Gogol, Lettre à Scheviref, 28 février
dans les clairières de la forêt; fuites et retours du cavalier; poursuites ininterrompues du trappeur; descentes et remontées des barques : partout la vie criante ou nomade, depuis des milliers d'années, a mis en contact et mélangé sur la terre russe toutes 1rs races blanches et jaunes de l'Europe et de l'Asie.
Finnois dans la forêt du nord, Turco-Mongols dans les steppes du sud et de l'orient, Aryens dans les clairières du centre et de l'occident : trois grandes lâches ethniques subsistent toujours; chacune en son milieu garde sa couleur propre; mais elles se touchent, se fondent et passent entre elles, de dégradations en dégradations successives, par toutes les teintes de la gamme.
À travers l'histoire russe jusqu'à nous, ces trois tadics se maintiennent. Pour en comprendre la répartition actuelle, il faut remonter à la nuit delà préhistoire : est-il besoin de dire que là-dessus nous sommes réduits aux calculs logiques, aux hypothèses? mais la seule hypothèse peut nous rendre compréhensible la répartition actuelle des peuples et des langues; le phénomène se présente aujourd'hui comme si, de tous points, les choses s'étaient passées de la manière que voici, aux temps obscurs, lointains, que nulle chronologie ne peut atteindre.
Sous le nom de Finnois ou Finno-Ougriens, on englobe un ramassis de tribus forestières, dispersées
aujourd'hui dans l'Europe et L'Asie septentrionales. Les anthropologues disent les uns que ce sont des brachycéphales. Les autres <|ue ce sont des mésocé-
phales; niais quelques-uns y voient des dolichocéphales. Les philologues ajoutent que les Finnois parlent des langues de la famille « ouralo-altaïque », ce qui veut dire : venues de l'Oural et de l'Altaï; car nos classifications scientifiques gardent encore l'empreinte de cette idée étrange, saugrenue, que les diverses humanités sont venues des montagnes, du Caucase, de l'Oural, de l'Altaï, des parties les moins habitables .du globe, des déserts de roches et de glaces que notre civilisation a le plus de mal à conquérir, ou des vallées qui, durant les siècles historiques, n'ont été peuplées que des fuyards de la plaine.
Par leurs langues et dialectes, par la couleur de leur peau, par l'ossature et les traits de leur visage, ces Finnois, en vérité, se rattachent aux peuples de l'Asie jaune, aux Mongols et aux Turcs. Mais, par leur genre de vie, ils en diffèrent, et depuis des centaines de siècles. Forestier, chasseur et pêcheur, le Finnois s'est diversifié de ses cousins Mongol et Turc, qui dans la plaine découverte menaient et mènent encore la vie de bergers.
Peut-être, à l'origine, tous ces jaunes étaient-ils semblables de langage, de religion, de civilisation et de mœurs; peut-être possédaient-ils ensemble ou côte à côte une seule et même région de l'Asie centrale, les prairies qui entourent les Gobis de la Mongolie et
du Turkestan ; peut-être sont-ils venus de l'Asie vers l'Europe, en deux poussées parallèles, le Finnois à travers la forêt, le Turco-Mongol à travers la steppe; peut-être, en quelque période de la plus lointaine préhistoire, ces deux poussées ont-elles recouvert l'Europe entière; dans les crânes et squelettes des eavernes, les anthropologues pensent reconnaître la race finnoise de ces premiers occupants.
En Russie du moins, tout se présente comme si cette double invasion asiatique avait eu lieu : les plus vieux documents historiques nous montrent déjà la forêt au pouvoir des tribus finnoises, et la steppe sillonnée de tribus nomades, « scythiques », où dominait probablement le sang turco-mongol.
Survinrent des Aryens, c'est-à-dire des blancs, qui parlaient des langues de la famille indo-européenne. A quelle époque? deux, trois, quatre cents ans, ou deux, trois, quatre mille ans avant notre ère? Et d'où? A celte dernière question, du moins, la réponse, récemment encore, paraissait facile et certaine.
Au début du xixe siècle, les philologues avaient constaté que, de l'Inde à l'Europe occidentale, du Gange jusqu'au Tagc, une traînée presque ininterrompue de peuples blancs parle des langues prochement apparentées. On en concluait que tous ces peuples devaient être parents, qu'ils descendaient du même ancêtre, venaient du même pays, et, comme la Bible situail quelque part en Asie le berceau de l'humanité, comme le sanscrit passait alors pour la plus vieille des langues indo-européennes, comme ce mot
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indo-européen lui-même incitait à l'hypothèse d'une marche de l'Inde vers L'Europe, *on proclama que, des monts iraniens ou indiens, du Pamir glaciaire ou de l'Hindou-Koucli désolé, les Aryens, par vagues successives, Celtes, Gréco-Latins, Germains, Lithuaniens, Slaves enfin, avaient entrepris et réussi leurs croisades européennes.
