X PRÉFACE
deux peuples vivent l'un de l'autre. Le peuple russe ignore tout de la France; le public français n'a de la Russie qu'une idée rudimentaire ou même une imagination assez fantaisiste. Durant les dix années qui viennent de s'écouler et qui furent « la lune de miel » de cette union, la France n'a eu qu'admiration pour ce conjoint qu'elle devinait un peu brutal, fraîchement civilisé, mais qu'elle croyait invincible. Aujourd'hui, si nous ne voulons pas que, sous l'influence néfaste des astres de l'Extrême-Asie, la lune rousse succède, nous devons tâcher à mieux connaître nos alliés, leurs capacités et qualités véritables, surtout les possibilités et nécessités de leur vie nationale : en laissant de côté tendresses et colères, il faudrait que nous pussions étudier ce problème russe avec le même calme, la même liberté d'esprit que le problème des origines susiennes ou chaldéennes.
: lUSSE.
11 faut nous représenter exactement l'immensité, l'uniformité géographique et le bariolage ethnique de a I empire.
Les statistiques nous disent bien que Russie d'Europe et Russie d'Asie forment, d'un seul tenant, un enclos de vingt-deux à vingt-trois millions de kilomètres carrés et que, de Libau sur la Baltique à Vladivostok sur le Pacifique, sept ou huit mille kilomèlres en ligne droite se déroulent. Mais ces chiffres, tout en nous paraissant énormes, gigantesques, ne nous représentent rien de très précis, tant ils dépassent l'ordinaire de nos mesures et de nos conceptions européennes, le demi-million de kilomètres carrés de la France ou de l'empire allemand, les mille kilomètres, à vol d'oiseau, qui séparent Londres de
1. Voir la carte reproduite de 1 Atlas Vidal-Lablache. Cette earta De contient pas tous les noms de lieux citée en ce volume; mais, en un schéma très expressif, elle représente bien les grandes
unes économiques et ethnographiques de la Russie d'Europe.
Gênes ou Paris de Vienne : quarante-deux ou quarante-trois fois la superficie de la France, dix ou douze fois la distance de Paris à Marseille, presque l'intervalle de Paris au Zambèse!
Pour la Russie européenne, nous avons encore avec nos (cires occidentales quelques communes mesures : au centre de cette Russie, Moscou n'est séparée des grands ports de la périphérie, Odessa, Riga, Arkhangcl et Astrakhan, que par deux ou trois cents lieues, comme Munich Test de Nantes, Berlin de Livourne, ou Vienne de Saloniquc. Mais, dans la Russie asiatique, nos estimations s'égarent, se dissolvent.
Arrivons-nous seulement à bien voir, à « réaliser » que tout unit, que rien ne sépare, que rien même ne distinguera bientôt de Moscou et de la Moscovie celte Russie asiatique ? Irkoutsk sur le Baïkal est aujourd'hui aussi moscovite que pouvait l'être Astrakhan sur la Caspienne à la fin du xvnc siècle, beaucoup plus russe que ne l'était Tifiis ou Bakou aux temps de la guerre de Crimée. Et au delà d' Irkoutsk, jusqu'au Pacifique, les progrès et le rattachement moscovites se poursuivent sans relâche par des colonies de langue et de sang russiens; pourtant, il n'est point, encore entré dans notre conception habituelle des choses, il nous faut quelque effort d'esprit pour bien considérer qu'au début de notre xxe siècle, Vladivostok tient à Moscou plus intimement et par des liens plus continus que n'y pouvait tenir Odessa au début du xixe.
Or, do M< scou à Vladivostok s'allongent six mille
sept cents kilomètres à vol d'oiseau : où trouver en noire Europe occidentale pareil ruban de terre ferme? Par-dessus la Méditerranée et les golfes de la Perse et de l'Inde comblés, il nous faudrait imaginer Paris ayant un port oriental à Calcutta.
