‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 30 sur 33 · Id., ibid, p · texte numérisé non relu

Id., ibid, p

inaccessibles, vers la chasse, la pêche, la libre vie. Les Terribles l'ont maintenu de force, lui ont assigné la tache de produire le grain, de fournir la subsistance de l'armée; ils ont commencé de livrer le « peuple noir » au noble, qui reçoit du tsar la terre et les âmes; ils ont reconnu au propriétaire le droit de réclamer et de poursuivre son paysan fugitif. Mais sous le règne de la douma, le servage définitif est généralisé : la moitié de la nation est mise dans la servitude corporelle, sous la botte des boiars.

Pour légitimer pareil attentat, les nobles invoquent la sécurité nationale. Depuis que la fuite du Mongol a rendu vacante l'immense steppe du midi, le paysan russien ne veut plus habiter sa marécageuse et froide clairière : la fertile Terre noire l'attire, la libre steppe le séduit; il court y mener la vie semi-nomade, l'heureuse vie du Cosaque; au long des fleuves, Don et Dnieper, il redescend vers ce bon pays, d'où jadis l'invasion mongole le chassa, vers la riante et chaude prairie qui, sans bornes, déroule jusqu'à l'horizon ses pâturages en fleurs, vers le terreau qui rend au centuple le grain jeté dans le moindre sillon.

La Moscovie se vide, crient les nobles et les moines : que vont devenir les serviteurs de l'Église et de la patrie, si personne n'est plus là pour les entretenir? Le servage légal intervient, et, empêchant le moujik de tourner tout entier au Cosaque, attache pour toujours le « peuple noir » au domaine nobiliaire ou ecclésiastique.

Alors, asservi et mangé, le « peuple noir » se

Il I l'empire russe et le tsartsme

rebelle : contre lea nobfes, il invoque 1<* Becours de l'autocrate, <lu petil père commun. L'autocrate,

asservi lui aussi par la douma, reste sourd. Mais il suffit qu'un imposteur se dise son envoyé, chargé par lui de punir les mangeurs, pour que des milliers de paysans se lèvent. Aux Russiens, se joignent les Finnois conquis ou relégués dans la forêt, les Mordves, Tchouvaches et Tchéréinisses, les serfs marrons et les Cosaques toujours prêts aux aventures.

Le règne d'Alexis Romanof (1045-167G) est traversé de jacqueries, d'émeutes citadines, de révoltes politiques et sociales. Un Cosaque du Don, Stenka Razine, paraît sur le Volga : « Je viens pour battre les boiars, les riches, et je suis l'ami de tous les pauvres, de tous les gens du peuple. » Il prend d'assaut les villes, précipite du haut de leurs tours ou de leurs clochers les voïvodes et les évêques, remonte le fleuve jusqu'aux abords de Kazan, gagne l'appui des peuples qu'il persuade de sa mission officielle : « Vous combattez pour ces traîtres de boiars; moi et mes Cosaques, nous combattons pour notre grand seigneur le tsar. »

Aux fautes de la douma, s'ajoutent les imprudences du sobor : Tégoïsme aristocratique ruine Tordre à l'intérieur; l'enthousiasme patriotique compromet la sécurité au dehors.

Depuis que le Mongol a vidé la plaine méridionale, le Cosaque russien s'en est emparé; il l'occupe ou, plutôt, la parcourt; jusqu'au delà des fameux rapides, porogs, du Dnieper et jusqu'aux embou-

clmres du Don, il en est le maître réel. Mais sur le hou, le maître nominal est le Turc de Stamboul; sur le Dnieper, le Polonais. Le Turc tient A/.of, le Polo nais tient Kief. Entre les deux, le Cosaque a fondé son camp « au delà des rapides », zaporog, dans une île du fleuve, et il ne connaît de lois que les règlements de sa communauté, de sa République zapo-

rogue.

