‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 7 sur 33 · Voir mon volume La Révolte de L'Asie · texte numérisé non relu

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tain es de BouriaUs vont annuellemenl en pèlerinage à travers La Mongolie, \ centres [chinois et tibétains] de la sagesse bouddhique. Éclaii eurs et pionniers du commerce el de la renommée russes, représentants du nom russe au cœur même du monde jaune, ces demi-sauyages, nos compatriotes, s'en vonl là-bas vers le Koukounor, si difficilement accessible à L'explorateur européen, vers Amdo et le Tsaïdam, vers [Lhassa] et le mystérieux Dachil-IIumbo, vers les frontières montagneuses de l'Inde.

Cet élément introduit, sans qu'on s'en aperçoive, au plus profond des déserts de l'Asie, une représentation vivante du Tsar blanc et de Moscou, « la ville aux piei i blanches ». de ce Moscou, d'où est sorti l'empire le plus gigantesque du monde et qui a cherché à s'attacher Les peuples de l'Est, non seulement par la guerre ou la sévérité, mais encore par la bienveillance.

La déférence de Moscou envers le bouddhisme, les présents d'Irkoutsk aux bonzeries bouriates et mongoles, les allées et venues de pèlerins et bonzes bouriates entre Irkoutsk, Pékin et Lhassa amenèrent l'entente cordiale, peut-être l'alliance formelle, qui unit au Tsar blanc le pape du bouddhisme lamaïque, le dalaï-lama de Lhassa, et son vicaire temporel, l'empereur de Pékin.

Durant les dix années dernières, nous en avons pu voir les effets surprenants : Pékin sous la suzerainelé occulte des Russes, la Mandchourie sous leur domination ouverte, un sujet russe installé à Lhassa comme premier secrétaire, comme ministre du dalaïlama, les ambassades tibétaines envoyées par deux fois à Livadia et Pétersbourg, et l'impérialisme anglais acculé aux deux folies de l'expédition tibétaine et de la guerre russo-japonaise.

De Lhassa, les missionnaires armés de l'Angleterre viennent de rapporter une convention de paix et d'amitié déférente; mais le dalaï-lama s'est enfui vers quelque couvent mongol, sous la protection immédiate des Russes. Dans la guerre actuelle, si les efforts japonais n'ont pas encore réussi à jeter les tribus mongoles sur les derrières de Kouropalkine, ce doit être à l'influence du dalaï-lama et de ses bonzes qu'il faut rapporter cet échec. La guerre terminée, la Mandchourie reprise ou perdue, le dalaï-lama sous la main du tsar sera le meilleur instrument de l'alliance russo-japonaise ou de la revanche russe, dont on peut prévoir, sans être grand prophète, que c'est l'Angleterre qui fera les frais.

A l'égard de l'islam, la politique des tsars fut presque toujours et reste plus tolérante encore : elle apparaîtra telle du moins, si l'on n'oublie pas que nous sommes en Russie et quel fut le sort des chrétiens et juifs russes.

La sainte Russie n'a persécuté que certains Tarlares du Volga, les Kérachines, qui, après conversion à l'orthodoxie, retournaient aux pratiques musulmanes. Partout ailleurs, en Europe comme en Asie, au Caucase comme en Crimée et jusqu'en Lithuanie (où des Tarlares disséminés, « urbanisés », ont conservé la religion musulmane, mais adopté le costume polonais), Pétersbourg a fait de la tolérance et même de la protection sa règle constante à l'endroit de l'islam.

Non seulement on témoigne une pleine déférence

aux chefs religieux et aux saints personnages; non

seulement on laisse ouvrir et enrichir, on enrichit el subventionne de deux millions de roubles par an leurs couvents de derviches, leurs écoles et séminaires, mektabs et médressés, leurs canonicats et confréries de mollahs et d'imans; non seulement on a créé et l'on maintient trois ou quatre grands mouftis et cheikhs-ul-islam, trois ou quatre patriarches, en quelque façon; du rite sunnite à Orenbourg, du rite chiite au Caucase, et du groupe tartare en Crimée. Mais on a reconnu et l'on respecte la souveraineté politique des deux Khans de Bokkhara et de Khiva.

En plein empire russe, Bokkhara et Khiva avec leurs 27 millions d'hectares (la moitié de la France) forment des enclaves musulmanes, où quatre millions de musulmans ont l'illusion de vivre sur une terre non souillée, sous les lois du Prophète, aussi libres en réalité, plus libres peut-êlre, plus maîtres chez eux que nos musulmans de Tunis.

Hors de ces enclaves, le musulman rencontre partout l'égalité de droits, le bon vouloir, les faveurs du gouvernement. Ses mosquées pointent leurs minarets dans toutes les villes du Volga, depuis Nijni- Novgorod. Il n'est pas enrôlé de force : il peut se racheter du service militaire, qui pèse, obligatoire, sur tous les autres; mais, accueilli, choyé dans l'armée russe, il parvient à tous les grades : des orthodoxes sont commandés par des colonels et des généraux musulmans.

La modération du tsarisme à l'égard de ses musul-

mans apparaît dans les plaintes mêmes que certains peuvent proférer ou qu'on leur prèle. Le (-aire, depuis l'occupation anglaise, est devenu un centre d'agitation panislamique, où les Anglais essaient d'attirer et de fédérer tous les mécontentements de

dam : contre le tsar, contre le sultan, contre le chah, ils voudraient faire de leur Egypte, sous la bannière arabe, la protectrice ou l'excitatrice des musulmans turcs, russes, persans, etc., pour le béné-

e de l'impérialisme britannique. Le journal le Turc, \ araissant au Caire, publiait récemment un mémoire adressé — dit-on — par les musulmans russes aux Grandes Puissances et au Sultan-Khalife1.