Encore toutes ces comparaisons européennes ne peuvent-elles nous rendre au vrai l'immensité russe : elles ne nous en donnent toujours qu'une vision imparl'aile, sinon fausse. Car le propre de nos terres occidentales est d'être morcelées, cloisonnées en petits compartiments par des mers pénétrantes et des montagnes interposées : nulle part, notre Europe ne peut nous offrir cent lieues de cette uniformité qu'en Russie, sur des milliers et des milliers de kilomètres, rien ou presque rien ne vient rompre. Non seulement la Russie est une terre immense, mais c'est encore une terre vide de montagnes et de golfes, une terre sans bornes ei >ans coupures.
Les grands océans et les mers secondaires ne font que ceinturer le continent russe : à peine le limitent-ils une moitié de l'année; pendant six mois, leurs glaces ne font que continuer ses glaces. Seuls, en un petit angle de la Russie européenne, les golfes de la Baltique et de la mer Blanche poussent leurs avancées à la rencontre les uns des autres et une chaîne de grands lacs finit presque de les souder.
De même, les grandes montagnes de l'Europe et de l'Asie, Carpathes, Caucase, Hindou-Kouch, Altaï, etc., ne font que border la plaine russe, tout au plus la fes-
tonner de leur* contreforts Seule, une chaîne transversale, l'Oural, pourrait la couper en deux, - el nous ayons l'habitude en effet de borner à l'Oural les deux Russies d'Europe ei d'Asie. — Mais celte chaîne ne va pas de l'océan Glacial à la Caspienne comme le Caucase va de la Caspienne a la mer Noire; la cloison ouratienne, entre son extrémité et le rivage caspien, laisse une porte de quelque six cents kilomètres de large, — toute la largeur de la terre française entre le pied des Alpes et les bords de l'Atlantique, entre Grenoble et La Rochelle. L'Oural ne trace donc pas une frontière : de tout temps, comme aujourd'hui, les mêmes peuples en ont possédé ou fréquenté les deux façades; de jour en jour, parcelle giande porte Caspienne, la colonisation russe rattache plus étroitement les steppes asiatiques aux steppes européennes.
A travers la Russie d'Europe, qui nous est un peu connue et qui fait la charpente et la force de cet empire, à travers la Russie d'Europe, la nature n'a établi aucune de ces divisions montagneuses, aucun de ces obstacles-abris, avec lesquels l'homme doit compter, mais sur lesquels aussi l'homme peut compter et qu'utilise pour leur défense ou que détruit pour leurs relations l'énergie des communautés humaines. D'Arkhangel à Odessa, de Pélersbourg à Astrakhan, d'un rivage à l'autre, les chemins de fer courent loul droit snns le moindre de ces tunnels que nos lignes françaises doivent percer entre chaque vallée de nos rivières, — et les chargements
de la Baltique coulent à la Caspienne, les barques de la mer Noire se liaient jusqu'à la mer Blanche, au
long des canaux, dc> lacs ou des marais qui unissent, qui toujours ont uni les fleuves opposés.
Nulle part, les fantaisies et les commodités humaines n'ont à respecter ou à violenter les résistances de la nature. Nulle part, l'homme ne rencontre cette « échine » et ces arêtes montagneuses, sans lesquelles, nous autres Européens, nous ne pouvons nous figurer un continent. Dans leurs atlas, nos géographes avaient inventé celte « ossature » et, récemment encore, leurs caries dessinaient par une belle chenille, entre le mur des Carpathes et le mur de l'Oural, l'indispensable « ligne de partage ». Dans la réalité, rien de pareil. En un coin seulement de L'immensité plate, un tertre sans grande étendue soulève à quatre cents mètres le Bocage du Valdaï au-dessus des marécages et des lacs : tel notre Bocage vendéen ou normand au-dessus des Marais et Plaine du pourtour.
Et pour augmenter encore celte uniformité, à travers toute la Russie, bien haut, par-dessus la tête des hommes, hors de leurs atteintes, ce sont les mêmes forces météorologiques qui partout régnent Bans conteste, courbent également toutes les vies de l'homme, de la bête H des piaules et ne partagent celte immensité russe qu'en deux grandes moitiés : la
8 L'EMPIRE rlsse et le tsarisme
terre boisée et la terre nue. Deux moitiés compacta. distinctes, formant chacune un monde, le monde des arbres et le monde des herbes. Nulle part, l'alternance variée et la marqueterie multiple de bois el de prairies, de champs et de fourrés, qui découpent la moindre de nos terres européennes en une multitude de régions sauvages et de régions cultivées.
