A. Rambaud, Histoire de la Russie, p
au bien-être de la Dation. La Russie est encore un bois mal fréquenté; ses fleuves sont encore infestés de pirates; ses villes et ses routes sont en proie aux compagnies de voleurs; Vanka Kaîne opère en plein Moscou aux temps où Mandrin enlève dans nos provinces les caisses et gabelles de Louis XV. Ajoutez les émeutes citadines, les jacqueries et révoltes serviles, qui sont maux endémiques en tous pays d'esclavage, mais qu'en Russie la profondeur des bois, l'immensité et la désolation de la steppe rendent plus difficiles à guérir.
En 1771, le peuple de Moscou, affolé par la peste, massacre son archevêque. En 1773, Pougatchef renouvelle sur le Volga les exploits de Stanka Razine. De 1762 à 1780, les faux Pierre III, les faux Ivan VI, même les faux Paul Ier, — comme jadis les faux D mi tri, — trouvent toujours des paysans affamés, torturés, des Cosaques en rupture de service et des dissidents illuminés de visions célestes, exaspérés de persécutions, pour recruter leurs bandes pillardes ou leurs troupes révolutionnaires. Durant tout le xvme siècle — comme au xvne et au xvie et comme, d'ailleurs, au xixe et au xxc, comme en 1905 — il suffit qu'un habit doré, un uniforme présente aux paysans un faux ordre du tsar autorisant le massacre des nobles et le pillage des biens : en un jour, l'imposteur a une suite innombrable.
Mais contre ces révoltes sociales, le tsar du xvnr9 siècle, outre la force irrésistible de son armée, a tous les bénéficiaires de l'ordre établi, les bourgeois, les
l'empike russe. 21
nobles et l'Eglise. Une fois seulement, en 1730, une tentative de révolte politique a timidement cru profiter des embarras de la succession tsarienne.
En l'absence de tout héritier maie de Pierre le Grand, une coterie de nobles, avant d'appeler au trône une femme, Anne, a voulu lui imposer les conditions que la douma de 1613 avait imposées à son élu Michel Romanof : un Haut Conseil de huit membres, se recrutant par cooptation, eût remplacé l'ancienne douma, décidé de toutes les affaires, des impôts, de la guerre, des nominations, des grades; une Assemblée générale des délégués de la noblesse eûl remplacé l'ancien sobor, en ne faisant place qu'aux nobles dans la représentation nationale; de tous points, l'anarchie polonaise eût remplacé l'autocratie moscovite.
Mais soutenue par la dévotion populaire et par le dévouement de l'Église, Anne a rompu les engagements que d'abord elle avait acceptés ; une fois encore, la nation s'est détournée des voies constitutionnelles : le danger extérieur l'a rejetée sous la discipline tsarienne.
Ce danger extérieur a pourtant diminué depuis que Pierre le Grand, réformant ou massacrant les strélitz, a doté la Russie d'une armée régulière, qu'il a fortement outillée et disciplinée, savamment construite à l'européenne. Des trois ennemis, qui assiègent la terre russienne, — Suédois, Polonais et Turcs, — le premier a été complètement battu avec Charles XII, après avoir infligé aux Russes la honteuse défaite de
Narva : dans toutes leurs guerres, les Russes en usenl ainsi; chaque adversaire nouveau commence par les mettre en fuite; ils étudient alors ses procédés, guettent ses faiblesses ou défaillances, reviennent à la charge et finissent par remporter. Pierre le Grand fait contre les Turcs la même expérience; mais il n'en voit que les débuts, l'affront : le Turc reprend la forteresse d'Azof — ce Port-Arthur sur la mer du Sud, — que le Russicn s'était péniblement acquise, moitié par fraude, moitié par force.
Les successeurs de Pierre mettent un siècle à terminer la revanche contre le Turc et à mener à bien la même expérience contre le Polonais. Mais à la (in du xviue siècle, la Pologne n'existe plus et le Turc, chassé de tout le rivage et de la steppe, a dû fuir au delà du Caucase et du Danube.