Ce mémoire, — qui se termine par des menaces : « les soldats musulmans se vengeront dorénavant sur les champs de bataille », — réclame le respect ou le rétablissement, non des droits, mais des anciens privilèges que Catherine II avait accordés à la population musulmane, en particulier des privilèges juridiques et des tribunaux rituels : il dénonce la nomination de uftis et (Yimans qui, sortant des écoles russes, se connaissent mal en jurisprudence musulmane, la suppression du statut personnel, l'interdiction de l'apostolat parmi les populations nomades et les Cosaques, etc.; sauf le cas de ces Kérachines du

1. Voir à ce sujel le journal L'Européen du 4 mars 1905. Tous ceux qui s'intéressent aux affaires étrangères, en particulier aux affaires russes et levantines, doivent connaître cette publication hebdomadaire qui, depuis quatre ans, est publiée à Paris (24, rue Dauphine) et fournit des renseignements authentiques sur « L'Europe souffrante ».

r'4 L'EMPIliE RUSSE ET LE TSAH1SME

Volga, dont j'ai parlé plus haut, de ces 40000 néoconvertis que l'islam et l'orthodoxie se disputent encore, le mémoire ne signale aucune de ces persécutions linguistiques ou religieuses dont la « marche » occidentale est le théâtre, dont les sujets chrétiens et juifs du tsar sont les victimes.

Les Juifs d'Amérique, de France et d'Angleterre n'implorent pour leurs coreligionaires de lînssie que le régime dont jouissent les Russes musulmans, et, longtemps, les populations lithuaniennes auraient été presque satisfaites si l'on eût toléré leur langue nationale et leur alphabet latin à l'égal seulement des langue et alphabet arabes.

Aussi le musulman russe est-il devenu un sujet loyal : il ne témoigne ni la morgue indifférente ou haineuse, que nos Algériens et Barbaresques conservent contre nous, Français, et nous révèlent à chaque geste, ni l'espérance jamais domptée de libération nationale et de domination religieuse, que, dans l'empire même du khalife, chez l'Arabe de Syrie ou d'Egypte, l'excitation anglaise peut réveiller contre l'oppresseur turc , ni même la chimérique mais inlassable attente d'un sauveur providentiel, d'un ange exterminateur, dont l'islam hindou repaît sa haine de l'Anglais.

11 faut dire que, de ces conquêtes russes comme des autres conquêtes chrétiennes autour de la Méditerranée, les croyants fanatiques ont émigré vers les terres du khalife. L'islam caucasien surtout a reflué vers Constantinople, et l'Angleterre crut jouer un

bon tour à la politique russe, en favorisant de ses deniers et de ses bateaux rémigration tcherkesse : un million de Tcherkesses indomptés ou irréconciliables quittèrent leurs montagnes et, portant le trouble dans les provinces ottomanes, semant en Turquie d'Europe les « atrocités bulgares », en Turquie d'Asie les ravages et les pestes, amenèrent les révoltes de raïas et l'intervention russe de 187G-1878.

11 faut dire, surtout, que ce musulman russe n'est pas de sang arabe, que son métissage d'Iranien disparaît de jour en jour, et que le sang turco-mongol presque partout domine. Or — le meilleur historien du Turc asiatique, M. L. Cahun, a clairement exposé ceci en ce chef-d'œuvre méconnu et cependant unique qu'est son Introduction à V histoire de l'Asie — les hordes des Turcs et des Mongols n'ont jamais été des « armées de la foi », à la mode arabe ou latine : dans les invasions mongoles, toutes les religions se coudoyaient, bouddhistes, chrétiens nestoriens, juifs, musulmans, païens.

LeTurco-Mongol ne connaît qu'une règle, le xjassak, la discipline militaire : Turkman, zciif ul iman, Turco- HKin. pauvre croyant/ dit avec un peu de scandale le Turc arabisé et byzantinisé de Stamboul :

L'imagination religieuse, le zèle et l'enthousiasme, si ardents «liez les Arabes, les Iraniens et les Slaves, n'ont jamais éveillé L'apathie, échauffé la froideur des Turcs, des Mongols et des .Mandchous. La religion la plus sympathique à leur quiétisme et à leur flegme est certainement le bouddhisme : c'est le seul élément religieux dans lequel ils se

l'empihe husse. 5

meuvenl avec aisance; dans L'islam ils sont gauches et empruntés...

Ils ont accepté d'autres religions : ils sont devenus mages adorateurs du feu, manichéens, chrétiens nestoriens, musulmans, un peu au hasard, n'y comprenant pas grandchose; les religions qu'ils ont adoptées, ils 1rs ont pratiquées Loyalement, sans altération ni discussion, comme il convient à des l:«- ns qui appellent la civilisation obéissance et la loi d'Etat consigne, yassak. [Le vieux Knhiucquis nous raconte] que le Mongol Meunghé (Mangou-Khan) s'amuse à faire disputer devant lui maures, bouddhistes, chrétiens et musulmans; mais il leur défend de se chamailler hors de sa présence, parce qu'ils feraient trop de bruit et que Le tapage est défendu au quartier impérial : « Et quand fut achève, Nestoriens ensemble et Sarrasins chantèrent victoire, Tuiniens (Chinois, bouddhistes) se taisant, puis allèrent boire tous, copieusement, et postca biberunt omnes copiose i. »

La loi du tsar est devenue la consigne, le yassak, de tous ces Turco-Mongols. Ils y trouvent leur vie quotidienne et leur bénéfice. La solde est assurée aux coureurs d'aventures, aux nomades, — et les vrais descendants des cavaliers mongols sont toujours à cheval. — La tranquillité et les récoltes sont assurées aux bâtards, aux métis d'Iraniens, qui, sous le nom de Sartes ou Tadjiks, se sont laissés prendre à la douceur des oasis fertiles, à la bombance des prairies fluviales, et brider à la charrue.