En Asie comme en Europe, une moitié de la Russie n'est ou n'était récemment que bois; une autre moitié n'a toujours été que champs découverts, steppes. Dans la Russie d'Europe, la forêt d'un seul tenant couvrait ou couvre encore trois à quatre cents millions d'hectares (sept ou huit fois la superficie de la France entière); sans interruption, six ou sept cents autres millions d'hectares prolongent cette forêt en Asie. Et la steppe russe, d'un seul tenant, déroule sur l'Europe et l'Asie, des Carpathes aux frontières de Mongolie, quatre ou cinq cents millions d'hectare s vides.
Entre ces deux mondes juxtaposés, l'union intime n'est pas établie par une série naturelle de régions intermédiaires : le mur des arbres cesse brusquement au bord de l'océan des herbes. La hache des hommes taille sans doute des clairières à l'orée de la foret, fait des coupes au long des fleuves, qui emmènent l'arbre abattu; parce travail incessant de la hache, la lisière des bois, sur toutes leurs façades, est entamée, recule. Mais la masse reste toujours compacte et, depuis les rivages de la mer septentrionale jusqu'au point où les vents maritimes peuvent charrier et déverser les outres de leurs nuages, la forêt presse et renouvelle
sans trêve son armée d'arbres élancés, rigides, innombrables, pins, sapins, mélèzes et bouleaux.
Ces vents humides viennent seulement de la Baltique et de l'océan Glacial. La mer Noire et la Caspienne ne sont que des lacs intérieurs, où le vent, desséché par les plateaux asiatiques, n'a pas le temps de récolter des nuages. A peine ces mers du Sud fournissent-elles des buées rafraîchissantes aux plaines de leur pourtour et quelques grosses pluies d'orage aux pentes méridionales du Caucase et de la Crimée. De la Baltique et de l'Océan, au contraire, pluies, neiges et brouillards, c'est toute l'année une charge d'eau énorme que les vents du nord et de l'ouest déversent jusqu'à huit cents, jusqu'à mille kilomètres à l'intérieur. Donc à huit cents ou mille kilomètres des rivages septentrionaux, une ligne reproduisant en gros la courbure de ces rivages, un demi-cercle presque régulier allant des Carpathes aux monts Oural dessine ou dessinait jadis la lisière continentale de la forêt; Kief, Toula, Nijni-Novgorod, Kazan, Orenbourg jalonnent cette ligne : au nord, les bois; au sud, les steppes.
Au nord, la foret marécageuse où de grandes étendues d'eaux glacées dorment parfois, où des landes de sable mettent de loin en loin quelque lacune, où la différence des sol et sous-sol se traduit par quelques différences d'aspect, quelques nuances. Seule, la différence de latitudes, nuançant les feuillages el les essences, fait varier la proportion de clairières, de laillis, de fourrés et de grands arbres.
Vers l'extrême-nord, la rigueur du climat arrête
les bois à deux cents kilomètres «lu rivage, et borde l'Océan d'une zone déserte où ne verdissent que
mousses el lichens dans le marais gelé dis toundras. Au centre, les arbres résineux dominent, couvrant tout le sol de leurs aiguilles caduques, peuplant tout le ciel de leurs colonnes trapues ou de leurs grêles colonnettes. A l'orée méridionale, à la lisière du continent herbu, un grand ehône, un tilleul géant, de ci, de là, étouffe sous son ombre tout rival, se taille dans la foret comme un petit domaine de mousses, d'herbes et d'arbustes fleuris; roi de ce champ minuscule, il invite le chasseur à établir sa hutte, le défricheur à commencer son essart. L'homme sous ce protecteur peut abriter sa famille qui, rayonnant tout autour, accroîtra chaque jour l'espace découvert et le jardinet cultivé. Chassé de la steppe par l'invasion mongole, le Grand-Russien viendra chercher la paix et la vie en ces bois moins épais, et jusqu'à nous ses poêles et ses écrivains nous vanteront la beauté de ces clairières :
Vous traversez des taillis, de hautes plantes, et enfin vous découvrez une source; un buisson de chêne (Haie complaisamment ses branches velues au-dessus de Teau; de grosses bulles d'argent s'élèvent du fond du liquide et viennent mourir à sa surface; vous vous étendez près du bord; vous n'avez plus soif; la fatigue l'emportant, vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; les buissons semblent jaunir...
