Pahlen fut l'assassin de Paul Ier
Séparés, ces deux Slaves se font réciproquement tout le mal possible : le Moscovite campe aujourd'hui dans les châteaux de Varsovie; le Polonais, il y a trois siècles, fut maître du Kremlin. Seul l'étranger, l'Allemand, eut à se réjouir et aura peut-être à se réjouir encore de ces dissensions familiales que tous les intérêts devraient apaiser.
Quant aux Juifs. . . L'Europe occidentale, entre l'Elbe H le Dnieper, contient huit à neuf millions d'hommes de toutes races et de toutes langues, blancs, jaunes, européens, asiatiques, aryens, sémites, qu'unissent la religion juive et un patois hébréo-germanique.Ces huit ou neuf millions d'hommes sont fort inégalement partagés on quatre États : empire allemand, Autriche- Hongrie, Roumanie, empire russe; les trois derniers en ont de beaucoup le plus grand nombre, et la Russie en possède à elle seule les deux tiers.
L'Autriche et surtout la Hongrie ont estimé — et l'expérience d'un demi-siècle a vérifié ce calcul — • pie ces Juifs sans nationalité précise pouvaient devenir les concitoyens utiles et dévoués des chrétiens de toutes sectes qui voudraient leur faire place à un lover national. L' Autriche-Hongrie a tiré grand bénéfice de celle politique, tant pour le progrès de son commerce intérieur, le développement et l'administration de ses richesses que pour l'extension de son influence ou de ses ambitions extérieures. C'est le Juif qui a rail de Budapest le grand bazar du Danube, la poilc continentale du Levant, et c'est le Juif qui
tresse entre Budapest el Salon i que un lien solide d'intérêts el d'échanges commerciaux.
La Roumanie, malgré les conseils de la France el les engagements que lui imposa le traité de Berlin,
n'a point encore suivi l'exemple autrichien. Mais si dans sa vie politique elle n'a pas encore fait au Juif la place qui lui est due, elle a utilisé du moins la collaboration juive dans toute sa vie économique et intellectuelle, et l'un de ses hommes d'État les plus fidèles aux traditions nationales, mais les plus expérimentés, M. Carp, déclare hautement que la collaboration intime du Juif et du Vajaque-Moldave est indispensable à la prospérité, au salut de la Roumanie '.
Le gouvernement russe, lui, se croit assez riche en hommes et en dévouements pour se passer du travail et de l'affection de six millions de ses sujets. Alexandre III déclarait que ces bourreaux du Christ ne sauraient trouver place dans une nation chrétienne : il oubliait que les assassins et bourreaux des Dmitri, des Pierre, des Paul, des tsars, de leurs femmes, de leurs fils el de leurs filles avaient trouvé place sur le tronc même. On prétend aussi que ces « intellectuels » n'ont pas grand goût pour les métiers de force ni pour les rôles serviles ou mal payés, qu'ils préfèrent à l'agriculture le commerce, à la propriété la spéculation, à la ferme et à. l'atelier la boutique et le bureau : même en prenant pour bonne monnaie ces allégations (dont
1. Voir dans la Revue des Deux Mondes, du 1 r mars 1905, l'étude de M. A. Bellessort, Juifs et Paysan».
RFXIGIONS ET NATIONALITÉS 89
us ferons justice), une nation n'a-t-elle pas besoin d'ouvriers de toute sorte et ne vaut-il pas mieux, dans l'intérêt de tous, laisser à chacun la besogne qu'il préfère?
Dans une vieille nation, dans un pays surpeuplé et surcivilisé — qu'on tolère ce mot barbare, — l'antisémitisme de la lbule et des démagogues aurait un semblant d'excuse ou de prétexte, si le Juif, de provenance étrangère ou de nationalisation récente, accaparait les professions économiques et libérales que les indigènes encombrent déjà. Mais dans l'empire russe! sur ce damier de nationalités diverses, où pas un homme peut-être n'est pas le petit-fils ou Tarrièrepetit-fîls d'un sujet étranger (en 1500, le Russicn luimême était sujet mongol), où 80 millions d'orthodoxes n'arrivent pas à défricher, à explorer seulement la moitié de leur conquête! où, soldat et laboureur, le conquérant russien ne se plaît qu'aux travaux a nobles » de la terre et de la guerre! où les intellectuelle! les marchands, les intermédiaires scientifiques et commerciaux ont toujours été en nombre insuffisant, et de culture à peine suffisante pour entretenir relations de ville à ville, de province à province! OÙ d'ailleurs les Juifs sont indigènes, fixés de père en 61s depuis des dizaines de siècles!