Si le fanatisme religieux pouvait être éveillé en ces libres esprits par quelque propagande étrangère, la haine, qui depuis treize siècles sépare les deux frac-

i. Cf. L. Cahun, Introduction à l'histoire de l'Asie, p. G7-G8.

lions sunnite et chiite de l'islam, jetterait leurs tribus les unes contre les autres, et la force russe n'aurait à intervenir que pour rétablir la paix.

A l'intérieur et à l'extérieur, ces bons soldats exécutent la consigne. A l'intérieur, contre les agitations libérales et les revendications ethniques, on hésite à se figurer ce que pourrait être la menace ou le secours de ces massacreurs alertes : pourtant, sous nos yeux mêmes, les émeutes musulmanes de Bakou n'ont pas pu se déchaîner toutes seules; elles coïncident, trop heureusement pour la défense de l'autocratie, avec les réclamations arméniennes.

Par ces émeutes, le riche Arménien de Bakou, de Tillis et des autres bazars est rappelé au juste sentiment des choses : qu'il se laisse entraîner au service de son peuple, qu'il mette aujourd'hui ses millions à disposition de la révolte, demain le Tartare reprendra dans la Transcaucasie la belle besogne que le Kurde vient à peine d'interrompre sur les terres du fidèle ami de Pétersbourg, le sultan Abd-ul-IIamid; c'est aussi par des émeutes musulmanes que les affaires arméniennes débutèrent en Turquie.

A l'extérieur, de Kachgar à Gonstantinople, du pays des Turcs asiatiques, du Turkestan chinois, au pays des Turcs européens, au Turkestan balkanique, • m sait ', quel service la diplomatie et la pénétration russes tirent des intrigues et des migrations musulman is.

1. J'ai expliqué en détail cette avance ni>s<> dans mon livre te de l'Asie.

Par ses Cosaques musulmans, la Russie entame et tient déjà les provinces ehinoiscs et persanes qui lui sont limitrophes; par ses espions, prédicateurs et agitateurs musulmans, elle surveille ou menace les gouvernements de Kaboul, de Téhéran et de Stamboul et môme le gouvernement de l'Inde.

Dans tout le monde islamique de l'Asie occidentale, au long des routes du hadj qui mènent les pèlerins, hadjis, vers la Mecque, il se trouve des croyants convaincus ou bien payés, qui vantent à leurs coreligionnaires la puissance du tsar blanc, sa richesse et son libéralisme, et la solde que l'on peut trouver à son service, et la domination universelle que fatalement la destinée lui réserve : quand les Anglais, par les journaux du Caire, essaient de réveiller contre le Moskof ses sujets musulmans, ils ne font que reprendre en public et maladroitement les armes dont le Moskof use contre les maîtres de l'Inde, avec une habileté faite de secret et de patience.

Si la Russie, dans sa « marche » orientale, a tiré un si grand bénéfice de la tolérance, aurait-elle eu moins de profit à poursuivre la politique d'Alexandre Ier dans sa « marche » de l'Occident? Essayons de dépouiller nos préférences ou, si l'on veut, nos préjugés d'Occidentaux. Calculons en Russiens, en Moscovites, mais en Moscovites qui raisonnent : il y en a eu dans l'histoire et même sur le trône, et ce

sont eux — eux seulement — qui ont l'ait le troue et l'histoire russes.

De Rourik à Alexandre Pr, la Russie n'a grandi, malgré l'hostilité cruelle des hommes et des choses, parmi les cataclysmes et les invasions, que par le travail de ces hommes violents, mais calculateurs, russiens, profondément russiens, mais raisonnables. De Rourik à Alexandre Ier, en passant par les seigneurs de Novgorod, les princes de Kief et les tsars de Moscou ou de Pétcrsbourg, ces Wladimirs, ces [vans, ces Pierre et ces Catherine, tous ces rassembleurs de la terre russienne, puis de l'empire russe, ont pu changer de résidence, de costume, de religion, de vertus et de vices; mais à travers les Ages, un pareil sentiment les anima tous. Car tous, ils eurent la compréhension nette ou obscure des deux nécessilés, apparemment contradictoires, qu'il leur fallait concilier pour le maintien et le développement de la puissance russienne.

Pour rassembler et maintenir tous ces Russiens, il fallgit, il faut respecter certaines de leurs mœurs et conceptions nationales, ménager surtout cet orgueil un peu naïf, qui aujourd'hui encore s'étale dans les mots et les gestes du Russe le plus civilisé et qui fait que leurs révolutionnaires eux-mêmes, au plus beau de leurs tirades internationalistes, laissent percer leur pitié méprisante de notre « pauvre nature » occidentale.