Aujourd'hui, le sanscrit est découronné de son antiquité vénérable, traité par les savants de tard venu; c'est une langue d'Europe, le lithuanien, qui semble la plus proche des origines indo-européennes. Et l'Asie nous apparaît, non comme l'éternelle maîtresse et conquérante, mais comme la serve de notre Europe. C'est dans les plaines de l'Europe centrale que nous cherchons aujourd'hui le berceau des Aryens : depuis le vieux Jornandès, depuis mille ans et plus, l'histoire nous montre en ces plaines européennes la vraie « matrice des nations », vagina gentium.
Des pays mi-boisés, mi-découverts, mi-plats, mibosselés, qui séparent la Baltique du Danube et la Weser de la Vistule, les lndo Européens auraient divergé : Germains vers le nord et le nord -ouest jusqu'aux mers atlantiques ou polaires, Celtes vers l'ouest et le sud-ouest jusqu'à l'Océan, Gréco-Latins vers le sud jusqu'à la Méditerranée, Phrygiens, Persans et Hindous vers le sud-est jusqu'au Gange, Lithuaniens et Slaves vers l'est jusqu'au Volga.
Sans autre valeur que celle d'une hypothèse, celte théorie nous explique du moins clairement la répar-
tilion actuelle des Aryens en terres russes. Dans la foret finnoise et la steppe mongole, une double poussée de tribus aryennes. Lithuaniens et Slaves, s'infiltra, venue de l'occident et marchant vers Test à la recherche de terres cultivables. Car ces Aryens riaient et sont encore des agriculteurs, des mangeurs de pain, des « Sitophages », auraient dit les anciens Hellènes en leur géographie pittoresque et philosophique : c'est le besoin de terres à ensemencer, de terres neuves ou plus fertiles, qui les faisait et les fera toujours rayonner de plus en plus loin du berceau de leurs tribus.
La poussée lithuanienne 1 contourna la Baltique sud-orientale et remonta les vallées des petits fleuves cotiers, Pregel, Niémen et Duna. Les Lithuaniens expulsèrent de la foret, qu'ils essartaient ou défrichaient, les tribus finnoises qu'ils rejetèrent au nord de la Duna : Kourlande et Lithuanie propre sont demeurées jusqu'à nous le domaine héréditaire de ces peuplades leltes ou lettones, dont Vilna est aujourd'hui la capitale et Riga le grand port.
Domaine restreint. La Baltique le bornait à l'occident. Au nord de la Duna, les rigueurs et longueurs de l'hiver arrêtaient l'extension du champ de céréales et conservèrent longtemps au chasseur finnois le monopole de ses forêts eslhonienncs et livoniennes, en Ire la Duna et le golfe de Finlande. A l'orient, c'était l'impénétrable marais de la Bérésina et du
i. Je comprends ici sous ce mot toutes les peuplades lettes et lettones.
Pripet, ce triangle de dix ou quinze millions d'hectares (le quart de la France), qui adosse ses façades orientale et méridionale au cours du Dnieper et aux plaines du tchernoziom, que vers le nord et l'ouest les trouées du bûcheron ont entamé, pénétré de longues clairières, mais qui, durant des siècles, arrêta ou fit dévier toutes les roules humaines, et qui reste encore aujourd'hui une masse compacte d'arbres sur un sol fluent '.
L'autre bande de tribus aryennes, — les Slaves, — contourna par le sud cette forêt marécageuse. On sait par l'histoire qu'une grande Slavie a existé jusqu'à Charlemagne entre l'Elbe et la Vistule, entre la Baltique et le Danube. Depuis Charlemagne jusqu'à nous, les Allemands, qui passèrent l'Elbe au pont de Magdebourg et qui descendirent le Danube, ont appliqué leur effort à conquérir cette Slavie, à la germaniser, la démembrer ou l'expulser. Au centre, la Bohême resta une forteresse slave grâce à son quadrilatère de remparts; mais, au nord et au sud, le monde germanique exerça une pesée ou une poussée irrésistibles par les deux « marches » que l'Allemand conquit aux dépens du slavisme.
Au nord de la Bohême, les Slaves germanisés de la « marche » de Brandebourg sont devenus membres et même chefs du corps germanique : l'une des capi-
1. Ce triangle forestier et marécageux apparaît très nettement sur la carte Vidal-Lablache dont je donne une reproduction à la fin du volume et qui n'est qu'une réduction d'une grande carte forestière.
taies, la grande capitale actuelle des Allemands, Berlin, est bâtie sur l'ancien territoire slave. Et l'autre capitale des Allemands, Vienne, fut atteinte par L'autre « marche » germanique, la « marche » ou royaume de l'est, VOst-Reich, qui tourna parle sud la Slavic de Bohême et de Moravie, et rejeta vers la péninsule balkanique les vaillants, les hommes, les « Serbes » qui ne voulurent pas accepter le
Cette même avancée des Germains semble avoir eu pour résultat l'exode ou, du moins, l'expansion continue vers l'est, vers la haute Vistule, vers la Terre noire, vers le Dniester, vers le Boug, vers le Dnieper, jusqu'à la Desna, jusqu'au Don, jusqu'au Volga enfin, des Slaves orientaux. Deux nations, aujourd'hui, composent cette Slavie de l'orient : les Polonais et les Russiens.