Heureuse ou malheureuse, chaque péripétie de ces guerres nationales n'a fait que resserrer l'union du maître et de son peuple : les défaites initiales autant que les victoires définitives ont affermi le tsarisme. A mesure pourtant que le danger s'éloigne, certains commencent d'entrevoir que la défense et la sécurité de la nation n'exigent peut-être pluslemôme sacrifice de tous les bonheurs, de tous les intérêts, de toutes les existences à cet objet unique.
Les « gens de service » surtout, les nobles, portent avec moins de soumission la livrée ou le harnais, l'uniforme, que Pierre le Grand les a condamnés à <mi<I«x<it toute leur vie. En 1702, Pierre III doit affranchir la noblesse de cette rigoureuse obligation;
les nobles pourront, à leur gré, servir l'État ou rester chez eux, jouir de leurs richesses. Puis Catherine élève ou du moins lectrice des philosophes français, emprunte à Montesquieu, avec cette maxime que, « dans un grand État, l'autocratie est naturelle », cette autre maxime que « la noblesse est l'appui naturel de la monarchie ». A la noblesse territoriale, Catherine, par sa Charte de 1785, fait une part, un semblant de part, moins dans l'administration que dans la surveillance des provinces : chaque province aura désormais son assemblée de nobles, sous un chef élu, le maréchal de la noblesse, qui prendra en sa tutelle les intérêts nobiliaires, nommera certains fonctionnaires de police et certains juges. À la bourgeoisie des villes, Catherine fait de même un semblant de part dans la gérance des intérêts municipaux par l'élection de leur tête, golova (maire), et de leur douma, de leur conseil.
Ces concessions de Catherine sont illusoires, puisque la bureaucratie locale des villes ou de la noblesse reste en la main de la bureaucratie centrale, eu particulier du Sénat de l'Empire, « bureau » suprême d'administration et de justice, où viennent aboutir toutes les affaires, toutes les réclamations, tous les conflits, où ne siègent que des officiers du prince. Mais ces concessions cimentent l'union du tsarisme, de la noblesse et de la bourgeoisie, des hommes libres, aux dépens du serf qui tente alors de se révolter.
De cette union, — la sécurité nationale n'étant plus
en cause, — l'indépendance et l'honneur de l'orthodoxie deviennent le facteur intime. Au delà des terres russiennes que l'on a débarrassées du musulman et du catholique, le tsarisme tourne les regards et les resrrcls de la nation vers ces terres orthodoxes que le musulman souille encore : au delà de Kicf, « mère des cilés russes », que Ton a délivrée, la croisade se poursuit vers Byzance, « mère des églises chrétiennes », vers l'Athos et Jérusalem où, depuis un siècle, le moujik pari, une lanlerne à la main, en quêle du feu sacré, vers les « frères » chrétiens de la Turquie européenne et asiatique.
Jusqu'à la fin du xviuc siècle, la nation suit aveuglément le tsar sur cette route de Byzance, où l'autocratie ne rencontre que flatteries, démonstrations de respect et d'amour, où le spectacle des disettes, des pestes, des souffrances populaires, de la barbarie et de la misère nationales, est soigneusement caché derrière un somptueux décor de livrées dorées, de palais en carton, de fausses richesses et de fausse joie.
Au xixe siècle, les idées étrangères viennent à nouveau faire en Russie leur besogne accoutumée. Mais au lieu de s'implanter brusquement par l'effort énergique d'un prince réformateur, d'un Pierre, d'un Ivan, d'un WJadimirou d'un Rourik, elles s'infiltrent lentement dans les esprits de la nation, la conquièrent
classes par classes, nobles, bourgeois, prolétaires enfin : seul, le tsar, appuyé sur l'Église et la bureaucratie, cherche à les extirper, à les combattre ou ne leur cède qu'à contre-cœur.
Deux lois pourtant, elles approchent du trône, semblent, comme autrefois, tout près de s'y installer : Alexandre Ier (1801-1825) et Alexandre II (1885 1881), renouant la vieille tradition russienne, rêvent ou entreprennent d'adapter au tempérament national les dernières inventions de l'Occident et de les tourner au profit de la Russie et du tsar : ils parlent d'ajouter aux instruments du pouvoir suprême l'urne électorale, où le peuple docile viendra déposer ce bulletin de vole, qui assure désormais aux nations occidentales leur cohésion profonde, sous l'apparente anarchie de leurs disputes parlementaires.