Le Russien est persuadé « que sa riche nature » l'a fait d'une essence supérieure à notre faible humanité,

7o l'emfire russe et le tsahisme

que sa force plus grande, ses appétits plus vastes, ses conceptions plus généreuses, son imagination plus libre, sa compréhension plus rapide, son indépendance d'esprit et de cœur, surtout la jeunesse éternelle de son peuple (ainsi lui apparaissent les choses) le mettent au-dessus de la décrépitude asiatique et de la sénilité européenne, alors même que, par les petits moyens de la raison industrieuse, de l'érudition patiente, des sciences et des arts ingénieux, la chinoiserie ou japonaiscrie asiatiques et le byzantinisme européen arrivent dans la pratique à l'égaler, à le surpasser. Gogol, rêvant d'écrire une histoire du monde ou plutôt l'histoire du monde, — car cette histoire n'existera que du jour où un Russe l'aura retrouvée, — sait bien qu'il existe des méthodes occidentales pour atteindre la vérité. Mais quelles pauvres et fragiles méthodes! quels médiocres et « coriaces » résultats! L'Européen cherche la vérité historique dans les annales; Gogol, le Petit-Russien la cherche dans les chansons.

Dès que j'aurai terminé mon cours d'histoire de l'Ukraine, je me mettrai à écrire une histoire universelle qui n'existe pas, non seulement en Russie, mais même en Europe... Chansons, vous êtes ma joie, ma vie; je n'aime rien tant que vous! Qu'est-ce que toutes ces coriaces annales dans lesquelles je fouille aujourd'hui, si je les compare à ces mélodieuses et vivaces chroniques de la chanson? J'en ai reçu de vraiment ravissantes. Je ne puis vivre sans chansons. Je sais qu'il existe des milliers de chansons, et pourtant je n'en connais que peu. Et combien elles me sont utiles pour l'histoire, non seulement celles qui ont un caractère historique; mais jusqu'aux erotiques et aux

cyniques, toutes sont nécessaires à l'histoire d'un pays comme L'Ukraine où chanter est un acte de la vie du peuple.

En toutes choses, il en est de môme; en politique surtout, le peuple russien, et non pas la foule seulement, mais nobles et bourgeois, intellectuels et paysans, conservateurs et révolutionnaires, la nation entière a le sentiment trop net de sa supériorité pour tolérer longtemps de ses chefs la méconnaissance ou le mépris de ses méthodes nationales. Ecoutez Gogol dans les Ames ?nortesl :

Autant dans l'orthodoxe et sainte Russie il y a de milliers d'églises, de couvents, de laures, de dômes, de coupoles, de croix d'or, autant il y a de tribus, de races, de peuplades et de peuples, émaillant, animant, sillonnant la surface de la terre habitée. Et chaque peuple porte en lui la puissance de son originalité, est pénétré du sentiment de ses facultés créatrices, ignorées des autres peuples....

Le peuple russe s'exprime avec énergie, avec tant d'énergie que, s'il gratifie une fois quelqu'un d'une appellation selon son cœur, ce quelqu'un en a pour lui et sa rare à traîner le sobriquet dans la carrière, dans la retraite, en voyage, au bout du monde. Et dès le premier moment où le mot s'est répandu, on aura beau ruser, Qnasser, se déplacer, grandir et parvenir aux dignités les plus hautes, rien n'y fera : le quolibet, obstiné corbeau, croassera de loute la puissance de son gosier et dira très distinctement de quelle provenance est l'oiseau auquel il plique. Ce qui a été bien et finement dit, c'est comme ce qui a été bien el Qnement écrit : la bâche émousserait

l« Cité par Ossip-Lourié, L<i Psychologie des Romanciers russes, p. 37-30.

son tranchant à !<• vouloir détruire. Et quelle finesse, quelle force ne sent-on pas dans tout ce qui, jusqu'à cette heure, est sorti du fond de la Russie, de ces lieux où n'a pénétré rien d'allemand, rien de finnois, rien du dehors, où tout respire le vif, sain, gaillard et natif esprit russe, qui ne va pas chercher un mot dans l'auge du voisin de stalle pour prendre la peine de le couver, mais le crée spontanément, tout d'une pièce, et vous le colle au front comme un éternel et admirable signalement, si bien qu'il est inutile d'y mentionner quel nez, quelles lèvres, quel pelage, quels signes particuliers, car le personnage signalé a été d'un seul trait saisi au vif : il est vivant et pour cela il n'a fallu qu'un mot, mais un mot russe...

Chez l'Anglais, la parole se ressent de la vive et sagace compréhension des affaires de cœur et de la connaissance approfondie des choses de la vie. Chez le Français, la parole est l'instabilité même; elle brille d'un éclat qui plaît et attire, elle porte au loin le charme de ses grâces élégantes. Chez l'Allemand, la parole est un idiome quintessencié : tout mot y est savamment et industriellement couvé, procréé, alambiqué, rendu artistement ; il est maigre, sec et poussif; c'est un docte malade qui se rend inaccessible même à la majorité des Allemands. Mais on chercherait vainement une langue qui soit plus nativement primesautière , vigoureuse et gaillarde , qui jaillisse plus spontanément du cœur même , comme d'une source abondante, qui ait à sa discrétion toujours de ces mots qui montent, s'enroulent, s'échappent au moment donné, portent et frappent très juste et très fort, comme le fait le subtil mot russe (methoc rousskoé slovo)...

0 Russie, ô mon bien-aimé pays, ne te sens-tu pas emportée vers l'inconnu comme l'impétueuse troïka que rien ne saurait atteindre!... Quelle force mystérieuse, inappréciable recèlent les coursiers russes, coursiers inconnus au monde!... Elle fuit, la troïka, elle vole toute fulgurante de l'esprit de Dieu... O Russie, Russie ! où courstu? dis, réponds-moi!...