Sur la Vistule, les Polonais, demeurés au contact de l'Europe occidentale, ont adopté la religion catholique, la culture latine, l'appareil et le costume de notre civilisation. Sur le Dnieper et le Volga, les Russiens ont reçu de Byzance et de l'Asie, avec leur christianisme orthodoxe et leur régime autocratique, maintes conceptions, coutumes et institutions levantines. Les Polonais, au cours de l'histoire, contractèrent une alliance intime avec leurs cousins de Lithuanie, qui vivaient sous la même influence occidenlale : Polonais et Lithuaniens devinrent les citoyens d'un seul royaume. Les Russiens, eux, ne rencontrèrent dans leur voisinage qu'ennemis, et l'histoire
russienne ne fut qu'une lutte perpétuelle contre les brigands ou les conquérants de la steppe et de la foret. Cette lutte domine et détermine tout leur destin, le choix de leur habitat, l'organisation de leur société, leurs occupations privées et leur discipline publique. Jusqu'au xm° siècle de notre ère, cette lutte est un pêle-mêle de succès et de revers ; du xme au xvne, c'est une suite presque ininterrompue dé désastres et de servitudes; au xvne siècle, commencent les victoires, la revanche, la grande expansion russiennes, qui finissent par dresser au XIXe siècle l'autocratie moscovite sur toute la plaine d'Europe et d'Asie.
Durant l'antiquité classique et jusqu'au ixc siècle de notre ère, nous ne savons presque rien de cette histoire russienne. A peine les chansons populaires nous ont-elles conservé les noms des dieux et des héros que ces Slaves adoraient dans leurs bois ou célébraient dans leurs légendes. Ces « Hyperboréens » étaient alors séparés de la civilisation méditerranéenne par les tribus scythiques qui bordaient le Pont-Euxin et par les tribus germaniques qui bordaient les frontières de Rome.
Il semble qu'en cette obscure et longue période, le Russien péniblement s'installe et naît à la vie civilisée. Le libre usage de la Terre noire et l'expansion tout droit vers l'est lui sont interdits par les hordes scythiques. Ce cultivateur n'ose pas s'aventurer dans
l'arène, dans le tourbillon de cavaliers et de troupeaux; prudemment, il se tient à l'orée des bois, abrite ou cache ses sillons dans les premiers arbres. Aussi l'expansion et rétablissement russiens, entre le Dnieper et le Volga, décrivent un demi-cercle, qui suit exactement la bordure continentale de la forêt. Le Russien possède à droite un champ, à gauche une clairière. 11 n'ose pas élargir son champ, par crainte des convoitises et des razzias : dans la plaine découverte, les nuées de cavaliers ont tôt fait de se réunir et de crever en orage sur les moissons. Mais, sans arrêt, il élargit et approfondit sa clairière : dans la forêt, les tribus finnoises ne sont pas de force à lui résister; chaque arbre abattu, chaque fourré éventré oie, d'ailleurs, à ces pauvres sauvages leurs moyens de vivre, le couvert de leur gibier, l'écorce dont ils s'habillent; devant le Russien, le Finnois recule, s'enfonce dans les bois ou se soumet.
Pourtant, sur le Volga moyen, à l'angle droit où le fleuve sort de la forêt et entre dans la Terre noire, le commerce musulman qui vient de la Caspienne a, de bonne heure, civilisé, converti, armé certaines tribus finnoises ou turco-mongoles et les a groupées en un royaume assez prospère autour du marché fluvial de Bolgari1. Ces Bulgares2 tiennent le Volga moyen
t. Ville aujourd'hui ruinée, près du confluent du Volga et de l.i Rama.
l. Expulsés par [es Mongols, aux xiue et xiv" siècles, quelquesans de ces Bulgares iront [miter leur nom et certains de leurs caractères ethniques aux Slaves du bas Danube, que nous appelons aujourd'hui Bulgares.
après le confluenl de L'Oka; ils arrêteront à ce confluent l'expansion et rétablissement russiens : jusqu'au \\r siècle de notre ère, cet obstacle Limitera vers l'orient la croisade russienne.
Mais du Dnieper au confluent de l'Oka, les autres Finnois n'opposent aucune résistance et, seul, un obstacle naturel peut incliner la marche des défricheurs. Cet obstacle naturel, nous le connaissons déjà; il continue d'apparaître au premier coup d'oeil sur le terrain ou sur la carte : dans le pays du Pripet et de la Bérésina, sur la rive droite du Dnieper, c'est le triangle marécageux, impénétrable, que les tribus russiennes ont dû jadis contourner par le sud pour atteindre à Kief les gués du Dnieper. Elles durent aussi le contourner à Test en défrichant la rive gauche du fleuve; l'impénétrable foret de la rive droite reste encore aujourd'hui comme un bastion de verdures et de boues, interposé entre les Russiens et leurs frères slaves de Pologne ou leurs cousins aryens de Lithuanie.
