur Ions, le fouet : le grand-prince exige de tous ses gens les « mômes battements de front » que son maître, le Khan, exige de lui.
Le Kussicn doit quitter ses attitudes et son langage d'homme libre : à genoux, devant le lieutenant du Grand Mongol ! Si Ton fait mine de rire ou de résister, un mot du grand-prince va faire sortir l'ogre de Saraï ! Durant cent trente années, le seul nom de l'ogre paralyse la nation russienne, et le grand-prince met à profit cette folle terreur pour plier tout son monde à la servilité. Lui-même, tant que dure la puissance du Khan, prodigue les marques et paroles de bassesse.
En 1431, — deux cents ans après l'apparition des Mongols dans la steppe, — deux candidats se disputent le trône de Moscou et envoient plaider leur cause devant le Khan. L'un invoque le testament paternel et son droit d'aînesse. L'avocat de l'autre l'emporte par la plaidoirie que voici : « Le trône de la grande-principauté, qui est ton domaine à toi, Seigneur, mon maître le demande sans autre titre que ta protection, ton investiture et ton firman; tu es maître d'en disposer suivant ton bon plaisir. Georges Dimitrievitch, au contraire, réclame la principauté d'après le testament de son père, non pas comme une simple faveur de ta toute-puissance. »
Quand vers la fin du xve siècle le pouvoir du Mongol chancelle, s'écroule, le grand-prince a eu le temps d'achever son œuvre : la nation russienne est
nivelée au ras du sol; son clos esl fait au knout; elle est môme arrivée à bénir sa servitude, à chérir le fouet
de son maître qui, maintenant, se pose on champion de l'orthodoxie, en vengeur du martyre national, et qui tourne contre le Khan la force que la protection du Khan lui avait acquise.
11 a toujours été un saint homme, presque un homme d'Église; durant sa vie, sa bourse est une aumônière à la disposition des clergés noir et blanc, du piètre et du moine; à sa mort, il se fait tonsurer et revêtir de la robe monacale. Il n'a jamais oublié les traditions de Kief et de Byzance; le métropolite de Moscou est toujours son plus fidèle serviteur. Mais voici qu'une occasion s'offre de restaurer en sa plénitude l'autocratie byzantine et l'alliance du trône et de Tau Ici, de reprendre le service unique du Seigneur orthodoxe, que l'on avait un peu négligé pour le service du seigneur mongol : Byzance tombe aux mains des Turcs.
La Grande -Russie est encore le seul refuge de l'orthodoxie grecque, des clercs émigrés et des princesses fugitives. Une fille des Paléologues, Sophie, devient la femme du grand-prince et le fait héritier des Constantins et des Césars. Il relève ce titre de César que le Turc vient d'abattre; il se proclame, non plus grand-prince seulement, mais tsar (1547). Un patriarche de Constantinople, le chef suprême de l'orthodoxie, fait même le voyage de Moscou (1589) pour ériger en patriarcat, en rival des sièges apostoliques, en égal des Antioche, des Jérusalem et des
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Alexandrie, le siège métropolitain de Moscou : un patriarche russien trône désormais auprès, au-dessous du tsar russien, comme le patriarche suprême trônail auprès, au-dessous du César suprême, à Byzance.
Ainsi parle travail combiné du grand-prince et de ces clercs et princesses helléniques, par cette nouvelle intervention de l'étranger, le tsarisme complète son installation, réunit tous les instruments de la puissante temporelle et spirituelle : le sabre et la main de justice des Varègues, le sceptre et la croix de Byzance, le fouet et la bourse des Khans. Moscou parfait l'œuvre de Kief et de Novgorod.
Pour couronner un si bel ouvrage, des Italiens accourent derrière les Grecs, implantent à Moscou, comme à Byzance, leurs arts et leurs monuments, répandent aussi les maximes que Machiavel vient de formuler à l'usage de son Prince : la ruse italienne doublera désormais la subtilité byzantine, la patience moscovite et la brutalité mongole.