Un jour viendra où les Russes se lèveront; de grands

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mouvements se manifesteront.., et Ton verra combien profondément il était tombé dans la nature slave de cette semence de vertu qui n'a fait, pour ainsi dire, que glisser à la surface de la nature de vingt autres races.

Et quand un maître d'école parle de la déchéance du peuple russe, un vagabond de Gorki lui répond :

Le peuple russe ne peut disparaître..; c'est inscrit dans la Bible... Le connais-tu, le peuple, comment il est? Il est... immense... Combien de villages sur la terre! Partout demeure le peuple! le vrai, le grand peuple! Et tu dis : « Il s'éteindra ». Un peuple ne peut pas mourir... Un homme le peut... Dieu a besoin du peuple, il est architecte du monde...

Mais, par la richesse môme de sa nature et de ses appétits, ce bon Russien est à la merci des peuples moins nobles, plus calculateurs, qui l'entourent, qui convoitent et assiègent son riche domaine et qui mènent ce siège ininterrompu suivant des règles méthodiques. Or, le hasard des soulèvements et affaissements géologiques n'a point enfermé ce domaine russien en des barrières montagneuses ou des limites facile- à défendre, mais l'a installé, au contraire, en un carrefour où se pressent tous les pillards d'Europe el d'Asie : notre Russien, quand il s'abandonne trop vite ou trop longtemps à la fantaisie de ses penchants, ne peut sauvegarder ni tout ce domaine ni même son existence nationale; il tombe à la merci du conquérant ou du pirate voisin; depuis dix siècles ;i peine que nous pouvons suivre son histoire en des documents écrits, aucun peuple européen n'a subi

autant de servitudes, de dépendances, d'invasions étrangères, et si diverses. Los Varègues, les Grecs, les « Francs », les Mongols, les Turcs, les Polonais, les Allemands, les Suédois, les Français l'ont tour à tour vaincu, envahi, réduit en clientèle ou en (-'lavage, ont pillé son kremlin de Moscou et sa laure de Kief. KL il ne s'est jamais tiré de ces dépendances ou de ces défaites qu'en acquérant les armes et méthodes dont ses vainqueurs du jour savaient user contre lui.

C'est à l'école du Varègue, du Grec, de l'Italien, du Mongol, du Turc, du Polonais, du Suédois, de l'Allemand, du Français, qu'il a dû acquérir les moyens de se débarrasser d'eux. Le progrès de sa civilisation est un perpétuel apprentissage sous la férule de l'étranger. Le rôle de ses grands hommes — et Pierre Ier ne fut le plus grand que par son ardeur plus violente à conquérir nos arts et nos sciences de l'Occident — est l'adaptation de cet apprentissage aux besoins momentanés et au tempérament éternel de la nation.

En étudiant la naissance et le développement du tsarisme, nous verrons par le détail comment, de Rourik à Alexandre Ie*, les Wladimir, les Ivans, les Pierre et les Catherine ont tour à tour inoculé à leur peuple — de gré ou de force — ce qui lui était nécessaire de civilisation germanique, grecque, mongole (ou chinoise : si les Mongols étaient alors supérieurs aux Russiens et peut-être au reste de l'Europe, c'est qu'ils avaient été les disciples de la Chine), polonaise,

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suédoise, allemande, française enfin, pour être à l'abri du fléau étranger et pouvoir, comme disent nos médecins, résister aux attaques sournoises ou soudaines du milieu ambiant.

Tourguénief, dans son roman Fumée (1867), exprimait à son peuple par la bouche de son héros Potouguine quelques dures vérités, et le dernier commentateur russe du roman russe, M. Ossip-Lourié l, prétend que « ces paroles de Potouguine sont toutes à citer, qu'elles peuvent encore être appliquées à la Russie (''aujourd'hui » :

Que dix Anglais, constate Potouguine, se réunissent, ils entameront tout de suite la conversation sur le coton, sur la possibilité de tanner les peaux de souris, c'est-à-dire sur quelque chose de positif, de déterminé; mettez ensemble dix Allemands, aussitôt entrera naturellement en scène l'unité de l'Allemagne; avec dix Français, quelques efforts qu'ils fassent eux-mêmes pour l'éviter, il vous faudra immanquablement entendre disserter sur «le beau sexe »; que dix Russes s'assemblent, immédiatement jaillit la question de la valeur et de l'avenir de la Russie. Ils pressent, ils sucent, ils mâchent cette malheureuse question comme font les enfants de la gomme élastique... et avec le même résultat.

Ils ne savent y toucher sans tomber aussitôt sur la pourriture de l'Occident. Il nous bat sur tous les points cet dent, et il est pourri! Encore, si réellement ils le méprisaient! mais tout cela n'est que phrases et mensonges. Un crie contre l'Occident et on ne peut pas se passer de son approbation, que dis-je! de l'approbation des gandins «le Paris. Je connais un homme, père de famille,

1. l 'ssip-Lourié, La Psychologie des Romanciers russes, p. 92 e1 suiv.

d un certain âge, qui fut réellement au désespoir parce que, se trouvanl un jour dans un restaurant de Paris, il demanda « une portion de bifteck aux pommes de terre », tandis qu'un vrai Français disait à côté de lui : « Garçon! bifteck pommes! » Mon ami faillit en mourir de honte; depuis, il crie partout : « Bifteck pommes! » et enseigne aux autres cette manière de s'exprimer...