Voici le bois : les hautes cimes des trembles murmurent, les bouleaux se balancent paresseusement, le chêne
vigoureux se dresse à côté du tilleul géant. Vous suivez un chemin émaillé de fleurs; de : : moue] tourbilh
ncut dans l'air: des moucherons s"ai,ri!. nt par essaims; les oiseaux gazouillent, domine le chant de la fauvette s'allie bien à la senteur du muguet!
Nous nous enfonçons dans le bois; le fourré s'épaissit: la paix et le bien-être s'emparent de l'âme. A un souffle de vent, les hautes cimes remuent et font entendre comme un bruit de cascades. Les herbes élancées croissent sur le lit des feuilles mortes de l'an dernier. Tout à coup un lièvre déboule.
Que la forêt est belle à la fin de l'automne, quand les bécasses arrivent! il n'y a plus de soleil, mais de l'ombre, mais une odeur enivrante répandue dans la campagne, un brouillard transparent qui se tient au-dessus des plaines. Les arbres se dessinent sur un ciel bleu pâle, et quelques feuilles dorées ajoutent à la beauté du coloris. Et, par un temps clair, lorsqu'il a gelé le malin, les bouleaux argentés sont couverts de rameaux d'or; le soleil bas brille d'un éclat plus vif; un petit bois de trembles, entièrement dépouillé de feuilles, inondé de lumière, semble heureux de sa nudité. De longues vagues bleues courent sur la rivière, balancent les oies et les canards et vous apportent le bruit d'un moulin. Les jours brumeux d'été ont aussi des charmes, mais les chasseurs ne les aiment point; le gibier part tout près et disparaît dans des nuées blanchâtres que vous maudissez. Tout est calme et tranquille : aucun arbre, aucune feuille ne bouge; ils goûtent le repos avec délices. Une ligne noire monte au-dessus de la vapeur répandue dans les airs; vous la prenez pour un rideau de bois. Non, voyez, c'est une bande d'absinthe qui pousse entre deux champs.
Vous allez visiter un champ de la steppe. Après plusieurs petits chemins vous arrivez à la grande route. Vous passez devant les auberges dont les portes ouvertes vous montrent dans la cour le grand puits. Vous marchez longtemps, longtemps... Les pies voltigenl sur les saules qui bordenl la route; Les paysannes, armées de longs râteaux, traver-
! les prés; an piéton chemine péniblement; voici venir une grande voiture seigneuriale; derrière, sur un sac, entouré de nattes, se tient un pauvre laquais avec de la boue jusqu'aux sourcils. Là-bas, c'est une ville avec ses petites maisonnettes de bois, ses maisons de marchands en briques, son vieux pont jeté sur le ravin...
En avant! la steppe commence. Au milieu de la plaine, des mamelons labourés accidentent la plaine de leurs vagues; des ravins tapissés d'herbes verdissent dans les intervalles; quelques blancs clochers se montrent dans le lointain; une petite rivière serpente agréablement; son cours est interrompu de temps à autre par des digues; quelques outardes restent craintivement dans un champ éloigné; une vieille habitation seigneuriale reflète ses tourelles dans un petit étang; vous avancez toujours. Enfin la voilà la steppe, la vraie, la steppe immense, sans limites ' !
A travers la plaine découverte, les influences atmosphériques oui créé des contrastes plus visibles; trois zones s'y succèdent, de la lisière de la forêt aux rivages des mers ou au pied des montagnes méridionales : steppe noire, steppe grise et steppe blanche; steppe de culture, steppe de pâture et steppe de déserts.