Deux fois la bureaucratie et l'Eglise luttent désespérément pour ramener le tsar dans leurs intérêts; deux fois elles réussissent à atteler Nicolas Ier (1825- 1855), puis Alexandre III (1881-1894) et Nicolas II à leur œuvre de compression juridique et militaire, d'inquisition intellectuelle, d'exploitation et de gaspillage parasitaire, à leurs basses œuvres de police et de torture.
Ces périodes alternées de réformes et de réactions traduisent les hésitations intimes du tsarisme. Il ne peut fermer les yeux sur les souffrances de son peuple, la famine permanente de sa terre à blé, les hontes et les crimes du servage, les mangeries des bureaux, les tortures des prisonniers, les hécatombes
d'exilés, la ruine et la décadence de la nation, et la moitié de l'empire transformée en geôle pour les peuples annexés ou en « maison des morts » pour les Russicns mécontents. Mais, d'autre part, le tsarisme mot son honneur, son devoir, au maintien intégral de l'autocratie, à l'indestructible union du temporel et du spirituel, à la défense des éternelles vérités contre les théories éphémères, au service du Seigneur orthodoxe qui, seul, demeure où tout le reste change.
Par une évolution singulière, ces hésitations du tsarisme, au bout d'un siècle ne cèdent pas du coté que l'on croirait, — au contraire : alors que le monde entier semble emporté par un besoin de justice, un souci de bonté, un respect de la vie humaine, vers la poursuite laïque et démocratique du bonheur terrestre dans le progrès et la liberté, voici que naît et se répand en Russie un conservatisme religieux, une philosophie mystique de l'histoire et des destinées russiennes; les Slavisles ou Slavophiles prêchent à la « sainte » nation le culte de sa misère, le respect de ses bourreaux, la vénération de ses vieilles injustices, l'obéissance passive, la résignation au mal, la religion de la souffrance.. .
Les idées slavisles, « russiennes », n'eurent longtemps aucun crédit auprès du tsar. Alexandre Ier, qui d'abord s'était laissé gagner aux idées libérales par l'influence française, se laissa ramener au « despotisme éclairé » par l'influence austro-prussienne. Nicolas 1" ne fut aussi qu'un disciple, parfois un jouet de Mcllernich ou du caporalisme prussien.
Sous Alexandre II, les écrivains et journalistes vulgarisèrent le « slavophilisme »; mais le tsar lui-même resta de culture et de conceptions semi-occidentales; il résista au parti nombreux qui essayait de l'incliner vers les pratiques slavisles, et le suppliait de secouer la « tyrannie étrangère », « l'invasion allemande », « l'impiété » anglaise et française. Sous Alexandre III et Nicolas II, ces idées arrivèrent au pouvoir ; incarnées dans M. Pobiedonostsef, elles firent l'éducation, puis dictèrent la conduite du souverain.
La nation, elle, suivait une marche tout opposée. Elle eut, tout le long du xixe siècle, les mêmes hésitations entre son désir de vie heureuse et son devoir — ainsi l'entendait-elle — de soumission au père de la patrie, au lieutenant de Dieu. Les théories du slavisme, popularisées, dramatisées par les poètes, trouvèrent facilement l'accès de son cœur. Mais sa condition était si misérable! son existence quotidienne si pénible, traversée de tant de douleurs, qu'un régime plus humain aurait su lui éviter! Et pour quels résultats? Sous la pression de quelles nécessités?
La patrie ni la foi n'avaient plus rien à craindre des anciens ennemis : le Mongol évanoui, le Turc en décadence, la Pologne sous le joug, le Suédois rejeté outre-mer, qui pouvait menacer la terre russienne? L'Asie était sans forces. L'Europe ne pouvait tendre aussi loin son bras vigoureux, mais trop court. Même coalisée, même victorieuse, cette petite Europe ne pouvait rien contre l'immense Russie; à
deux reprises, les deux Napoléons montraient par la prise de Moscou et de Sébastopol que l'intégrité et Tindépendance russiennes n'avaient plus rien à craindre, môme de la défaite.
Alors, à quoi bon garder toujours cette lourde machine de guerre, ce harnais et cet appareil de combat? Pourquoi éterniser ce régime de caserne, que jadis l'invasion ou la menace étrangères avaient pu rendre indispensable, que la sécurité actuelle rendait superflu?
