Gssip-Lourié, Psychologie des Romanciers lusses, p
est comme un trésor que la nature a laissé tomber de sa main et qu'elle a abandonné sur la grand'route. Le Petit- Russien rapporte au sillon tous ses sentiments, toutes ses aspirations; il en fait un confident de ses chagrins. Lorsque des soucis le chassent de sa chati (maison), il s'en va dans les champs : la nature l'apaise....
Le Petit-Kussien ne fait rien sans chanter; son travail de tous les jours, les événements de toute sa vie sont accompagnés d'un chant. Lorsque sa faux siffle dans le blé, il chaule; il chante en conduisant sa charrue, et l'alouette invisible lui répond. La nuit, quand il mène au pâturage son bétail et ses chevaux, il chante, et ce n'est pas un seul homme qu'on entend; c'est toute une bande qui, chevauchant dans l'obscurité, entonne un chœur. Ces chants font rêver au passé. Le peuple petit-russien a gardé plus que les autres Russes l'empreinte caractéristique des temps païens.
Les chants populaires de l'Ukraine passent de bouche en bouche, sans jamais rien perdre de leur caractère primitif. Ils germent comme les (leurs sauvages de la steppe que le vent sème et que la rosée féconde. Qui les a eues, ces chants? Personne et tout le monde, et comme les ileurs de la steppe, à tout le monde ils appartiennent.
Mais la communauté d'histoire et de vie agricole, de religion surtout, maintient une union presque parfaite en ce conglomérat russien, que jadis l'incendie mongol semble avoir fondu et soudé pour toujours.
Nulle part en Europe, on ne trouverait pareille niasse d'hommes unie aussi cl roitement par la langue, par la tradition, par la foi au même dieu, l'obéisaux mêmes piètres et, sinon le dévouement, du moins la môme résignation à l'autorité centrale. Aujourd'hui le rôle politique et le nombre donnent
l'empire HUSSK. 4
aux Grands^Russiens le premier rang : leurs 30 millions d'hommes entourent les capitales actuelles de Moscou et Pétersbourg; les Blancs-Russiens, entamés
par le catholicisme lithuano-polonais, restent 5 millions à peine sur le haut Dnieper; les Pctits-Russiens ne sont pas plus de 15 ou 10 millions sur le Dnieper moyen.
Or, ces Russiens sont encore fort à Taise, presque clairsemés sur les 100 millions d'hectares de leurs terres fertiles (le triple de la France entière). Leurs récoltes, si la science agricole s'emparait un jour de ce domaine admirable, pourraient facilement nourrir le triple, le quintuple de paysans. Leur sous-sol, si l'industrie scientifique s'en emparait à son tour, pourrait doubler cette ferme d'une usine, qui trouverait sur place ou tout proche la houille et les minerais en abondance et dont les fleuves emmèneraient au loin les manufactures.
Imaginez ces peuples arrivés quelque jour à la civilisation savante et au régime démocratique de notre France : c'est 200 millions de citoyens que la terre russienne pourra nourrir.
Ces 50 millions de Russiens tiennent le cœur de l'empire; jusqu'aux extrémités de ce grand corps, les pulsations de la vie nationale chassent et ramènent tour à tour les 30 ou 35 millions d'orthodoxes russifiés. C'est une circulation presque ininterrompue pour les besoins de la vie errante et militaire, de la conquête, du défrichement et de la colonisation. Jusqu'aux mers extérieures ou jusqu'aux frontières
impériales, cette circulation orthodoxe entretient la vie officielle, l'unité politique. Mais des quatre façades, que la terre russienne présente au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, les deux premières diffèrent grandement des deux autres.
Vers le nord et vers le sud, en effet, les Russiens touchent librement aux rivages et frontières de leur empire. Vers Test et vers l'ouest, au contraire, la terre russienne est flanquée de deux « marches », de deux glacis internes, qui, depuis un ou deux siècles, font partie de l'empire, mais qui, tout en étant au pouvoir du gouvernement russe, restent toujours aux mains de races étrangères.