Ce triangle contourné, tout droit vers le nord, l'expansion russienne a toujours été libre : rien jusqu'à Arkhangel ne l'arrêtera. Arkhangel sera le premier port des Russes sur la mer. A travers deux cents lieues de forêts glacées, ils mettront des siècles à faire cette route, où leurs cultures de céréales ne peuvent s'aventurer bien loin, où leurs cultures de lin, aujourd'hui seulement, gagnent de proche en proche. Toujours cette forêt du nord et ses clairières resteront presque désertes, n'auront de lieux habités qu'aux indispensables étapes. Mais, vers le xvie siècle,
les caravanes russes atteignent le rivage; au xx% les locomotives y parviennent.
Les ports balliques étaient plus proches, moins accessibles pourtant : les pirates étrangers de la mer occidentale remontaient jusqu'aux grands lacs de l'intérieur par les déversoirs maritimes, et, comme la charrue lithuanienne au bord des forêts finnoises d'Esthonie et de Livonie, l'agriculture russienne était arrêtée, par la rigueur et la longueur de l'hiver, bien au sud du golfe de Finlande, au bord de ces provinces forestières d'Ingrie et de Karélie, qui jusqu'à Pierre le Grand restent finnoises, elles aussi.
De ce côté, le Russien s'aventure aux plus méridionaux des grands lacs, aux marchés de l'Ilmen et du Peïpous : pour les besoins de son commerce avec l'étranger, il y établit ses bazars extrêmes de Pskof et Novgorod ; il y trafique avec les Varègues de la Baltique, comme il trafique en son bazar de Kief, sur le Dnieper, avec les Grecs, Latins, Arabes et « Francs » de la mer Noire, comme il trafiquera plus tard sur le Volga avec les gens de la Caspienne, en sa foire de la nouvelle Novgorod, Nijni-Novgorod. Ces trois commerces desservent — et créent peut-être — les trois groupes qui se forment peu à peu dans la masse des tribus russiennes : Blancs-Russiens, Petits- Russicns, Grands-Russiens.
Au ix" siècle de notre ère', — quand pour nous commence enfin l'histoire réelle, l'histoire écrite de
1. Le Ici leur trouvera cette histoire clairement exposée dans le livre d'A. Ramhaud, Histoire de la Russie (Hachette et Gle).
ces tribus, nous voyons l'influence baltique agir sur
les Rlancs-Russiens el les tranformer. Les Varègues, écumeurs de la Baltique et des grands lacs, Normands de cet extrême nord, groupent les tribus blanches-russiennes et leur donnent, avec un rudiment de discipline militaire, les trois princes que la Russie va saluer comme les premiers de ses héros historiques : Rourik le Pacifique, Siméon le Victorieux, Trouvor le Fidèle. Les premières villes de Russie, Novgorod, Rostof, etc., s'entourent de murailles solides ou de palissades.
Et tout aussitôt cette influence baltique gagne de proche en proche, remonte de la mer aux grands lacs, puis aux marais du Valdaï, par les estuaires ou les lentes sinuosités de la Neva, du Volkhof et de la Lovât, coupe la Duna supérieure au pont de Polotsk, que les Varègues fortifient el dont ils font une place de refuge, atteint le Dnieper supérieur au pont de Smolensk, dont ils font un autre lieu d'étape et de ravitaillement. Paraissent enfin sur le Dnieper les flottilles légères que, de fleuve en fleuve, les traînages ou les portages ont amenées jusqu'à ce cœur du pays russien. Et descendant le Dnieper au gré du courant, refaisant en sens contraire la route des légendes grecques, ces Argonautes de la Baltique filent tout droit jusqu'au grand coude, où le fleuve quitte sa direction nord-sud et tourne à l'est : en ce point, s'érige la capitale du pays petit-russien, Kief, « la mère des cités russes ».
Du ixe au xme siècle de notre ère, Kief et le pays
petit-russien prennent la tète de la nation; l'influence de la mer Noire succède à l'influence de la Baltique. Par la longue route du Dnieper, <pii décrit une courbe immense et qui saute quelques rapides assez dangereux— les fameux porogues, — les barques voguent de Kief à la mer Noire. La roule de terre est plus courte : Kief esl à 450 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, — la distance de Màcon à Marseille; le fleuve fait une courbe de 7 à 800 kilomètres. A travers la plaine découverte, les cavaliers descendent au rivage. Puis, chargées à couler de guerriers et d'armes, les flottilles que pousse le grand vent du nord appareillent, coureni au sud vers la fabuleuse Byzance, la Ville- Heine des Césars, Tsargrad, où l'or, la soie, les objets et métaux précieux, les femmes et le vin sont aux braves qui les enlèvent d'assaut, aux mercenaires qui les gagnent en service.