La libération de l'orthodoxie? la croisade vers Byzanee? c'était si lointain, si chanceux, à si longue échéance! Voici d'ailleurs que le tsar, après avoir soulevé les orthodoxes de Turquie, les traitait de révolutionnaires et les renvoyait à l'autorité légitime de leur Sultan! Et voici, d'autre part, que les premiers libérés de ces orthodoxes témoignaient envers le sauveur russe de la plus noire ingratitude, — ainsi parlaient encore le tsar et ses bureaux : — Grecs ou Serbes, ces chrétiens balkaniques entendaient vivre de leur vie propre, jouir de leur indépendance nationale et non pas échanger la tyrannie ottomane contre l'oppression ni même la tutelle moscovite.
Les Slavistes, il est vrai, dans leurs rêves d'avenir, substituaient à la libération des orthodoxes la libération des Slaves, à la croisade vers Byzanee l'union panslaviste. Et la nation, un instant, s'engoua de dévoûment à cette cause : la seule guerre, où durant le xixr siècle la nation marcha de tout cœur et même
entraîna le tsar presque malgré lui, fut la dernière guerre balkanique, entreprise pour tirer le « frère » bulgare des atrocités ottomanes...
La guerre! La guerre est déclarée!... C'est le peuple luimême qui a voulu la guerre, d'accord avec le Tsar. Dès que la parole du Tsar eut retenti, le peuple se pressa dans les églises, par toute la Russie... Le colosse russe ne sera pas ébranlé... Notre force c'est notre confiance dans le colosse russe... L'Europe craint que notre vieil édifice de tant de siècles ne s'écroule, l'Europe crie : « La Russie se meurt! La Russie n'est rien et ne sera jamais rien! » Les cœurs de nos ennemis tressaillent de joie'... Ils ne remarquent, pas la chose principale : l'alliance du Tsar avec le peuple!... La corne d'or et Constantinople, tout cela sera à nous... Constantinople deviendra le centre du panslavisme... Nous pouvons nous fier à notre colosse...
Mais à peine délivré, voici qu'à son tour ce Bulgare témoigne de la même ingratitude, — disent le tsar et ses bureaux, — des mêmes volontés d'indépendance : il se joint aux ennemis et aux jaloux que sa libération a suscités au Russien; il renie la solidarité panslaviste, se jette clans les bras de l'Occident!
Pourquoi donc piétiner dans la boue et le sang, sur cette route de Byzance qui ne mène qu'aux dépenses inutiles de vies et de forces russiennes?
Au long des frontières asiatiques, le tsar poursuit les expéditions de ses pères, agrandit aux dépens du Turc, du Persan, de l'Afghan, de LOuzbeg et du Chinois son patrimoine impérial et son domaine
personnel : il s'est mis en lèle de pousser à travers continent et montagnes jusqu'à la mer libre du midi. Mais la Dation, qui fait les frais de celle œuvre gigantesque, n'en perçoit aucun bénéfice; souvent sa fierté est mise à rude épreuve par les échecs qu'un pauvre khan de Kliiva, un cheikh du Caucase ou un mikado des îles inconnues infligent à son drapeau. Il ne faut pas croire que, pour s'être battue vingt siècles contre les envahisseurs, celte Russie soit d'humeur batailleuse, agressive. Elle-même se reconnaît volontiers en son héros légendaire Ilia de Mou ro m, qui n'est ni un matamore ni môme un chevalier, mais un rustre pacifique, et ne se bat qu'à la dernière extrémité, pour rendre les coups ou s'en préserver.
Aussi, tout le long du xix° siècle, — à l'inverse des siècles précédents, — chaque guerre heureuse ou malheureuse détache la nation du tsar, enlève à la dévotion populaire peu ou beaucoup de sa ferveur, à l'autocratie quelques rayons de son auréole divine.
C'est que la guerre n'aggrave pas seulement les charges et souffrances de la nation : elle fait encore éclater au grand jour l'impéritie, la malhonnêteté et l'inutilité de la tyrannie bureaucratique. La nation fournit sans compter des soldats courageux, tenaces, résignés à tous les sacrifices, prompts à tous les dévoùmenls ; la bureaucratie, qui n'a rien prévu, ne sait user de rien que pour son propre bénéfice... A quoi bon insister sur ces vérités cruelles?...