La nation tout entière, avec des homnnah, se jette aux genoux de l'autocrate : tout ce qui restait de principautés indépendantes ou de républiques autonomes, Tver, Rostof, Iaroslaf, Riazan, Novgorod, Pskof, est annexé au domaine du tsar « rassembleur de la terre russienne ». La Petite-Russie et les trois quarts de la Russie Blanche sont toujours au pouvoir
du Lithuanien et <lu Polonais. Le tsar en délivre quelques morceaux, reprend le pont de Smolensk, rouvre la vieille roule des Varègues entre Novgorod et le Dnieper, \, ce une autre route en pays inconnu, à travers les forêts et les glaces du nord, jusqu'au rivage delà mer Blanche.
Mais c'est vers l'est, contre le iMongol débande, qu'il tourne son effort : jusqu'à la Caspienne, il nettoie le Volga des pirates et des forteresses de l'islam, emporte Kazan, — dont la chute excite une telle joie patriotique que cette victoire reste encore le grand orgueil de la nation, — annexe les pays d'Itil, l'ancienne capitale khazarc, de Bolgari, l'ancienne capitale bulgare, achève de ruiner Saraï, la terrible ville où si longtemps le Russien dut « battre le front » aux pieds du Mongol, prend Astrakhan qui désormais ferme l'entrée du Volga à toute remontée asiatique.
Le tsar triomphe. Le tsar pille. Le tsar fouette, massacre, emprisonne, décapite, se revanche de sa longue sujétion. Le tsar est « terrible » comme pour compenser les siècles où il fut si longtemps abject.
Par l'Église, il tient tous les cœurs du peuple orthodoxe : ses croisades contre le mécréant satisfont le premier besoin de cette orthodoxie. Mais les descendants des princes, ses anciens rivaux, s'agitent, réclament quelques lambeaux de leurs droits et privilèges. Pour administrer son domaine décuplé, ses possessions immenses qui désormais vont de la Caspienne à la mer Blanche et du Dnieper à l'Oural,
pour commander ses forlorcsscs, protéger ses églises ei couvents, purger de pirates, de brigands et de « bons compagnons » ses ilenvcs et sa foret, attacher à la glèbe ses paysans, contenir ses villes, le tsar doit faire appel au concours de ces nobles hommes, qui, chacun dans son clan ou sa tribu, ont conservé quelque influence. Il organise le « régime du pays », zemehichina, à côté du « régime du prince », opritchina, — tels aujourd'hui à Constantinople la Porte et le Palais.
L'opritchina, le millier du tsar n'est que l'ancienne droujina, la bande de braves à tout faire, qui vont galopant, une tète de chien et un balai pendus à l'arçon, « mordant l'ennemi et balayant le traître » : des Italiens, des Grecs, des Allemands, des Polonais, des Hongrois, des Scandinaves, des Anglais, des Écossais et des Français y coudoient des Turcs et des Mongols, sans parler des Russiens qui font le gros de cette troupe. A ce millier de gens de guerre, le tsar confie le fouet, le sabre et la main de justice. Quelques gens de plume, diaks, sont adjoints pour tenir la bourse; leurs trente ou quarante prikazes (bureaux) administrent les revenus, règlent les dépenses du Palais.
La zemchtchina devrait régler les finances et les affaires générales du pays, surtout les relations de commerce, de paix et de guerre avec l'étranger : un haut conseil de princes et de nobles, la douma des boiars, siège en permanence auprès du tsar, qui la recrute comme il lui plaît, la consulte ou la néglige
quand il lui plaît ; de loin en loin, une assemblée nationale, un sobor, réunit les délégués de toutes les classes de la nation, à seule fin d'entendre et de confirmer les décisions du tsar et de la douma, de l'autoci aie et de ses nobles.
Donc, nominalement, il reste quelque chose des vieilles libertés russiennes. Pratiquement, ni le sobor ni la doumane sont de taille à contre-balancer l'autocratie. Le tsar a tôt fait de supprimer ce qui lui résiste ou seulement le contredit.
Il a vécu si longtemps dans les intrigues et délations mongoles, qu'il ne voit partout que trahisons, conjurations, crimes de lèse-majesté, ou, plutôt, crimes de lèse-patrie et de lèse-religion, puisque Sa Majesté est maintenant la personnification de la patrie et presque l'incarnation de la divinité. Moltchi, smerd! Tais-toi, rustre I est sa réponse ordinaire aux conseils de la douma. Les verges et la hache sont préparées aux portes du sobor. « Se garder d'eux » est l'attitude qu'à l'endroit de tous ses sujets il recommande à son héritier; sinon, « proscrit par ses boiars, chassé par leur révolte de son trône, il sera obligé d'errer de pays en pays » : ainsi parle en son testament, le plus terrible des Terribles, Ivan IV, qui durant sa Aie négociait avec Elisabeth d'Angleterre pour être sûr, en eas de révolution et d'exil, de trouver outre-mer un refuge et la liberté de son culte.