Au cours du xc siècle, entre la Baltique et la mer ire, par Novgorod, Smolensk et Kief, c'est une descenl \ une expédition presque ininterrompue des princes varègues et des guerriers russiens vers les palais et coupoles dorés de Byzance, et c'est un échange quotidien de bons et de mauvais offices entre les empereurs byzantins et ces pirates du nord. De terribles batailles mettent aux prises Grecs et Russiens sur le Bosphore et sur le Danube. La ruse va régne et la force russienne prévalent d'abord. La civilisation grecque el la religion orthodoxe remportent en fin de compte; Au cours du xic siècle, les Clotilde, Clovis el Charlemagne de la Russie, les Olga,
L KMl'IHE RUSSE. 3
14 L'EMPIRE RU88E KT LE TSA1USME
Wladimir et [aroslaf fonl <!<• Kief une métropole do l'orthodoxie, une succursale de Byzance. Alors durant
deux siècles, de 101S à 1240, de la mort de Wladimir à Tinvasion des Mongols, l'influence byzantine transforme les Petits-Ru «siens.
A cette époque déjà, l'influence asiatique a fortement teinté les Grands-Russiens dans leur mésopotamie de clairières, entre l'Oka et le haut Volga : là, s'élèvent successivement les capitales grandes-russiennes, Sousdal, Wladimir, puis Moscou. Le commerce musulman de la Caspienne et du Volga suit, à travers la Grande-Russie, les routes terrestre et fluviale de l'ambre, qui unissent aux villes du Khalife les îles et ports des Scandinaves.
11 est inutile d'ajouter que ces trois groupes de Russiens ont accueilli et assimilé nombre de familles étrangères, finnoises, mongoles, lettes, germaniques, grecques, latines, caucasiennes, etc. : le peuple russien aujourd'hui, comme tous les peuples du monde, est un mélange de races où, seul, le langage est demeuré indo-européen.
Blancs-Russiens, Pelits-Russiens et Grands-Russiens, Novgorod, Kief et Moscou, nous verrons par la suite quelle part eut tour à tour chacune de ces fractions et de ces capitales russiennes à la formation intérieure du peuple russe. Pour les relations de ce peuple avec l'étranger, ce furent les deux premières
qui, jusqu'au xme siècle de notre ère, prirent le grand rôle.
Jusqu'au mu' siècle de notre ère, on effet, c'est avec le christianisme d'Europe que la Russie chrétienne a ses relations les plus importantes et les plus continues. Novgorod, par les lacs et leurs déversoirs, touche au christianisme occidental, latin; Kief, par le Dnieper et la mer Noire, touche au christianisme levantin, orthodoxe. Entre tous ces chrétiens, tant que le schisme de Byzance n'a pas excité les haines rituelles, le commerce établit des rapports qui sont le plus souvent pacifiques, — la part étant faite à la piraterie et au brigandage.
Aussi, parmi les tribus russiennes, c'est le Blanc- Russien et le Petit-Russien, les marchands et chevaliers de Kief et de Novgorod qui occupent le premier rang. Entouré de païens ou de mécréants, de Bulgares et de Mongols, le Grand-Russien ne vit alors que pour la guerre : c'est un vaillant et vigoureux compagnon, dont la haute carrure domine de toute la tête le Petit-Russien; mais il n'est bon qu'à lutter corps à corps contre les hommes ou contre les arbres.
Longtemps, il reste au second plan de la nation, poursuivant dans les bois sa besogne nécessaire, mais nl»-<'!ir<\ Brusquement, au xur siècle de notre tir. il apparaît comme le sauveur, le chef nécessaire, quand la double invasion mongole et germanique bannil la paix el le commerce, et menace de balayer tout le christianisme russien.
Car, au début de notre xiir siècle, voici que du fond i\c< steppes asiatiques, un ouragan de cavaliers turcs et mongols contourne la Caspienne par le sud et par le nord, se jette sur la plaine, prend à travers le Volga, le Don et le Dnieper et, jusqu'à la lisière de la foret, annexe à l'empire de son Grand Khan toute la terre des sables et des herbes. Rien ne peut résister à la discipline et à la férocité de ces monstres, en qui notre Joinville reconnaissait Gog et Magog, lesquels « doivent venir à la fin dou monde, quand Antéchrist venra pour tout détruire ».
Dès 1224, les lieutenants de Gengis-Khan, par le sud de la Caspienne et le Caucase, arrivent sur le Don : ils sabrent la chevalerie russienne aux bords de la Kalka. En 1237, les lieutenants d'Oktaï, par le nord de la Caspienne, passent le fleuve Oural, remontent le Volea, ruinent l'islam de Bolgari, pénètrent dans la Grande Russie, pillent et brûlent ce pays de Sousdal, de Wladimir et de Moscou. En 1240, ils sont au Dnieper, prennent Kief, enfilent même, au sud de la foret impénétrable, les routes de l'Occident, arrivent jusqu'à la Moravie et la Bohême, et sont arrêtés, sans être vaincus, par la coalition de l'Europe catholique, dont la Pologne et la Hongrie sont les avantgardes.