Les guerres napoléoniennes lurent les premières à révéler la grandeur de ce mal bureaucratique :
Moscou au pouvoir des Français) la ville sainle en flammes! La Russie prit ensuite sa coutumière
revanche et son tsar fut maître de Paris. Mais celle victorieuse campagne de France ne fit que montrer encore aux pauvres moujiks et à leurs officiers quelle abondance et quel bonheur le paysan affranchi peut trouver, même sur une terre médiocre.
Alexandre, au retour de cette campagne de France, crut renforcer son gouvernement autocratique par de nouvelles extensions des bureaux et par leur intervention plus profonde dans la vie de tous et de chacun. Mais le peuple commençait de s'agiter; la noblesse et l'armée se liguaient en sociétés secrètes; à la mort d'Alexandre, qui n'avait pas de fils, les patriotes voulurent profiter une fois encore des embarras de la succession. Les « décembristes » de 1825 soulevèrent la capitale aux cris de Vive la Constitution! Le tsar n'eut qu'à se montrer; le peuple abandonna les rebelles. Et Nicolas régna pour dompter l'impiété révolutionnaire.
La guerre de Crimée fut le second coup de tocsin. Le débarquement des étrangers en terre russienne fit éclater les imprécations : « Réveille-toi, ô Russie! dévorée par les ennemis du dehors, ruinée par l'esclavage, honteusement opprimée par la stupidité des tchinovniks et des espions, réveille-toi de ce long sommeil d'ignorance et d'apathie! Nous avons été assez longtemps tenus en servage par les successeurs des Khans tatars. Lève-toi, dresse-toi, calme, devant le trône du despote, demande-lui compte du désastre national! »
Ainsi parlaient les pamphlets populaires, et le régime de Nicolas Ier tombait avec Sébastopol; le « tsar de fer » lui-même en mourait de douleur. Alexandre II comprit qu'il fallait céder aux besoins du peuple : le servage et la centralisation exagérée apparaissaient à tous comme les sources principales de souflïances et d'iniquités; Alexandre affranchit les paysans et donna aux districts et provinces un rudiment de libertés locales, de self-governmcnt, par la création des « assemblées du pays », zemslvos.
La guerre balkanique fut le troisième avertissement : la Russie ne connut pas alors les grands désastres des guerres précédentes; mais toute sa force faillit ne pas venir à bout de la décadence ottomane et, sans le secours de la petite Roumanie, le tsar peut-être n'aurait pas connu la victoire définitive. Alexandre II comprit encore la nécessité urgente d'une réconciliation entre le tsar et la nation, aux dépens de la bureaucratie. Il étudiait un plan complet de réformes, il confiait le pouvoir suprême au « dictateur » d'origine étrangère, arménienne, Loris Mélikof, dont les théories libérales allaient passer dans la pratique, — quand l'impatience de quelques affolés recourut à la bombe et fit sauter le tsar (1881).
L'influence des Slavistes, des Katkof et des Ignatief, triompha sous l'élève de M. Pobiedonostsef, Alexandre III. Dans son premier manifeste, Alexandre III proclamait son inébranlable attachement à « ce pouvoir autocratique qu'il tenait de Dieu et que son devoir était de fortifier et de maintenir ». Tout
son règne, avec une droiture de convaincu el un entetoment de quasi-fanatique, Alexandre III maintint
cl fortifia ce pouvoir divin.
Si treize ans il réussi! à supprimer toute révolte populaire cl intellectuelle, si la police et la bureaucratie comprimèrent tous les acles de la vie publique et privée, si le « devoir spirituel » du tsarisme fut seul à dicter les mesures gouvernementales, et si la russification des peuples annexés marcha de pair avec la « slavisation » du peuple russien, c'est assurément qu'Alexandre III était de taille à soutenir ce rôle; mais c'est, avant tout, qu'il en comprit la première nécessité : il ne fit jamais la guerre; il se proclama le tsar pacifique; il fut le premier prince russien, depuis mille ans peut-être, qui n'ait pas coûté de grande bataille à la nation. Son armée fut toujours disponible, toujours occupée à la seule besogne de tyrannie et de répression.