Soigneusement, cet Ivan le Terrible a tenu registre de ses exécutions; le si/nodi<juc du couvenl de Saint- Cyrille nous a transmis cet inventaire : trois mil'c
l'bmpirb UUSSE 20
306 l'empire russe et le tsaiusme
cinq cents têtes; souvent au nom du supplicié,
s'ajoute la mention « avec sa femme », « avec ses filles », « avec sa femme et ses enfants », « plus dix hommes qui étaient venus à son secours », « plus quatre-vingts hommes du village de Matvcïché »; en bloc, parfois toute une ville : « Seigneur, souviens-toi des âmes de tes quinze cent cinq serviteurs de Novgorod. »
C'est au Seigneur du ciel qu'Ivan IV adresse ce mémoire, car il est pieux jusque dans ses folies les plus féroces, et c'est pour assurer à ses victimes les prières de l'orthodoxie qu'il en a fait dresser la liste. L'orthodoxie accorde ses prières aux victimes, tout en conservant son dévouement, son adoration au bourreau : une victoire sur les infidèles efface tous les scrupules ou ressentiments du clergé : jusque dans la bestialité la plus crapuleuse, le tsar reste aux yeux de son peuple le lieutenant du Seigneur orthodoxe; il peut déposer, faire disparaître le saint métropolite de Moscou, dont le seul crime est d'avoir crié grâce pour tant de vies supprimées.
Fils, neveux, frères, oncles, parents du tsar sont les premiers suspects, pouvant être les premiers bénéficiaires d'un complot. Il n'a quelque confiance qu'en sa femme et dans les proches de sa femme, qui ne sont que par lui : lui vivant, ils sont élevés au faîte, pourvus de domaines royaux, proclamés grandsboiars alliés, vice-rois de Kazan et d'Astrakhan; lui mort, ils auront à subir les revanches et reprises des victimes et des jaloux.
La race de Rourik, ce tronc vigoureux qui avait poussé vingt rejetons en terre russienne, est élaguée de toutes ses branches; seule la tête, le tsar, finit par subsister et, comme un jour il meurt sans héritier, la nation, qui ne peut plus se passer du tsarisme, tombe soudain en un embarras extrême (1598).
La douma des boiars prend le pouvoir. Mais vingt imposteurs, qui se disent fils du tsar, trouvent dans le peuple crédit et assistance. Une Russie sans tsar! aux yeux de la foule, c'est folie et péché, anarchie et impiété : qui donc maintiendra la paix sociale, l'indépendance nationale et la religion orthodoxe? De fait, toutes trois sont menacées, risquent de sombrer dans les troubles intérieurs ou sous les armes étrangères : « le temps des troubles » est venu (1600-1613); partout les brigands, les « bons compagnons » et les « grandes compagnies » reparaissent; la forêt et la clairière ne sont plus que des coupe-gorge. 11 faut un autocrate; sinon, la société russienne s'effondrera; une révolte de tous les opprimés jettera bas les riches et les grands; pour les boiars eux-mêmes, il faut un autocrate qui assure leurs vies et leurs biens.
Jadis, on est allé demander un chef aux Varègucs; on décide de faire encore appel aux étrangers et, comme le Polonais est alors le plus puissant et le pins proche, comme à sa terre de Pologne il a déjà réuni le domaine lithuanien et comme il est ainsi
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devenu le maître de terres russiennes en Blanche et Petite Russies, les boiars vont lui dire, à lui maintenant : « Notre paya est grand, mais la justice y manque; venez nous gouverner. »
Le Polonais s'installe au Kremlin. Tout aussitôt, on voit que ce catholique ne veut maintenir que la paix sociale : il compte supprimer l'indépendance de la nation, annexer la Moscovie à sa Pologne, et ses Jésuites rêvent de supprimer la religion orthodoxe, de mettre les fils de Byzance sous le joug de Rome... On l'expulse.