Alors, revenant à la plaine russe, les Mongols établissent sur le bas Volga le camp ou château, Saruï, de leur Horde d'or. Durant plus de deux siècles, cette Mongolie du Volga est Pavant-garde de la Grande Horde et du Grand Khan, dont la résidence est au
fond de la Mongolie asiatique, dans les prairies de la ki'roulène et de l'Amour.
Durant plus de deux siècles (1250-1480), le sabre et le fouet mongols régissent cet empire des herbes et des sables, cpii s'étend de la Muraille chinoise — et parfois même des rivages coréens — jusqu'à la forêt du Dnieper. Durant plus de deux siècles, toute la plaine découverte est foulée par le galop du conquérant : c'est une ruée incessante d'orient en occident, avec des remous, des contre courants et de l'écume sanglante.
Réfugiée dans sa clairière, la nation russienne, aussi loin que les cavaliers et les barques peuvent remonter, est rançonnée, massacrée, emmenée ou réduite en esclavage. En même temps, sur son autre façade, du côté de l'Europe, elle est en proie aux chevaliers et pirates occidentaux : le schisme byzantin a semé la haine entre les deux chrislianismes; le Russien orthodoxe est devenu un mécréant pour les fidèles de Rome, les catholiques de Pologne, de Lithuanie, d'Allemagne et de Scandinavie.
Polonais, Lithuaniens, Allemands et Scandinaves remontent les fleuves et rivières baltiques. C'est le temps où Teutoniques et Porte-Glaive — ces Templiers de l'Allemagne — jalonnent de leurs châteaux forts les vallées et rivières de la Livonie et de l'Esthonie — les Allemands disent encore : « les provinces allemandes », — qui mènent jusqu'aux portes de Pskof et de Novgorod. Et c'est le temps où les Lithuaniens, au long de la Duna et du Boug, contournent par le
nord et par le sud l'impénétrable l'orèt du Pripet, annexent la Kourlande, enlamenl la Russie Blanche, soumettent la Petite Russie : leur union avee la Pologne (1386) transmet au catholicisme polonais la
tyrannie de cette terre orthodoxe et de sa vieille métropole de Kief.
Entre les deux sabreurs catholique et mongol, la terre russe tout entière est partagée : sur le bas Dnieper, à travers la Petite Russie supprimée, leurs années sont au contact; sur le haut Dnieper, à travers la Russie Blanche et la Grande Russie ravagées, leurs têtes de colonnes s'affrontent. Et la nation russienne tout entière menace d'être tiraillée par l'apostasie entre le catholicisme et l'islam.
Kief, ruinée par le Mongol, est au pouvoir du catholique, sous la férule des Jésuites polonais. Novgorod, coupée du Dnieper, est assiégée par les pirates ou les chevaliers de l'Occident. Seuls, les Moscovites peuvent se maintenir dans le quadrilatère que dessinent et que protègent un peu les fossés de l'Oka, du haut Dnieper et de la haute Duna. Protection bien précaire, si faible que le grand- prince de Moscou doit payer tribut, reconnaître la suzeraineté mongole, subir le caprice et les avanies du Khan, pour sauver le dernier refuge de la nation russienne et de la foi orthodoxe.
Deux siècles durant, dans l'avilissement et sous le fouet, le grand-prince moscovite entretient du moins les espoirs de délivrance, recueille les fuyards de Blanche et de Petite Russies, guette les occasions,
patiente, l'ail de la Grande Russie la « sainte » Russie et, de Moscou, la mère des cités russes. Deux siècles durant, la terre russe est soumise aux ravageurs d'Europe et d'Asie, <jui la dépeuplent, la vident : jusqu'à nous, mémo après trois siècles de renaissance et de réfection, elle en est restée à demi déserte.
Car cette Russie, aujourd'hui encore, ne compte guère que 19 ou 20 habitants au kilomètre carré : la France en a 74, l' Allemagne près de 100, la Grande- Bretagne plus de 130. iMettez à l'écart les forêts et toundras du nord et les déserts et pâturages du sud, où deux kilomètres carrés n'ont parfois qu'un habitant Arkhangel), quatre habitants (Astrakhan); mais supprimez aussi les provinces polonaises où la densité est tout européenne (74 habitants au kilomètre carré); en Russie propre, ne prenez que les terres fertiles, ne prenez même que les plus fertiles : en pleine Terre noire, les provinces d'Orel et de Toula (avec leur bassin houiller) n'ont pas 50 habitants au kilomètre carré; celles de Penza et de Tambof en ont 40.