Par-dessus la foret, les nuages déversent encore le dernier égouttement de leurs pluies constantes sur la première zone qui, durant toute Tannée, peut nourrir des cultures. Avant leur mise en valeur récente, ces terres fertiles, durant des milliers de siècles, se couvrirent d'herbes, de gazons, de graminées surtout qui, poussant et mourant sans emploi, empilaient sur place les couches de leurs détritus : d'où l'énorme
1. I. Tourguénief, Récits d'un chasseur : le Bois et la Steppe.
épaisseur de terreau, de « terre noire », de tchernoziom, comme disent les Russes, qui fait aujourd'hui de cette plaine un des greniers à blé du monde.
Sur trois ou quatre cents kilomètres de largeur moyenne, au sud de la forêt, et sur deux mille kilomètres de long, entre les Carpathes et l'Oural, ce champ de blé, dans la seule Russie d'Europe, pourrait couvrir quatre-vingts ou cent millions d'hectares (presque deux fois la superficie de la France entière), et déjà les colons russiens le prolongent au delà de l'Oural jusqu'à l'Irtych,
Au sud du tchernoziom, la steppe grise borde la mer Noire, et la steppe blanche, contournant la Caspienne, enchâssant le lac d'Aral, s'en va rejoindre les Sables Blancs, Noirs et Rouges du Turkestan russe, puis les « vides », les Gobis, du Turkestan chinois et de la Mongolie. Cette traînée de maigres prairies ou de déserts unit ainsi les bouches du Volga à la Muraille de Chine.
Irriguée et fumée, amendée et soignée par l'homme, la steppe grise, où les herbes annuelles n'ont empilé depuis des siècles qu'une mince couche de terre végétale, est susceptible de cultures interrompues, de pauvres récoltes; mais c'est avant tout un terrain de pâture et de transhumance : de tout temps, le berger 3 promena ses moutons, et les bateliers des fleuves vinrent déverser leurs chargements de laine dans les navires de la Caspienne et de la mer d'Azof. C'était Ukraine fleurie, où chantait le Petit-Russien, où vaguait le libre Cosaque. La littérature petite-rus-
M l'empire russe et le tsarisme
sienne est tout embaumée de ses senteurs, et Gogol en est enivré :
Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sau-
e et belle... Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages.
Les seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables abris, y laissaient des sentiers. Toute la suri'. de la terre semblait un océan de verdure dorée qu'é maillaient mille autres couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de L'herbe haute, croissaient des masses de Muets, aux nuances bleues, rouges et violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs jaunes. Les petits pompons du trèfle blanc parsemaient l'herbage sombre, et un épi de blé, apporté là Dieu sait d'où, mûrissait solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient, en étendant le cou, des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes et plongeant dans l'herbe des regards avides. De loin, on entendait les cris aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse nuée, sur quelque lac perdu dans L'immensité des plaines. La mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, en se baignant voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt, on ne la voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait, blanche et brillante, aux rayons du soleil... 0 mes steppes, que vous êtes belles ' !
Aujourd'hui les houillères du Done-tzet les minières ferrugineuses du rivage peuplent d'usines le territoire presque désert de cette Nouvelle-Kussie, où Catherine II installait des colonies de Serbes, de Grecs et d'Allemands.
1. Gogol, Taras» Bodlbaf trad. Ossip-Lourié, Psyckol. des Romanciers russes, p. 30-31.
Tout argentée de sel, étoilée do cristaux, la steppe blanche est l'ancien fond de mer qu'ont abandonné, que continuent d'abandonner les flots delà Caspienne et du lac d'Aral, à mesure que ces nappes salées s'évaporent et que leur niveau s'enfonce au-dessous du niveau de nos mers. Sablonneuse et brûlée, la steppe blanche n'a jamais été qu'une arène de vie nomade ou de guerre pour les tribus turques et mongoles, dont les chevaux, durant des sièoles, coururent de la Muraille chinoise aux rives du Volga, aux rives du Don, aux rives du Dnieper, et, pardessus les Carpathes, aux rives du Danube et du Rhin : un des leurs, Attila, poussa même, à travers noire Europe, jusqu'aux bords de la Marne.