On parle toujours de la riche nature russe, de notre instinct supérieur! Où vont-ils chercher cette richesse? Je n'entends que le bégayement de l'homme qui s'éveille, qu'une finesse plus digne de l'animal que de l'être humain. Et l'instinct! On vous cite souvent quelque « grand génie » du cru dont les sublimes productions ne sont qu'une pitoyable imitation des artistes étrangers de second ordre, car ceux-là sont les plus facile à imiter. 0 les malheureux barbares qui comprennent l'art à leur manière!...

Le samovar, les chaussures d'écorce, le knout, — les plus importants produits russes, — n'ont même pas été inventés par nous. Nos vieilles inventions viennent de l'Orient, les nouvelles sont tirées de l'Occident. Si la Russie venait à disparaître de la surface du monde, on ne s'en apercevrait pas. La disparition des îles Sandwich produirait plus d'effet : leurs indigènes ont inventé je ne sais quelles lances et quelles pirogues....

Ramasser un soulier éculé, tombé depuis longtemps des pieds de Saint-Simon ou de Fourier, nous le poser respectueusement sur la tête et le porter comme une relique, nous sommes capables de cet effort; fabriquer un petit article sur la valeur historique et contemporaine du prolétariat dans les principales villes de France, nous pouvons encore faire cela; mais, un jour, j'ai proposé à un de ces écrivains d'économie politique de me nommer vingt villes de cette même France, et savez-vous ce qui est arrivé? Pour compléter le chiffre, le politico-économiste s'est trouvé réduit à me nommer Montfermeil dont il s'est souvenu grâce à un roman de Paul de Kock.

Les slavophiles ne vivent que par le mot avenir. « Tout viendra. — Et pourquoi est-ce que tout viendra, permettez-

moi de m'en informer? — Parce que nous, hommes civilisés, nous ne sommes que des guenilles; mais le peuple... oh! le peuple est grand. Voyez cet armiak, cette casaque de paysan, c'est de là que tout viendra. Toutes les autres idoles sont détruites : donnons notre foi à V armiak.

— Mais si cet armiak ne répondait pas à nos espérances?

— Il y répondra, soyez-en assuré ».

Si j'étais peintre, voici le tableau que je ferais : un Russe civilisé se tient devant un moujik et le saluant très bas : « Guéris-moi, mon petit père, je meurs de maladie »; le paysan, à son tour, salue humblement l'homme civilisé et lui dit : « Eclairez-moi, Monseigneur, je péris faute de lumière ». Et tous deux, bien entendu, ne bougent pas d'une semelle.

Ainsi le peuple russien existe et veut exister en maintenant ses caractères propres, ses tendances et traditions nationales; mais il ne peut subsister qu'en accueillant sans trop de mépris ou de retard les inventions théoriques et pratiques, les progrès matériels, intellectuels et moraux de ses voisins.

C'est à coup sûr l'histoire de tous les peuples : une nation se perd aussi rapidement en ne profitant pas de l'expérience et du succès de l'étranger qu'en adoptant comme dogmes les conceptions ou fantaisies étrangères, en renonçant au libre exercice de sa propre expérience, aux lumières de sa propre sagesse, aux considérations de ses propres besoins. Mais l'histoire russienne fut toujours la plus belle illustration de cette loi. Nul peuple au monde n'a été mis par la disposition de son habitat en une nécessité plus urgente de concilier à toute heure ces deux conditions de vie et de durée.

Or, depuis Alexandre [■*, qui du côté de l'Europe a définilivemenl constitué les frontières de l'empire, le Russien est arrivé à posséder un double domaine : les terres proprement russiennes, où ses traditions nationales peuvent se perpétuer sans risques, et celle bande de terres étrangères où la cullurc occidentale — la seule aujourd'hui nécessaire à la prospérité e( à la sécurité de la Russie — s'est implantée et pourrait continuer de vivre.

En celle bande de terres étrangères, le Russien possède comme un champ d'expériences, un laboratoire politique et social; il y pourrait étudier tous les facteurs et tous les progrès de cette culture occidentale : par une chance unique au monde, en celte étroite, mais longue bande, tous les champions et disciples de notre civilisation sont représentés.

Au nord, dans la Finlande, des tribus finnoises, converties au luthéranisme, ont adopté, avec la langue, les mœurs et certaines conceptions suédoises, cette indépendance et dignité de vie individuelle, cette régularité et probité de vie publique, ce sou< i constant de vie morale et de vie intellectuelle, ce culte du travail et de la sobriété, tout cet ensemble de vertus privées et sociales, qui font du Scandinave le plus vertueux des Européens.

Quelles leçons et quels exemples le Russien peut

venir prendre ici! Ces! en Suède que l'Europe entière va chercher aujourd'hui ses modèles et ses recolles de tempérance : même en Angleterre, les ennemis de l'alcool se rangent sous la bannière de Gothembourg. Les seuls i lusses ont méprisé celte école, dont ils avaient pourtant chez eux la succursale finlandaise : pour la bonne conduite de leurs entreprises publiques et particulières , ne semble-t-il pas qu'ils eussent mieux l'ait d'en user autrement?

Et, pour la gérance de leurs richesses publiques et privées, n'auraient-ils pas eu grand avantage à prendre en cette terre finlandaise quelques habitudes nouvelles cl quelques auxiliaires scrupuleux? La comptabilité moscovite durant deux siècles (1300-1500) ne lui qu'un chapitre de la comptabilité mongole : la comptabilité russe est restée jusqu'à nous ce que cette influence historique l'a faite. Elle appelle administralion ce que, nous autres Occidentaux, nous appelons concussions et mangeries. Ceux-là seuls peuvent s'en étonner qui oublient que l'administration mongole n'était que la forme pacifique du rançonnement et qu'elle n'avait qu'un but: fournir la solde aux armées du khan, enrichir les chefs et le souverain lui-même.