Les villes naissent à peine. Cinq capitales historiques, Moscou, Pétersbourg et Kief chez les Russiens, Vilna et Varsovie en Lithuanie et Pologne, cinq ou six grands ports maritimes et fluviaux, Odessa, Roslol'-sur-le-Don, Astrakhan, Saratof, Kazan et Riga, deux ou trois grands marchés agricoles, Ekatérinoslaf, Kharkof, Kichinef, et deux centres industriels, Lodz et Toula, sont les seules villes qui dépassent cent mille âmes. Encore une ville russe n'est-elle point une cité à la mode d'Europe, une
L'EMPIRE RUSSE et le tsarisme agglomération serrée, une fourmilière autour d'un hôtel et d'un beffroi communal : c'est tout au plus un éventail de faubourgs en rase campagne, autour dune église ou d'une caserne, d'un champ de foires ou de manœuvres.
Sur sa terre immense, la population russe continue d'errer; ses huttes de bois, que le feu chasse et déplace, s'écartent les unes des autres pour limiter les chances d'incendie, se groupent à peine en
hameaux Cette multitude, cette poussière de
familles, essayez de la grouper, de la coaliser en libres, mais solidaires communautés et d'en construire un rempart humain aux droits de tous et de chacun!
Vers le début de notre xvic siècle, le trop vaste empire du Mongol penchait à la ruine. De gré ou de force, le Moscovite alors ligua toutes les forces russiennes et décerna à son grand-prince le titre de Isar, que portait jadis l'empereur de l'orthodoxie, le César de Byzance : la prise de Constantinople par les Turcs venait tout juste de rendre ce litre vacant. La revanche de l'orthodoxie! l'autocratie et la sainteté de Byzance! C'est le programme que les tsars de Moscou, puis de Pétersbourg, adoptent : ils travailleront jusqu'à nous, durant quatre siècles, à le remplir.
Du xvi° au xix° siècle, les tsars terribles ou les grands tsars, les deux Ivans (1462-1505 et 1533-1584), Pierre (1682-1725) et Catherine (1762-1796), sont les
plus vaillants ou les plus heureux. Grâce à leur énergie sauvage, morceau par morceau, la clairière russienne, puis la forêt cl la plaine sont reconquises. Au long de s<>s fleuves, jusqu'au terme de ses horizons, le Moscovite descend vers la mer, en expulsant ou soumettant tous les peuples qu'il rencontre, amis, ennemis, frères, étrangers, européens, asiatiques.
Eu 1815, les traités de Vienne consacraient les résultats de cet elï'ort : le Russien était parvenu aux rivages de ses mers européennes, à l'océan Glacial, à la Baltique, à la mer Noire, à la Caspienne; il avait
globe les Finnois du nord, supprimé ou annexé les Scandinaves et Germaniques, Lithuaniens et Polonais de l'ouest, pourchassé ou enrôlé les Turco- Mongols du sud : le plus gros de la besogne était fait. Vers l'est seulement, à travers l'Asie, il lui reslail à toucher aux ports libres de sa mer orientale, de notre océan Pacifique : longue, interminable route que nul autre que lui n'aurait osé entreprendre et qu'il vient pourtant d'achever au long de son Transsibérien '.
La libération et l'annexion européennes ont pris trois sircles : en moins de cent années, la percée et l'annexion asiatiques ont été faites. Et l'empire russe est construit. Mais, ce grand œuvre terminé, il s'agit <!<• le maintenir, — grave problème qui, depuis un siècle déjà, ^c pose à la Russie et qui domine toutes
1. .lai longuement exposé cette I fescente russe dans mon volume /- a /. Ue de l'Asie, l'uris, Librairie Armand Colin, 1904.
42 L'EMPIRE HUSSE ET LE TSAHISME
les questions de gouvernemenl et de réforme. Dès les premières années <lu xix* siècle, dès le règne d'Alexandre Ier, ce problème est apparu : comment maintenir l'union de l'empire, non pas contre les étrangers du dehors (avec la force turque, semblent avoir disparu les derniers dangers extérieurs), mais contre les revendications nationales et contre les aspirations libérales du dedans?
Au dedans de cet empire, en effet, l'autocratie moscovite exploite deux zones de peuples juxtaposées : au centre, les populations russiennes ou russifiées, qui comptent quatre-vingts ou quatre-vingtdix millions d'individus; au pourtour, les nations annexées, qui comptent trente millions, quarante millions peut-être de Finnois, de Lithuaniens, d'Allemands, de Polonais, de Juifs, de Roumains, de Turco- Mongols, d'Arméniens, de Géorgiens, etc., etc. Les nations annexées n'ont pas oublié leur indépendance d'autrefois; les populations russiennes revendiquent quelques libertés essentielles. Depuis un siècle, les unes et les autres semblent estimer trop onéreux et trop dur le joug de l'autocratie. Aujourd'hui, contre le tsarisme, les unes et les autres semblent prêles à d'autres recours que la protestation ou la prière.
Dans l'empire de Russie !, les statistiques officielles,
qui dénombrent 128 ou 129 millions d'habitants, ne
font pas le départ entre les diverses races, langues et
nationalités; elles tiennent compte cependant de la
différence des religions et attribuent aux différents
cultes le nombre de fidèles que voici (en chiffres
ronds) :
Orthodoxes environ 90 millions.