Nicolas II, qui voulut poursuivre la môme politique, 3ut les mômes résultats durant les dix premières années de son règne (1894-1904), grâce à la môme compréhension de cette grande nécessité : « Qu'on le sache bien, disait-il à son peuple en janvier 1895, j'entends consacrer toutes mes forces au bonheur de notre chère Russie; mais tout aussi fermement, résolument, à l'exemple de mon inoubliable père, j'entends maintenir l'autocratie. » — « Le maintien de la paix générale, disait-il à l'Europe en 1898, dans la circulaire de son ministre Mouravief, et une réduction des armements excessifs qui pèsent Sur toutes les nations
se présentent, dans la situation actuelle du monde, comme l'idéal auquel devraient tendre les efforts de
tous les gouvernements. »
Cet idéal « dans la situation actuelle du monde », Nicolas II voyait-il clairement, nettement, combien cotait le nécessaire « dans la situation actuelle de la Russie »? Il semble qu'il en eut, tout au moins, la compréhension vague. Mais il n'avait ni la carrure ni la ténacité paternelles; autour de lui, des rêves de grandeur ou des conbinaisons d'intérêts essayaient de capter son imagination, sa bonté vacillante .. Et la eruerre de Mandchourie vint réveiller aux oreilles du tsarisme le tocsin révolutionnaire.
Ces étapes successives ont amené le tsarisme à Tisolemcnt d'aujourd'hui» Jadis, il avait toute la nation à ses genoux. Au cours du xvme siècle, les nobles et les écrivains, les seuls aristocrates rêvent — plus qu'ils ne parlent — de libertés constitutionnelles. Les gens de 1730 ne demandent à Anne qu'une douma de la noblesse et un sobor des villes, qui n'eussent été que façades à l'exploitation nobiliaire. A partir de 1750, la constitution à la mode anglaise devient l'idéal de la haute société et de « l'intelligence », — nous disons aujourd'hui « les intellectuels » : — Alexandre Ier et son ministre Speransky semblent décidés un instant à partager ces rêves.
En 1803, Speransky, modeste fonctionnaire au
ministère de l'Intérieur, prépare un plan d'institutions judiciaires el administratives : responsabilité du pouvoir exécutif devant une Chambre élue par le peuple, liberté de la presse, etc. Mais toute cette première partie est biffée sur son manuscrit primitif. En 1804, des statuts organiques sont rédigés par Rosenkampf, modifiés par le prince Czarloryski et Novosiltzef, et remis à Speransky, qui achève en 1809 son projet des Lois d'Etat. Les droits politiques seront accordés à la noblesse et au tiers état comprenant les marchands, les petits bourgeois et les paysans-propriétaires; les autres paysans, sauf les serfs, participeront aux élections au moyen d'un délégué par 500 âmes. La douma rédigera les lois, établira les impôts, etc.
Mais la brouille d'Alexandre et de Napoléon, puis les campagnes de Russie et de France et l'influence des idées mystiques, la Sainte Alliance enfin détournèrent Alexandre Ier de ces projets de réforme, auxquels la noblesse et la haute bureaucratie restent quelques années fidèles. Alexandre pourtant installait les constitutions finlandaise et polonaise, rappelait Speransky d'exil, reprenait avec Novosiltzef les plans de diètes locales et générales : jusqu'à sa mort, il oscillait entre la compression et la réforme.
Les décembristes de 1825 n'étaient encore qu'une poignée de patriotes, une double conjuration de la Société du Nord et de la Société du Sud, Leur soif généreuse de justice et de liberté les menait à des projets irréalisables en ce temps-là. Dans sa Vérité Russe (Rousskaïa Pravda), Pestel abolissait les dis-
tinctions des ordres, accordait à tous le droit à la terre, instituait le service militaire universel, laliberté de la presse avec le jury pour ses délits, supprimait la peine de mort. Il fondait la République avec une douma executive de cinq membres, une Chambre législative (velché), élue par le suffrage universel à deux degrés, et un sobor suprême de 120 membres à vie.
Pestel, « dictateur» du Midi, reconnaissait en mourant que « sa grande faute était d'avoir voulu récoller avant les semailles ». Mais il ne doutait pas que « la Russie ne trouvât un jour dans sa Vérité le seul refuge contre de violentes commotions ».