Le Moscovite avait bien appris, le Russe n'a jamais oublié les leçons de ce maître : il est possible qu'autrefois ces errements aient été le dernier mot du progrès. Aujourd'hui, il est trop visible que, sur la vie individuelle cl sur la vie nationale, ils ont les plus fâcheuses conséquences. Demandez aux industriels fiançais, qui ont obtenu des concessions dans l'em-

pire, s'il esl futile d'y défendre une grande affaire contre les barateries de tout le monde officiel, ou demandez au général Kouropatkine s'il est facile de se battre avec des mines absentes, des munitions avariées, des magasins vides et, du grand-duc au dernier intendant, toute une horde de pillards patentés.

Quels agents de pénétration cetle morale finlandaise aurait pu rencontrer à l'intérieur de l'empire 1 D'autres tribus finnoises peuplent la foret européenne et asiatique, jusqu'au Kamtchatka. Elles restent distinctes, bien que noyées parfois dans la masse orthodoxe. L'insouciance et la brutalité russiennes les condamnent à la barbarie ou à l'extermination. Ces tribus forestières parsèment ou parcourent G ou 700 millions d'hectares (dix ou quinze fois la France) dans les forets vierges et les marais glacés de cette Sibérie polaire, à peine explorée des Européens : c'est à peine si nous en connaissons les rivages et les estuaires, et les Russes euxmêmes en ignorent les ressources et réserves. Ils ont découvert que ces malheureux pécheurs et trappeurs se nourrissent parfois de la chair de mammouths gelés depuis des siècles : une exploration systématique révélerait sans doute bien d'autres miracles.

Grâce à leur culture Scandinave, deux millions et demi de Finlandais ont trouvé moyen de vivre et de prospérer, de fonder des villes et des usines, d'installer une communauté policée sur leur table de granit, de sables, de marais et de glaces. A travers lacs et forets,

ils ont poussé leurs essarts et leurs sillons au delà du cercle polaire; tout leur pays est au nord de ce soixantième degré de latitude, que les défricheurs canadiens sont fort loin d'atteindre, mais au delà duquel les mineurs yankees exploitent leurs récents Eldorados du Yukon. La Sibérie est sous un climat beaucoup plus rude que la Finlande; mais ses terres sont beaucoup plus fertiles, et pourquoi ce pays des fourrures ne verrait-il pas quelque jour un élevage glaciaire de bêtes précieuses, qui ferait pendant à l'élevage tropical de l'autruche, — sans parler des métaux précieux que les prospecteurs signalent ici comme dans l'Alaska?

Au sud de la Finlande, dans les Provinces baltiques, l'influence militaire, puis scientifique de l'Allemagne s'est implantée et, jusqu'à nous, a dominé presque souverainement. En ces Provinces, le Russien pouvait étudier et acquérir les deux forces qui pèsent si lourdement sur l'Europe contemporaine : la discipline et la science allemandes.

Depuis les temps lointains des chevaliers Teutoniques et Porte-Glaive, les châteaux d'Esthonie, de Livonie et de Kourlandc sont devenus les pépinières «l'une noblesse germanique, dont les Finnois indigènes — 1rs Tchoudes, disent les Russes — ont dû subir le servage, puis le fermage. Celle noblesse n'a •ainais perdu le contact avec l'Allemagne orientale. De génération en génération, elle a toujours choisi le métier des armes et, sans répugnances patriotiques,

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enrôlé l'un de ses fils au service de la Prusse ou delà Saxe, l'autre à Pétersbourg. Elle était toute désignée pour infuser aux armées russes cette discipline prussienne dont la schlague put nous sembler déprimante, brutale, à nous autres Occidentaux, mais qui était toute douceur, toute intelligence en regard du knout moscovite. De même, l'université de Dorpat fut longtemps en plein empire russe une pépinière de science germanique, d'où les étudiants baltiques allaient faire plusieurs semestres dans les universités d'Allemagne et d'Autriche, et où les étudiants de Berlin, de Vienne et d'Heidelberg venaient en retour prendre leurs inscriptions et leurs grades.

De ce fief baltique, longtemps — jusqu'au règne d'Alexandre III — le peuple et le gouvernement russes surent tirer assez bon profit. Il est à peine besoin de rappeler quelle place tinrent les nobles de ces provinces allemandes, les « Baltes », dans le commandement des armées russes, dans l'administration et la diplomatie, de Barclay de Tolly à Totteben, d'OEstermann à Nesselrod. De même, l'université de Dorpat recrutait parmi les fils de la bourgeoisie baltique les professeurs, lecteurs et directeurs qu'elle fournissait aux écoles et établissements scientifiques de l'empire, les juristes, fonctionnaires, curateurs, administrateurs qu'elle envoyait à tous les bureaux de l'État ou des particuliers. A cette université germanique, accouraient aussi les fils de ces deux ou trois millions d'Allemands que les tsars installèrent jadis en colonies sur le pourtour de la terre rus-

sienne, depuis le Danube jusqu'au Volga. Par ces « Baltes » et ces Allemands, sujets russes, loyaux sujets russes sans être russifiés, la culture germanique pouvait pénétrer dans tout l'empire...