Vers le nord, depuis quatre siècles déjà, à travers la forêt et les tribus finnoises, l'orthodoxie, atteignant les estuaires de l'océan Glacial, a fondé en pleine mer Blanche le couvent insulaire de Solovetski, où 10 à 15000 pèlerins accourent chaque année. Sur les 140 millions d'hectares (presque le triple de la France) qui séparent Moscou de la mer Blanche et forment les trois gouvernements d'Olonetz , de Vologda et d'Arkhangel, les orthodoxes, ayant complèlemenl englobé ou supprimé les païens finnois, ne laissenl subsister que quelques tribus lapones et samoyèdes. Mais c'est à peine encore si deux millions d<« défricheurs et de bûcherons sont mal fixés au long des fleuves el rivières : partout, régnent les arbres et les eaux glacées; « cette région est [tellement] riche en forêts que, si la population adulte employait tout son travail à abattre des arbres, elle n'ar-
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riverail pas à supprimer autant de bois qu'il en pousse1 ».
Vers le sud, à travers la plaine découverte et les
tribus nomades, l'orthodoxie a pareillement atteint le rivage de la mer Noire etaccroehé aux pentes marines du Caucase son couvent du Nouvel-Atlios, dont peu à peu la renommée balance presque la gloire de l'antique Sainte-Montagne, de l'Athos macédonien. Sur coite façade méridionale, la terre russienne est ainsi bordée d'une « Nouvelle-Russie » : six gouvernements entiers, Bessarabie, Cher son, Tauride, Ekatérinoslaf, Don et Stavropol; 48 millions d'hectares; 12 millions d'habitants.
Mais cette Nouvelle-Russie était, au xvme siècle, la « Nouvelle-Serbie », où Calherine et ses successeurs installaient en nombre des Slaves danubiens, des Grecs et des Allemands. Aujourd'hui encore, à mesure que l'on descend de la terre moscovite vers la mer Noire, le monopole russien se troue de plus nombreuses enclaves étrangères : communautés juives sur le Bou^ et le Dnieper, populations roumaines en Bessarabie, communautés ou colonies allemandes, bulgares et grecques dans toute la plaine maritime entre les bouches du Danube et l'estuaire du Don; en Crimée, les anciens dominateurs, Juifs et Tartares, conservent les deux tiers du pays peu fertile. Bref, pour dix millions de Russiens, la Nouvelle-Russie compte au moins deux millions, trois millions peut-être, d'étrangers.
1. M. V. de Kovalcvsky, La Russie à la fin dit XIXe siècle, p. 42.
Ni vers l'es! ni vers l'ouest, ni vers l'Europe ni verts l'Asie, l'expansion russo-orthodoxe n'a pu atteindre les rivages ou les frontières de l'empire : elley louche de part el d'autre, mais par ses forteresses seulement ou ses embarcadères, par Vladivostok et Pétersbourg. Vers l'est, l'immensité et les religions de l'Asie, vers l'ouest, la civilisation et les nationalités de l'Europe ont arrêté sa marche.
Vers l'est, vers l'Asie, par-dessus les ponts du Volga, l'orthodoxie a lancé les bandes de ses enfants perdus, de ses Cosaques, de ses colons, puis sa route militaire, son Transsibérien enfin. A travers toute l'Asie moyenne, entre la foret glacée et la steppe brûlée, jusqu'au Pacifique, un ruban orthodoxe — qui se fait de plus en plus mince à mesure que l'on s'éloigne des terres européennes, mais qui déjà a doublé, triplé de largeur à mesure que l'émigration russienne a développé chaque station du Transsibérien, — un ruban orthodoxe unit les cathédrales d'' Moscou aux églises de Tomsk, d'Irkoulsk, de Vladivostok, sans autre interruption que les tribus finnoises et turco-mongoles, qui tiennent le cours du Volga et les rivages de la Caspienne.
De ce côté, en effet, entre la forêt de l'Oural et le plateau de l'Iran, c'est le Volga et la Caspienne qui tracent la frontière de l'orthodoxie et des religions asiatiques, chamanisme, islam, bouddhisme. Au delà
du Volga, vers l'Asie, quelque dix millions d'orthodoxes onl déjà conquis les pentes de l'Oural et la plaine sibérienne, mais sont disséminés dans 1 immense forêt cl la steppe. En deçà , vers l'Europe, l'islam et le bouddhisme dominent encore les Turco- Mongols des provinces caspiennes, sur les deux pentes du Caucase; mais leur incurie on l'infertilité du sol réduisent ces tribus à la misère. Le bloc orthodoxe et le bloe musulman s'opposent en cette « marche » orientale et se limitent.