Tantôt sur le Turc, tantôt sur le Polonais, il déverse le trop-plein de sa fougue, satisfait son beeoin de bataille et de butin; surtout, pieux orthodoxe, il gagne le ciel à combattre ce catholique et ce musulman l. Quand le Turc et le Polonais sont en guerre ou en désaccord, le Cosaque peut, liant partie avec l'un contre l'autre, s'en donner à cœur joie; mais quand le Turc et le Polonais s'entendent, le Cosaque est trop faible : il a grand'peine à se maintenir; il risque d'être écrasé. Il tourne alors son appel vers la sainte Russie ; il se donne à elle, lui et sa république, et les terres qu'il a reconquises, et les églises qu'il a rebâties sur ce domaine des aïeux.

La nation orthodoxe, sans mesurer le danger qu'elle suscite, veut qu'on recueille ce pieux chrétien, ce frère, et que, pour lui, on risque une double guerre contre le Turc et contre le Polonais. Le sobor, ballant du front devant le tsar, le prie de « tenir fermement pour les saintes églises de Dieu, pour son honneur tsarien, pour l'État contre ses ennemis; les hommes

i. Est-il besoin do renvoyer le lecteur à Tarass Boulba?

de guerre sont prêts à s'armer, les marchands à donner leur argent ». Et Ion décide d'accueillir, de soutenir le Cosaque.

Mais contre le Turc et le Polonais, riches, bien armés, bien organisés, appuyés de l'alliance et la civilisation françaises, qui font alors la loi dans l'Occident, quelles misérables ressources, quelles pauvres troupes le régime de la douma met au service de la patrie! Un trésor vidé par les mangeries! une milice populaire, — les strelitz, — prompte à la fuite ! une nation déchirée de révoltes, sillonnée débandes révolutionnaires ou pillardes!

Et plus proche, plus redoutable, irrésistible, un autre ennemi surgit : Gustave-Adolphe et ses héritiers font de la Baltique un lac suédois, annexent les terres finnoises, entament les terres russiennes. Et l'amitié française ménage ou peut ménager une entente cordiale, tout au moins une paix durable entre ces gens du nord, du centre et du midi, ces Suédois, ces Polonais et ces Turcs, qui, de l'océan Glacial à la mer d'Azof, cerclent la nation russienne de leurs ambitions ou de leurs colères.

Après quatre-vingts ans d'expériences désastreuses, le régime de la douma a usé la patience, ruiné le bienêtre de la nation. Au-dessus des paysans, une bourgeoisie s'est lentement formée pour les besoins du commerce, qui de jour en jour se noue et se développe avec les Occidentaux. Ces « moujiks de commerce » ont acquis de grandes richesses; ils se plaignent que leurs intérêts soient mal défendus contre la concur-

rence étrangère: chaque sobor réclame vainement des prohibitions pour écarter les Hollandais, les Anglais, les Allemands, les Italiens qui accaparent, dans les bazars moscovites, le trafic des fourrures et des grains. Mais le noble a lié partie avec ces gens du dehors, qui lui achètent ses récoltes et lui fournissent le luxe de TOccident.

Le bourgeois mécontent s'unit au paysan rebelle, et l'Église les tourne tous deux à la dévotion du tsar. L'Église laudatrice du bon vieux temps, gardienne des traditions autocratiques, est associée d'ailleurs, depuis Philarète Romanof, au trône et aux destinées du maître. Et elle est menacée par les dissidences qui ont éclaté après la réforme de l'orthographe et du texte, qu'a violemment introduite le patriarche Nikon dans les livres sacrés (1654); les schismes, les hérésies auraient déchiqueté l'orthodoxie entre les mille sectes du raskol, vieux croijanls, buveurs de lait, champions de l'esprit, flagellants, eunuques volontaires, si le tsar n'avait mis au service de l'Église toute l'autorité que les nobles lui laissent encore.