Que la morgue du caporal et du magisler germaniques ait trop souvent raidi ces disciples de l'Allemagne et rendu leurs services odieux à l'orgueil national du Russien; que ces Baltes et Allemands aient en trop grand nombre mené avec trop d'ardeur et une trop étroite solidarité leur assaut à toutes les fonctions et sinécures officielles; que la Russie entière, peuple, bourgeois et aristocratie, soit arrivée à jalouser, puis à détester ces barbares, ces muets, niemets, qui ne daignaient môme pas apprendre convenablement le russe : il n'est pas de médaille sans revers, ni de serviteur sans défauts.

Longtemps, jusqu'à Alexandre III, les tsars eurent l'intelligence de regarder les services d'abord. Mais les prophètes avaient annoncé « qu'Alexandre 1er nous ayant débarrassé du Français et Alexandre II du Polonais, c'est Alexandre III qui nous délivrera de l'Allemand ». La prophétie se réalisa; nous voyons aujourd'hui ce qu'il en peut coûter à la grandeur russienne : les Japonais se sont mis à l'école allemande, juste au moment où la Russie expulsait de Bon fief baltique ses professeurs niemets.

Au sud des Provinces baltiques, dans l'ancien royaume de Pologne et Lithuanie, deux religions, groupant les divers éléments ethniques, les relient

aux cultes et communautés de noire Occident : Le catholicisme et le judaïsme.

On sait dans quelle union de cœur, dans quelle intimité fraternelle ce catholicisme lithuano-polonais

vécut toujours avec les cités et nations catholiques de notre Europe latine, avec Venise, avec Florence, avec Rome, avec la France surtout. Si les Provinces baltiques sont pour la Russie» l'Allemagne chez soi», les provinces lithuano-polonaises sont comme la France aux portes de Moscou.

Cette France slave ou lithuanienne a quelques caractères particuliers, mais elle est toute semblable à la nôtre par le tempérament que lui ont fait onze siècles de culture latine : elle a nos qualités et nos défauts latins ou même gallo-romains, notre vivacité et notre légèreté, notre éloquence et notre bavardage, notre expansion et notre exubérance, notre générosité d'intentions et de promesses, notre amour de clarté et de formules, et surtout ce goût des belles choses, des beaux mots, des beaux actes et des beaux gestes, cet enthousiasme d'artistes, qui souvent peut coûter cher aux nations comme aux individus, mais qui, seul, donne à la vie sa valeur entière et, seul, dans la réalité comme dans la mémoire des hommes, garde les peuples de vieillir.

Quel utile, quel nécessaire complément à la Slavie byzantinisée, mongolisée, germanisée de Kief, de Moscou et de Pétersbourg devrait être cette Slavie latinisée, francisée de Varsovie!

Le Russien n'es! toujours qu'un laboureur dont les vertus paysannes, naïveté, bonté, patience, afdeUr au travail, ne soûl que trop mitigées par les vices du rustre, brutalité, dissimulation, âpreté au gain, ivrognerie. La hiérarchie byzantine, la servitude mongole et la discipline allemande l'ont un peu trop courbé aux besognes pratiques, aux seuls travaux de force, un peu trop dressé aux manœuvres de ruse, aux calculs de servilité, au respect de la poigne, au culte du gourdin.

Le Polonais a pris dans la cité latine les qualités et les faiblesses urbaines : il a gagné en ingéniosité ce qu'il perdait en endurance, et son habileté compense forces amoindries. Dans les armées françaises, d'autre part, — la Révolution et Napoléon durant vingt années n'eurent pas de soldat plus fidèle, — le IN. h (nais a pris les défauts, mais aussi les beaux côtés du patriote et du révolutionnaire : l'amour du panache, mais aussi l'amour du drapeau ; l'insouciance des nécessités, mais aussi la négation de l'impossible; l'irrespect et la méconnaissance du passé, mais aussi l'espoir indomptable dans l'aveniret la foi au triomphe iinal du droit cl de l'idée.

Russien ou Polonais, lequel des deux est préférable? Pétersbourg aurait grand tort de se poser pareille question, puisque la fortune des armes les a mis tous les deux sous son autorité. Le mélange est difficile, peut-être impossible, à cause des cruels souvenirs que les passes d'armes ont laissés entre ces deux rivaux d'autrefois. Mais le bon voisinage et l'échange

de bons procédés suffiraient à la longue pour acquérir à tous les deux, au Russien surtout, le bénéfice de cette intimité forcée.

Russien et Polonais unis formeraient une nation complète : juxtaposez les deux littératures russe et polonaise; chacune d'elles paraît être l'harmonieux, l'indispensable complément de l'autre. En prose comme en vers, le Russe victorieux a su traduire toutes les tristesses, les abattements, les découragements, les négations, les remords et les souffrances de l'âme humaine. Vaincu, torturé, knouté, exilé, déporté, le Polonais garde son enthousiasme, son espoir dans la vie, son ironie allègre, ses imaginations consolantes, ses rêves d'avenir, sa confiance en un Dieu protecteur et vengeur et sa conviction que le monde ne saurait exister longtemps sans la Pologne. Tolstoï nous prêche la résignation aux inévitables douleurs de ce monde et le renoncement aux inutiles bonheurs, et Mickiewicz nous chante :

Qu'importent la souffrance, les mines, la Sibérie, la chaîne? En sujet fidèle, toujours je travaillerai pour le tsar !

Dans la mine, si je bats le fer : De ce métal, me dirai-je, on fera peut-être une hache pour le tsar!

Si l'on me déporte aux steppes, j'épouserai une fille tartare et de moi, peut-être, il sortira un Pahlen l pour le Isar!

Si l'on me déporte aux forêts, je ferai un jardin, je labourerai et sèmerai du chanvre; de mon chanvre, on fera peut-être une cravate pour le tsar!

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