Dans les 47 millions d'hectares des montagnes et vallées caucasiennes, cette « marche » orientale, offre la plus chatoyante bigarrure de peuples européens et asiatiques, de Géorgiens, de Mingréliens de Tartares, d'Arméniens, d'Iraniens, de Koumikes, de Turcs, de Tcherkesses, d'Ossètes, de Lesgiens, de Svanes, etc. : dix ou onze millions d'hommes partagés en une quarantaine de nationalités. Sur le Volga, cinq gouvernements, Kazan, Simbirsk, Saratof, Samara et Astrakhan, plus grands que la France (58 millions d'hectares), n'ont pas onze millions d'habitants, dont sept millions de Grands-Russiens, un demi-million de colons allemands, un million de Finnois, et le reste de Turco-Mongols.
Ces Finnois et ces Turco-Mongols sont les derniers restes des conquérants asiatiques qui, sur le Volga, fondèrent jadis les royaumes ou empires des Bulgares, des Tartares et de la Horde d'Or. S'ils tiennent encore à la masse de l'Asie, depuis longtemps l'expansion moscovite, remontant les rivières oura-
Hennés, Viatka et Kama, a tourné par le nord, puis entamé et percé de front, ajouré el découpé c tronçons de peuples jaunes, qui, par leurs enclaves juxtaposées, forment toujours une grande tache ethnique, mais dont les familles ou tribus tchouvaches, tchérémisses, voliakes, permiakes, zirianes, bachkires, kalmoukes, kirghises, nogaïes, etc., sont accoutumées depuis trois siècles à la dépendance moscovite, et peu à peu reculent ou disparaissent devant l'orthodoxie. Leur civilisation trop primitive les laisse presque sans défense.
Leurs langues et dialectes les séparent en dix ou vingt communautés : 350 000 Tchérémisses, 1600000 Tartares du Volga ou de Crimée, 1300 000 Bachkirs, S» H) 000 Tchouvaches, etc., etc. Pourtant, l'islam pourrait les unir et appeler des millions de soldats
is les drapeaux de la guerre sainte : l'empire russe englobe aujourd'hui quatorze millions de musulmans — beaucoup plus que la Turquie d'Europe et d'Asie. Et les bouddhistes, s'ils ne sont que quelques centaines de milliers autour de la Caspienne et du lac Baïkal, pourraient aussi recourir à l'appui formidable des centaines de millions de leurs coreligionnaires, entassés dans rKxlrème-Orient.
.Mais sur cette « marche » orientale, en face de la barbarie asiatique, le Russien, tout médiocre disciple qu'il soit de noire culture européenne, est en état d'opposer aux multitudes jaunes les armes et res- Bources de notre civilisai ion : le cheval turco-mongol ne peut plus lui ter avec la locomotive russe.
Vers l'ouest, vers l'Europe, dans la « marche » occidentale <l<( l'empire, h's rôles sont renve côté, c'esl la multitude russienne qui \ i «mi t se heurter à l'élite de quelques nationalités bien moins nombreuses, mais bien mieux cultivées. Le tsarisme a pu les submerger de sa conquête, leur lier pieds et poings : il ne les a pas réduites, ni môme entamées. La terre russienne reste toujours séparée des rivages et frontières, que nominalement les tsars ont conquis : ces peuples occidenlaux opposent toujours à l'orthodoxie et aux langues russiennes leurs propres langues et leurs religions juive, catholique ou protestante.
Dans cette « marche » occidentale, que ses 72 millions d'hectares font beaucoup plus grande que la France entière, c'est à peine si deux ou trois millions de Russiens, soldats, fonctionnaires et colons officiels, se glissent parles interstices des quatre ou cinq blocs de populations indigènes : deux millions et demi de Finlandais, deux millions de Tchoudes (Esthes et Livoniens), trois ou quatre millions de Lettes et Lithuaniens, dix ou onze millions de Polonais sont comme saupoudrés de 7 ou 800 000 Allemands et pénétrés de cinq ou six millions de Juifs.
Finlande au nord, Provinces allemandes, lithuaniennes et polonaises au centre, Territoire juif au sud : de l'océan Glacial à la mer Noire, toute la façade occidentale de l'empire est au pouvoir de ces nations annexées. En un point seulement, grâce au golfe de Finlande qui perce de part en part ce large
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glacis, une ville russienne, Pétersbourg, louche à la mer; encore les Allemands, Finnois. Lettons el autres étrangers ou lils d'étrangers font-ils le quart de sa
population.