Clergé, bourgeois et paysans, — et la majorité des boiars eux-mêmes qui préfèrent à leurs droits politiques le salut de leurs privilèges sociaux, — acclament la résurrection de l'autocratie, dès que paraît un tsar véritable, un maître au poing solide, au ferme vouloir, aux conceptions nettes : Pierre le Grand.

310 l'empire russe kt le tsarisme

On nous présente d'habitude les réformes de Pierre comme un bouleversement des traditions russienncs, une sorte de tête-à-queue de la Russie asiatique vers les routes européennes. En réalité, Pierre et sa nouvelle capitale de Pétersbourg ne font que poursuivre l'ouvrage des Rourik et de Novgorod, des Wladimir et de Kief, des Ivan et de Moscou, — et par la môme méthode : l'emprunt aux étrangers des derniers perfectionnements politiques, des procédés de gouvernement les plus raffinés et les plus efficaces.

Pierre ne rejette pas les instruments adoptés par ses prédécesseurs, ni le sabre et la main de justice des Varègues, ni le sceptre et la croix de Byzance, ni la bourse et le fouet des Mongols; mais il y ajoute l'arme la plus moderne, la plus puissante, la plus souple, la plus universelle, qu'ait alors à sa disposition le monde occidental : la plume du bureaucrate.

« Si j'avais la chance de trouver un pareil ministre, — aurait dit Pierre le Grand dans sa visite au tombeau de Richelieu, — je lui laisserais avec plaisir la moitié de mes États à condition qu'il m'aidât de ses conseils dans le gouvernement du reste. » N'ayant pas Richelieu lui-même, Pierre importe du moins le système centralisateur et bureaucratique dont Richelieu a commencé, dont Louis XIV achève de ligotter la France.

De la capitale au fond des provinces, du noble le plus haut au plus bas paysan, tout doit obéir désor-

maisaux seuls fonctionnaires, aux scribes du maître. Plus de douma ni de sobor : les affaires ne seront plus discutées que dans les conseils de la couronne. Plus de voïvodes ni d'anciens : les ordres ne seront plus donnés, les impots ne seront plus levés, les jugements ne seront plus rendus, les soldats ne seront plus commandés «pie par les officiers du prince. Et toute la nation obéira directement au maître, qui fera connaître et rayonner sa volonté par un monde de bureaux, où passeront toutes les affaires locales et centrales, publiques et privées.

Sur le modèle français, qu'il suit à travers des copies allemandes et suédoises, Pierre ne fait en somme qu'étendre et régulariser l'ancien « régime du prince » avec ses diaks et ses prikazes, achever le nivellement delà noblesse héréditaire et l'érection de cette aristocratie (tchin) de fonctionnaires (tchinovniks), qui ne prennent rang dans la hiérarchie sociale que par leur grade dans la hiérarchie bureaucratique.

Il garde la grande division du peuple en deux catégories juridiques : le peuple doré et galonné, les gens de service, qui doivent leur vie au prince et que le prince distribue, selon son caprice, sur les degrés de la hiérarchie, du tchin; le « peuple noir », les gens de servage, qu'il laisse au pouvoir des propriétaires et du clergé. Entre les deux, il ménage une situation intermédiaire pour les gens de commerce et d'industrie : les bourgeois des villes obtiennent, avec la liberté personnelle, une ombre d'influence sur leurs affaires municipales.

Celle fois, le tsarisme a terminé son ouvrage : un tsar, une loi, une foi; une nation, une administration, une Eglise. Dépassant même toutes les leçons de ses maîtres étrangers, le tsarisme arrive à fondre l'Eglise et la nation dans l'administration : un tsar et ses bureaux composent désormais toulc la Russie.

Byzance jadis avait encore un patriarche, chef de l'Église auprès de César, chef de l'empire. Pierre supprime le patriarche de Moscou et le remplace par un bureau d'évêques, le Saint-Synode, que mène à son gré un procureur général laïc, porte-parole du tsar. Jamais l'humanité, sauf en terre musulmane, n'a vu pareille union du temporel et du spirituel; encore, en terre musulmane, le pouvoir spirituel l'emporte dans la personne du Khalife, successeur du Prophète, et dans le Coran, source de toules lois; en Russie, le souverain temporel a tout tiré à lui, biens, corps et âmes; la Russie n'est que par lui, pour lui.