De 1825 à 1800, les idées décembristes, bannies de la vie politique, animent la littérature et, par l'admirable prédication des romanciers, passent lentement dans tous les esprits. Le roman russe prend alors celte mission sociale qu'il gardera jusqu'à nous. Le salut de la patrie lui apparaît dans la réforme de la société, et tous les écrivains de ce temps peuvent reprendre le mot du décembrisle Ryléef : « La fougue de mon patriotisme et l'amour de la Russie ont pu me tromper; mais comme aucun calcul d'intérêt ni d'ambilion n'a guidé ma vie, je mourrai sans crainte. » Sous les coups de Tourguénief, le servage succombe. Le i'hin est bafoué, à jamais voué au mépris par les terribles sarcasmes du sonneur de Cloche, Ilerzen.
De 1860 à 1880, ces idées passent dans l'enseignement. Un mouvement universitaire se répand à travers tout l'empire ot gagne aux idées de liberté tous l'empire nus i . 22
ceux qui arrivent à la vie intellectuelle. Les fils de la bourgeoisie sont affranchis des adorations traditionnelles. Un grand coup est sourdement porté au ts;irisme par la prédication individuelle de ces milliers d'étudiants, qui difl'usentdans les provinces. Jusqu'ici le Russe n'avait sa liberté de parole qu'à l'étranger. Herzen, pour sonner sa Cloche, s'exilait à Londres et disait un éternel adieu aux Amis de Russie (1855) :
Une invicible répugnance et une forte voix intérieure ne me permettent pas de traverser la frontière russe, à présent surtout que l'autocratie, furieuse et épouvantée par ce qui arrive en Europe, étouffe avec un acharnement redoublé tout mouvement intellectuel, à présent qu'elle sépare brutalement de l'humanité qui s'émancipe, 70 millions d'hommes; à présent qu'elle intercepte avec sa main noire, avec sa main sur laquelle s'est caillé le sang polonais, le dernier rayon de lumière qui arrivait, affaibli, à un petit nombre de Russes. Non, amis, je ne peux pas traverser les limites de ce royaume des ténèbres où régnent l'arbitraire, un épuisement muet de la vie, L'anéantissement sans traces, les douleurs bâillonnées. J'attendrai jusqu'à ce que le pouvoir las, affaibli par des efforts infructueux et par la réaction provoquée, reconnaisse dans le Russe quelque chose qui soit digne de respect1.
Tourguénief, installé à Paris, retournait parfois en Russie, mais peu à peu perdait le contact de son peuple : sans voir les changements secrets, mais profonds, qui, de jour en jour, transformaient son pays, il n'apercevait que l'horrible et dégradante
1. Ces citations et les suivantes sont empruntées à Ossip-Lourié, Psychologie des Romanciers russes.
besogne du tsarisme. Un de ses héros, Neida of traduisait ses impressions de retour :
Il y avait longtemps que je n'avais revu le lieu de ma naissance, mais je n'y trouvai pas le moindre changement. Torpeur de mort, absence de pensée, maisons sans toit, murailles ruinées, et fange et puanteur, et pauvreté et misère, regards d'esclaves, insolents ou mornes, tout est resté pareil. Notre peuple est affranchi; mais sa main, comme autrefois, pend inerte à son côté. Rien, rien n'est changé. Jamais mes chers compatriotes n'ont dormi d'un si terrible sommeil!
Tout dorl : partout, au village, à la ville, en télègue, en traîneau, le jour, la nuit, assis, debout..., le marchand, le tchinovnik dort; dans sa tour, dort le veilleur, sous le froid de la neige, sous l'ardeur du soleil ! Et le prévenu dort et le juge sommeille; les paysans dorment d'un sommeil de mort; ils moissonnent, ils labourent, ils dorment; ils b;i lient le blé, ils dorment encore; père, mère, enfants, lous dorment! Celui qui frappe et celui que l'on frappe dorment également. Seul, le cabaret veille, l'œil toujours ouvert ! Et, serrant entre ses cinq doigts un cruchon d'eaude-vie, le front au [tôle nord et les pieds au Caucase, dort d'un sommeil éternel notre patrie, la Russie sainte.