Ainsi, dans cette immensité russe, steppes blanches, steppes grises, steppes noires et forêts, le monde des arbres et le monde des herbes juxtaposent leurs taehes énormes. Mais, du nord au sud et de l'est à l'ouest, on chercherait vainement le moindre enclos préparc par la nature, dessiné ou seulement esquissé par des montagnes ou des collines, pour le groupement et la durée d'une communauté particulière, pour la naissance el la résistance dune vie locale, d'une autonomie provinciale : pas une Lorraine cl pas un Piémont, pas une Auvergne et pas une Bohême, pas même une Normandie ou une Toscane.
île peut-être, à l'angle nord-occidental, la Fin-
lande, grâce à la pénétration des mers Blanche et
Baltique el à la traînée des grands lacs intermédiair
pourrait être une sorte de Bretagne aux trois quarts détachée delà masse et de la vie continentales; mais l'infertilité du sol et la rigueur du climat ne lui permettent pas de nourrir une population suffisante pour défendre ses foyers et ses droits.
La Russie n'a jamais connu le régime du droit, qui n'est que la limitation des appétits et caprices rivaux, et que l'humanité, après quatre ou cinq mille ans de guerres, n'a encore établi péniblement, précairement, que dans les régions où, d'avance, la nature lui fournissait une terre accommodée. Grâce à l'innombrable cloisonnement de ses monts, golfes et mers, la Grèce fut la patrie des cités libres; grâce à ses Alpes, Pyrénées ou Carpathes, à ses lignes de partage et de défense, à ses mers intérieures, à ses îles et presqu'îles, l'Europe occidentale connaît les démocraties égalitaires et les royautés constitutionnelles.
Mais la Russie, comme les immensités chinoises et hindoues, arabes et soudanaises, comme les plaines de Chaldée et d'Egypte, la plate et immense Russie a toujours subi le bon plaisir de la force, les fantaisies du sabre, l'anarchie du brigandage ou la tyrannie de la conquête, et ce régime lui fut toujours d'autant plus dur, d'autant plus lourd, que des appétits et des caprices plus violents, des besoins plus impérieux appelaient ici de très loin et jetaient aux prises les humanités les plus diverses.
La Terre noire aurait pu devenir le siège d'une grande communauté agricole, d'une ruche travailleuse, pacifique, bien ordonnée, où cent millions de paysans auraient trouvé leur grasse vie, si, toutautour, quelque rempart naturel l'eût un peu mise à l'abri des convoilises el des attaqués. Mais pas une colline n'abrite ce champ de blé : son entourage de plaines ouvertes et de forêts insondables lui fait comme une ceinture de dangers; pillards ou conquérants lui arrivent de toute part, grâce aux larges portes et aux routes faciles des fleuves, Volga, Don, Dnieper, qui, sortis de la foret et tributaires des mers extérieures, prennent cette plaine en écharpe.
Dnieper, Don et Volga, trois routes historiques dont nos écrivains occidentaux méconnaissent souvent le rôle mondial, mais qui, toujours, eurent une influence décisive sur les destins de la Russie.
Par ces routes commodes, le bûcheron de la forêt et le berger de la steppe accourent vers la Terre noire, à la provision ou à la curée. Par ces routes rapides, arrivent aussi le négociant et le pirate des mers salées et des mers de sable, qui bordent au dehors la steppe et la forêt. Par ces routes qui marchent, les peuples du nord ont toujours essayé d'atteindre les pays du soleil, du pain blanc, du vin, des étoiles et desépices, cl les peuples du sud ont toujours aspiré vers les pays du bois, des fourrures, du fer, du cuivre, des métaux précieux, surtout de cette denrée précieuse qui lint si longtemps une grande place dans le commerce levantin : l'ambre de la Baltique.
l'emhihk uussb 2
18 L'EMPIRE ItUSSE ET LE TSARISME
Par les Qeuves russes, au mi' siècle de notre ère, les Arabes ou leurs caravaniers venaient encore aux marchés de la Baltique et fournissaient d'ambre le monde méditerranéen : le hasard nous fait retrouver aujourd'hui des cachettes de monnaies qui jalonnent celle roule musulmane; le marché central de l'ambre était à Visby dans l'île de Ciolland; les golfes et rivières balliques, puis, après un court portage, le Volga et la Caspienne ramenaient les caravanes musulmanes à la Perse, à l'empire du Khalife, aux bazars de Chiraz, de Bagdad ou de Damas.