Jusqu'à nous le système a duré, mais avec des fortunes diverses. Au cours du xviiic siècle, de Pierre le Grand à Alexandre Ier, l'autocratie satisfait les besoins de la nation : elle rétablit la paix sociale, écarte l'invasion ou la menace étrangères, maintient l'indépendance et l'honneur de l'orthodoxie.

De ces trois tâches, la première intéresse trop directement le trône et la vie même du souverain pour

que les bureaux n'en fassent pas le principal, souvent Tunique objet de leurs soucis. Le tsarisme jusqu'à nous continuera d'être le justicier sévère, cruel, qu'il est depuis le Varègue, et le policier inquisitorial qu'il est depuis le Mongol.

La codification des lois et coutumes russiennes, — qu'Iaroslaf avait commencée dès l'an mille en sa Rousskaia Pravda (Vérité russe), que les Ivans avaient poursuivie, de 1500 à 1550, en leurs Oulogénié elSoubednik, qu'Alexis Romanof avait reprise vers 1050 par un nouvel Oulogénié, — est abandonné par Pierre le Grand qui pense importer en bloc le code suédois; mais les lois étrangères, allemandes surtout, pénètrent dans les bureaux peuplés d'Allemands, autour du trône occupé par des tsarines allemandes, dans les ministères tenus par des favoris allemands, jusqu'au jour où Alexandre Ier rêve un Code civil à la mode française.

La distribution de la justice est assurée par un multiple réseau de cours et de « magistrats », nobles, bourgeois et paysans, où la corruption continue d'être en usage, car les fonctionnaires de la couronne, succédant aux nobles voïvodes, ont conservé les pratiques, sinon la théorie, de la « nourriture ». Jusqu'à nous, la justice et l'adminislralion tsariennes resteront ce que trois siècles de raisonnements et concussions mongols les ont faites. Le tsar connaît ces pratiques, mais ne peutles déraciner: en 1762. Catherine II écrit dans un oukaze, « avec un profond déchirement de cœur » :

Je considère comme mon devoir le plus indispensable,

le plus essentiel, de déclarer au peuple que L'improbité i fait <Ie tels progrès qu'on pourrait à peine citer une administration ou un tribunal qui n'en soient pas infectés. Sollieite-t-on un3 place, il faut payer. Faut-il se défendre d'une accusation calomnieuse, c'est avec de l'argent. Accuse-t-on injustement autrui, c'est avec des présents que Ton assure le succès de ses méchants desseins. Beaucoup de .juges ont transformé le lieu sacré, où ils doivent rendre lajustice au nom du Tout-Puissant, en un marché1.

Quant à la police, Pierre le Grand, qui doit veiller, tout son règne, aux complots de ses nobles, de sa sœur, de son propre fils, concentre un pouvoir formidable clans les mains du general-politzeimester à Péterabourg, de Yoberpolilzeimeister à Moscou ; le « bureau Préobrajenski », qui devient plus tard la terrible « chancellerie secrète », centralise les rapports et dénonciations des milliers de délateurs officiels ou officieux; un inspecteur de police pour dix maisons; trois mots slovo i dielo (parole et action), prononcés à haute voix par un inconnu, font arrêter, torturer tous ceux que ce mouchard désigne.

Pour recevoir et garder les files interminables de suspects ou de condamnés, la Sibérie est transformée en bagne. Jusqu'à nous, les successeurs de Pierre le Grand ne feront que maintenir ce régime de terreur, en le dotant chaque année des derniers perfectionnements de la science, de la chicane ou de la cruauté.

Durant le xvme siècle, ce régime profite quelquefois

Page 1