Loin de désespérer comme Tourguénief ou de se tenir à l'écart comme Herzen, les étudiants restés en Russie « allèrent au peuple » pour le comprendre et le servir. La barbarie et l'abjection populaires ne leur inspiraient que pitié, presque pas de dégoût. Sans illusion pourtant, ils voyaient et dénonçaient la dégradation de tous, qui souvent les gagnait euxmêmes; car le généreux étudiant de vingt ans finissait le plus souvent dans la peau d'un tchinovnik corrompu, d'un mangeur, d'un pillard, d'un fonction-
3 i 0 L'EMPIRE RUSSE ET LE TSARISME
naire de celle hiérarchie où la seule vertu était —
esl encore — de « ne manger que selon son grade » :
Dans noire ville, raconte un béros de Tchékof, il n'y avait pas un seul honnête homme. Mon père recevail des pots-de-vin et il était persuadé qu'on rendait simple justice
à ses qualités d'âme. Les collégiens, pour bien passer les examens, prenaient, chez leurs professeurs, une pension
que ceux-ci faisaient payer aussi cher que possible. La femme du commandant de recrutement recevait les potsde-vin des conscrits. En temps de revision, tout le monde se faisait graisser la patte... Le médecin de la ville et le vétérinaire faisaient payer aux boucheries une redevance quotidienne. Les écoles communales vendaient diplômes et privilèges. Partout, à l'église, à l'hôtel de ville, chez les autorités, dans toutes les administrations, partout on disait à tous : « II faut remercier! »
Et tout le monde, pour un simple renseignement, donnait 30-40 kopeks. Dans les boutiques, on vendait aux pauvres gens la viande pourrie, la farine moisie; dans les hôpitaux, les médecins, les officiers de santé et les infirmières dépouillaient les malades. A la poste, le moindre fonctionnaire se croyait en droit de nous traiter comme des animaux et de nous crier grossièrement : « Attends! où vas-tu? » Aucun droit, nulle part... Tout le monde était dur. Pour s'amuser, on enivrait les chiens et les chats d'eau-de-vie, on leur attachait à la queue des bidons de pétroles vides et on les faisait courir comme des enragés...
Mais les intellectuels se rendent compte que celle dégradation de la foule et des meilleurs a des causes passagères, dont la volonté des hommes peut triompher; que le peuple russe malgré tout est plus capable peut-être qu'aucun autre de régénération et d'enthousiasme; que s'il est tombé si bas, c'est que toujours il fut sacrifié:
Le peuple russe a toujours été sacrifié... L'impératrice Catherine 11 écrivait au comte Pierre Saltykov, gouverneur général de Moscou : <c II ne faut pas donner d'instruction au bas peuple. Quand il en saura, Monsieur le Maréchal, autant qne vous et moi, il ne voudra plu? nous obéir, comme il noua obéit aujourd'hui. » Et on le tient toujours dans les ténèbres et sous le joug. En 1904, parmi les conscrits, 3 pour 100 savent lire et écrire. La Russie commence à en recueillir les résultats : la diminution de la fertilité du sol et de la productivité des terrains, la ténacité et le développement inquiétant des épidémies de toute espèce, les désastres de toute sorte, la pauvreté des niasses, l'alcoolisme poussé à des proportions dangereuses pour le bien-être de la nation : il règne aussi bien dans la haute classe, dans la bourgeoisie que dans le peuple. « L'ivrognerie fait de grands ravages dans les rangs du peuple qui n'a cependant pas perdu son désir d'une vérité nouvelle, tout en continuant à s'enivrer d'eau-dc-vie », écrivait Dostoïevsky dans son Journal. Il est douteux que la recherche de la férité et la vodka demeurent longtemps compatibles. Le même Dostoïevsky fait dire à Verchovensky, dans Dessy : « Le peuple est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres et, devant les tribunaux, on n'entend que ces paroles : « Condamné à 200 coups de verges! Laissez croître les générations! Quel dommage que noua ne puissions pas attendre! Ils seraient tous ivres ' ! »
La haine du tchin corrupteur et de l'autocratie dégradante se fait jour au bout de vingt ans avec une violence qui veut tout supprimer, faire table rase. On a perdu la foi dans les lenteurs et tâtonnements de la méthode libérale. La bombe révolutionnaire apparaît comme l'instrument divin : le tsar