Route éternelle que, bien avant les Arabes, avaient connue tous les peuples du Levant! Par les fleuves russes, les plus vieilles légendes des Hellènes faisaient déjà revenir leurs Argonautes de la Colchide aux Colonnes d'Hercule, en suivant l'Océan qui cercle le monde, après un court portage de leur barque légère entre le haut Dnieper et les rivières, puis les golfes du nord. Le portage d'un fleuve à l'autre, le vololchok, fournira toujours aux tribus d'entre-lesrivières, à ces « mésopotamiens » du nord, une occupation rémunérai ri ce. De toute éternité et jusqu'à nous, le portage ou le traînage entretiendra chez elles l'habitude de la vie marcheuse, flottante, errante, et les relations avec les peuples les plus lointains du sud el de l'occident.
Avant et après les Argonautes et les Arabes, combien de trafiquants, de pillards, de trappeurs et de « bons compagnons » descendirent ou remontèrent ces rives et ces eaux du Volga, du Don et du Dnieper :
Varègues, Russiens, Polonais, Cosaques, Moscovites et Bulgares, venus du nord, Grecs, Italiens, « Francs », Arabes, Juifs, Persans et Turco-Mongols, venus du sud ou de l'est! Flottage du bois et transport du blé, transit de l'ambre, de For et des fourrures, razzias de moissons et de troupeaux, rafles d'esclaves, quelles multiples occasions de bénéfices offrait aux poings énergiques cette « marche » de l'Europe et de l'Asie!
Dans un tourbillon de hordes semi-nomades et de batailles incessantes, l'histoire russe jusqu'aux temps modernes n'est qu'une sorte de rhapsodie épique où des odyssées de pirates se cousent à des iliades de reîtres et de soudards, où d'innombrables capitaines de toutes langues et de toutes couleurs, blancs et jaunes, finnois, aryens, sémites et mongols, se taillent, chacun à la mesure de sa vaillance, un domaine qui dure autant que la force du chef ou la fidélité de sa bande.
De la steppe et de la forêt surgit à chaque génération une moisson de héros et de brigands, dont la fougue sauvage et la brillante, voyante silhouette rappelle les fleurs du printemps russe, innombrables, exubérantes, éphémères : la fleur du printemps et le héros de la libre vie sont les deux sujets de toute poésie russe. Tous les deux éclatent au jour sous le premier rayon du soleil ou de la fortune. Tous les deux disparaissent soudain, sans traces apparentes. Tous les deux cependant laissent des germes qui, vienne le printemps prochain, fleurissent
à la même place et feintent le sol de la môme couleur.
Taries générations de ses hordes, comme par les générations de ses plantes, l'immensité russe arrive à se partager en un certain nombre de taches vivantes. Ce ne sont point des communautés humaines à notre mode d'Europe, des associations durables et fixes autour d'un foyer immuable et révéré : ce sont des taches superficielles, à peine liées au sol par une iïèle attache, jamais arrêtées dans leurs contours, et dont les éléments, sous le grand souffle de la plaine, sont en mouvement perpétuel.
Que de choses étranges, attractives, entraînantes el vraiment merveilleuses dans ce seul mot russe dorôga! (la route, le voyage). Que de puissance dans le mot et que de charme dans la chose!.... La vitesse en voyage, c'estconinio une force secrète, une puissance occulte qui vous a pris et vous transporte sur ses ailes; vous traversez les airs, vous fuyez, tout fuit avec vous; les poteaux indicateurs fuient; les forets aux sombres rangées de sapins et de pins fuient..; la route tout entière fuit, se perd dans le lointain...
... 0 troïka, troïka! il ne faut pas demander qui t'a inventée; tu ne peux avoir été conçue, tu ne pouvais naître et paraître qu'au sein d'un peuple vif et agile, sur un territoire géant, qui occupe la moitié du globe et où, en route, nul, sous peine de vertige, ne s'amuse à compter les poteaux1...
Transhumances du berger dans la terre des herbes; déplacements du bûcheron, de coupes en coupes,