Sur les deux « marches » d'Orient et d'Occident, quelle politique adopter à L'égard de ces races et religions étrangères? Quel traitement accorder aux unes cl aux autres? Que faire de ces annexés? Des esclaves ou des égaux? Des ennemis ou des collaborateurs? Dès la fin du xvmc siècle, du jour où Catherine II eut pris sa part de Pologne, cette question apparut, et jamais on n'en put méconnaître l'importance vitale pour la durée de l'empire.
Mais depuis un siècle, les réponses ont varié avec les autocrates qui se succédèrent à Pétersbourg. A cet égard, l'histoire russe du xixc siècle peut se diviser en trois périodes : la première va jusqu'à l'insurrection polonaise de 1831; la seconde va jusqu'à la brouille russo-allemande qui suivit le traité de Berlin, jusqu'à la mort d'Alexandre II, jusqu'à 1881 environ; la troisième dure encore. La première vit le triomphe des idées libérales ou, du moins, intelligentes et icreuses d'Alexandre I"'. La seconde fut une ère de compression, brutale et tracassière sans doute, mais tolérante par à-coups, souvent aveugle ou indifférente, presque jamais agressive (sauf en Pologne). La troisième n'est que persécution systématique, écrase-
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ment, suppression; la tangue officielle dit : russification.
On connaît les idées d'Alexandre Ier. Cet anc élève du général français Laharpe, — de ce sol
révolutionnaire qui fomenta plus iard la révolution du canton de Berne, — écrivait en 1797 à son précepteur :
J'ai pensé que si je devais jamais régner à mon tour, je ferais incomparablement mieux, au lieu de m'effacer volontairement, de prendre à cœur de doter ce pays de liberté, pour le préserver d'être à l'avenir un jouet entre les mains des premiers sots venus.
Ce que fit le généreux, mais capricieux et volage Alexandre en terres russiennes, nous le verrons plus tard. En terres annexées, il fut plus constamment fidèle à cette théorie ou à ces aspirations de gouvernement libéral : il en avait mesuré (ce n'est faire ni violence à telle de ses paroles, ni trop d'honneur à sa largeur d'esprit que lui prêter une conception aussi politique), non pas seulement la justice, mais l'utilité et le profit immédiat.
Car la Russie et le tsar avaient et auraient encore tout avantage à traiter libéralement les peuples annexés, à les garder en tutelle, non sous le fouet ou sous le talon, à les prendre au service, non a les réduire en servitude. C'est là, non point un rêve ou un calcul hypothétique, mais la formule dernière d'une expérience qui en Russie même se poursuit sous nos yeux : si dans la « marche » occidentale, à l'égard des nationalités européennes, les idées d'Alexandre Ier
n'ont pas prévalu, ce sont elles qui président encore à la conduite du gouvernement russe dans la o marche » orientale.
De ce côté, un seul peuple et une seule religion sont en butte à la russification, un peuple de religion chrétienne et de civilisation européenne : les Arméniens du Caucase. Ils sont les seuls, de ce côté, à ne pas jouir de la tolérance que le tsarisme professe à l'égard des nationalités et religions asiatiques, surtout à Tégard du bouddhisme et de l'islam.
Certains ont exagéré peut-être le profit que la politique russe en Asie a pu tirer de ses accointances bouddhistes. Pourtant le rôle du bouddhisme dans les affaires d'Extrême-Orient, de Chine en particulier, fut indéniable et tout favorable aux Russes. J'ai eu l'occasion * de déduire assez longuement ce rôle du bouddhisme russe dans les affaires chinoises, mongoles et tibétaines; nous n'avons là-dessus aucun document certain, mais il est facile de réunir une foule d'indices et de probabilités. La théorie de cette politique a été formulée par le prince Oukhtomsky dans sa Préface au livre de M. A. Grùnwedel, Mythologie du Buddhisme au Tibet et en Mongolie :
Le bouddhisme tibétain est pratiqué dans notre empire par quelques centaines de milliers de nomades ou de s. mi-nomades, les Kalmouks, [qui habitent] les gouvernements caspiens d'Astrakhan et de Stavropol ou le pays des Cosaques du lion et de l'Oural, la majorité des Bouriates <-i une partie des Toungouses de Transbaïkalie... Des cen-