Les troubles renaissent. Les imposteurs et les brigands surgissent au coin de tous les bois. Les Polonais, les Suédois et les Turcs menacent toutes les frontières. Pour sortir de ce péril, les boiars décident de prendre un tsar parmi eux, et le sobor élit un pieux enfant de l'église orthodoxe, le jeune fils du métropolite Philarète Romanof. Le tsarisme échoit à cette dynastie nouvelle (1013), qui jusqu'à nous conservera le Irône.
Mais avec leur élu, c'est un nouveau régime que les boiars comptent établir : l'autocratie devra faire une place constante, honorée, prépondérante à la douma des nobles, et une place moindre au sobor de la nation. Disciple, comme toujours, des peuples étrangers, la Russie d'alors aperçoit dans la constitution polonaise le dernier chef-d'œuvre de la science politique : un monarque constamment surveillé par une coterie de nobles et régulièrement tenu en échec par des assemblées tumultueuses. Les boiars admi-
raient depuis un quart de siècle cet organisme polonais, qu'ils avaient appris à connaître durant leurs exils, quand ils fuyaienl la colère des Terribles.
Ils imposent donc à leur élu le serment de ne faire aucune loi nouvelle, de n'imposer aucune taxe, de ne déclarer aucune guerre sans le consentement du sobor, de ne conférer aucun grade, aucun bénéfice féodal ou ecclésiastique sans l'avis conforme de la douma.
Pendant quatre-vingts ans, ce régime semi-constitutionnel fonctionne. Avec plus ou moins de régularité, les sobors sont convoqués et consultés par les trois premiers Romanof, de 1013 à 1698; Pierre le Grand réunit le dernier pour juger sa sœur Sophie. Sous leurs calculs égoïstes, sans contrainte, la douma et les nobles oppriment l'autocrate et la nation. Durant quatre-vingts ans, jusqu'à Pierre le Grand, l'autocrate n'est pas d'humeur à se révolter. Mais la nation est en révolte perpétuelle contre les mangeries, qui troublent sa vie publique et violent sa vie privée.
« Mangerie » est le terme dont les nobles euxmêmes désignent leur gouvernement. Déjà sous les Terribles, quand les boiars avaient la garde des forteresses ou l'administration des villes et provinces, quand ils allaient comme voïvodes prendre les lieutenances de l'autocrate, ils appelaient cela pokormitsir, avoir de quoi manger. Administrer, pour eux, — comme jadis pour le Mongol, ou comme aujourd'hui pour le Turc, — c'est « gagner sa vie par l'exaction régulière de cadeaux; le mot kormlenié, qui signifie nourriture, est assez éloquent par lui-même : quand
on entend le voïvodr demander au tsar une ville ou une province pour sa nourriture, <>n ne doute pas que la corruption légalisée ait précédé la corruption illégale encore en vigueur1 ».
Sous les Terribles, ces mangeries étaient contrôlées, limitées par Yopritchina, le régime du prince. Sous la douma, elles n'ont plus de bornes, et la nation, au lieu de subvenir à la seule table du Maître, mesure chaque jour combien il est plus coûteux de nourrir ces milliers de gros mangeurs.
Le terme technique pokormitsir, avoir de quoi manyer, impliquait pour les nobles la faculté de [s'approprier tout ce qui], dans les revenus de la province, de la ville ou du bourg, excédait la somme due annuellement à la couronne. Le voïvode, chef de l'administration locale, était en même temps le chef de l'armée locale, de la police locale et de la justice. Il n'exerçait pas seul toutes ces fonctions: il demandait l'aide de scribes, diaks. Satisfait des amendes cl autres frais de justice, il laissait aux scribes l'administration courante, et le scribe, bien entendu, en profitait pour exiger des pots-de-vin 2...
Dans la vie privée, la noblesse se sert de l'autocratie pour brusquer et terminer l'évolution séculaire qui transforme en serf de la glèbe le libre paysan russien.
Les Terribles ont déjà, par une série de lourdes mesures, attaché au sol ce Russien vagabond, qui volontiers eût abandonné clairière et charrue aux pillards mongols et se serait enfui dans les forêts