Catholiques — 11,4 —
Prolestants — 6,2 —
Autres chrétiens — 1,2 —
Juifs — 5,2 —
Mahométans — 14 —
Autres cultes — 0,0 —
TûTAI 128,6 millions.
1. Surtout ce qui va suivre, les lecteurs français savent que le livre de .M.Anatole lAToy-Bea.\i\ieu, L'Empire des Tsars, reste au bout de vingt années l'ouvrage fondamental; mais ils trouveront des statistiques plus complètes, bien qu'officielles, dans le volume de M. W. de Kovalevsky, La Russie à la fin du XIX" siècle, et des cartes charmantes dans La Russie d'Europe, essai d'hyyiène générale, du docteur lionmarriage.
Os chiffres né sont peut-être pas exacts en leurs moindres détails : la population totale de la Russie csl probablement plus nombreuse, el la population juive, en particulier, compte sûrement plus de six millions d'individus. Nous aurons parla suite à rectifier tels de ces nombres. Prenons-les cependant comme point de départ. En gros, ils peuvent nous indiquer les rapports et proportions numériques entre les diverses nationalités de l'empire : certaines religions, du moins, correspondent à certaines nationalités.
Russien, d'abord, et orthodoxe sont devenus termes à peu près synonymes. Depuis quatre siècles, le rattachement à l'orthodoxie a suivi pas à pas la revanche, puis la conquête moscovites : acceptée ou subie, l'orthodoxie a annexé à la « sainte » Russie les peuplades chrétiennes et païennes de la clairière centrale et de la Terre noire.
Tous ces orthodoxes sont devenus, par l'esprit et la langue, des Russiens presque indiscernables. Seuls, aux frontières extrêmes de cette orthodoxie, au delà du Caucase, au delà du Dniester, sur la Vistule et sur la haute Duna, la communauté géorgienne, la Bessarabie roumaine et les Uniates lithuano-polonais gardent encore un souvenir, un regret de leur indépendance ou de leurs églises nationales : un million d'orthodoxes géorgiens, un million d'orthodoxes rou-
mains cl un ou doux millions d'Uniales ruthènes ou blancs-russiens (que le tsarisme poussa vers les tserkhovs, les dômes orthodoxes, mais qui souvent les désertent ou demeurent fidèles à leurs kostels, à leurs églises catholiques) ne se disent pas « Russes »; partout ailleurs, le baptême orthodoxe est à la fois le symbole et l'agent de russification.
On peut donc ranger sous l'étiquette Russicns et congénères ces 85 ou 86 millions d'orthodoxes russifiés. Dans cette masse, la « dissidence », le raskol, a créé sans doute des sectes nombreuses : des millions de fidèles rejcllent les dogmes ou les rites de l'Eglise officielle; mais ils en gardent presque toujours et, Bouvent, ils en exagèrent la soumission aux pouvoirs établis par Dieu, la résignation passive à la tyrannie des hommes et des choses; Tolstoï, le révolutionnaire <le cette dissidence, ne cherche les règles de la société future que dans l'Évangile orthodoxe, à peine altéré ou développé par son mysticisme : il proclame sa défiance, son mépris de notre rationalisme occidental, de notre impiété.
Ces 85 millions d'orthodoxes se divisent en deux catégories : 50 millions de Russiens au centre; 35 millions de russifiés à la périphérie.
Autour des trois capitales ou villes saintes, Kief, Moscou et Pétersbourg, 50 millions de Russicns forment un bloc compact dans les vingt-huit gouvernements de la clairière et de la plaine cultivée. En cette agglomération russienne, — où de ci, de là, Bubsisten) quelques taches finnoises et mongoles,
quelques famille- lartares dans les villes, quelques villages mordves e1 meschères dans La campagne, — on pourrait assurément reconnaître des différences de types el de dialectes : le Grand-Russien el le Pclit- Russien sont, physiquement et intellectuellement, plus dissemblables entre eux que le Picard du Catalan ou le Breton du Florentin.
Le Grand-Russien, insouciant comme le chasseur qui vit au jour le jour, prodigue comme le forestier qui, pour se tailler un pied de table, abat un chêne, nomade comme le trappeur, orgueilleux comme le solitaire, garde en ses mœurs et caractères l'empreinte des siècles vécus dans la clairière ou sur les fleuves des bois. Il est lourd, mais solide; violent, mais sérieux; hospitalier, mais rusé; réfléchi, mais mystique; patient, mais fataliste. Un sentiment domine toutes ses pensées : l'exubérance de sa foret le fait croire à la richesse de sa propre nature; « à sa riche nature », il reporte ses qualités et ses défauts, et sous sa touloupe en peau de mouton, dans ses lapti jambières) d'écorce ou de cuir, il s'estime volontiers le représentant le plus complet et le plus beau de notre humanité.
Le Petit-Russien, berger et laboureur, a la gaité et les chansons :
La Poli Le Russie * est un pays de chants et de rêves. Livrée aux quatre vents de la steppe, ouverte jadis au passage de toutes les hordes asiatiques, la Petite Russie