Dans la vieille Russie, coupée de l'Europe et de la mer par les nations environnantes, le commerce, rare el lent, était aux mains de l'étranger, de l'Arabe et du Sarte qui remontaient le Volga, du (Irec et du Génois qui remontaient le Dnieper, de l'Allemand et
du Scandinave qui venaient de la Baltique, de l'Anglais qui viMi.-iil aux ports de la mer Blanche : les marchands, pour les Russiens, étaient, tous, des gosii, des hôtes, des étrangers; à l'intérieur, Ivan le Terrible ne tolérait que quelques moujiks de commerce. Dans la Russie actuelle, le régime n'a pas beaucoup changé. Les corporations, ghildes, de marchands, de petit colportage, les foires, l'habitude, non de l'achat et de la vente, mais plutôt du troc, conservent à ce commerce russien un caractère moyenâgeux. La lenteur et l'étroitesse des relations, le gaspillage de temps et de paroles, d'alcool et de gourmades, suppriment au bout du compte les vrais bénéfices et occupent la vie du peuple sans l'améliorer. Les livres officiels eux-mêmes reconnaissent que les échanges ne sont vraiment actifs que sur les « marches » de la terre russienne, dans les provinces où des Israélites, des Grecs, des Arméniens, des Sartes, des Persans, etc., peuvent servir d'intermédiaires1. Les surhommes de Gorki nous disent combien tout ce monde russe méprise le commerce et la « marchandise » :
Qu'est-ce qu'être marchand? Analysons ce fait grossier et absurde... Avant tout, chaque marchand est un paysan. Il arrive de la campagne, et un certain temps après, il devient marchand. Pour le devenir, il faut de l'argent, n'est-ce pas? On sait bien que L'honnête labeur n'en produit pas. Il s'ensuit que, d'une manière ou d'une autre, le
J . Cf. V. M. de Kovalevsky, La Russie à la fin du XIX0 siècle, p. 038 et suiv. : Commerce intérieur.
paysan a volé. Donc, le marchand, c'est un paysan voleur... Si j'écrivais dans les journaux, j'aurais montré le marchand sous son véritable aspect... J'aurais montré qu'il n'est qu'une bête... Je le connais, lui ! Il est grossier, il est sot, il ne jouit pas de la vie, il ne connaît rien au-dessus du gros sou...
En un temps où l'organisation économique et la circulation financière d'un État sont devenues les rouages les plus importants de la machine nationale, le gouvernement russe a systématiquement écarté de son service et de la terre russienne presque tous ses sujets Israélites, et contre eux il a organisé une persécution tellement ouverte que, du même coup, il s'est aliéné la finance juive du monde entier. Il a préféré se mettre à la merci des Bourses étrangères, des spéculateurs de Berlin, de Bruxelles, de Paris, de Londres, subir leurs conditions, abandonner à leurs caprices ses emprunts, ses forêts, ses mines, ses territoires...
Faut-il ajouter que pour le « grand dessein » sur Constantinople et sur Jérusalem, le Juif russe aurait été, entre les mains d'un gouvernement sagace, un instrument plus utile encore que le bouddhiste sur Lhassa et Pékin? A grands frais, la Russie organise ses pèlerinages orthodoxes vers l'Athos et vers la Palestine : la lanterne à la main, des milliers de moujiks s'en vont quérir le feu sacré, le feu divin qu'u m évoque orthodoxe reçoit miraculeusement dans le Sépulcre, durant la nuit pascale. Mais ces longues ûles de pèlerins, après avoir fait le tour des sanc-
Lu aires orthodoxes, Jérusalem, Bethléem, Mar Saba, Jéricho, Samarie, Nazareth, Tibériade, reviennent sans laisser d'autres traces que 1rs cadavres de leurs Gévrcux, tuberculeux ou pestiférés. Les Juifs, au contraire, rêvent et entreprennent de s'établir dans les champs de Sion, de coloniser à nouveau la terre des aïeux : les capitaux israéliles du monde entier auraient frayé la descente russe, si Pétersbourg eût pris ses Juifs pour avant-garde vers la Judée.
A défaut du Juif, il est parmi les sujets russes un aulre peuple dont la situation et les aptitudes sont à peu près les mômes, mais dont l'habitat est tout différent : l'Arménien. Il n'habite pas la « marche » occidentale de l'empire : nous l'avons déjà mentionné parmi les tribus de la « marche » orientale, au sud du Caucase. Mais, comme le Juif, l'Arménien peut être avant tout un intellectuel et un «. économique », un savant, un financier, un trafiquant, un industriel, bien que les deux tiers de la nation soient adonnés à la culture.
Comme le Juif en Europe, l'Arménien en Asie est tiraillé entre trois États, Turquie, empire russe et Perse. Jusqu'à nous, ces trois maîtres n'ont eu qu'à se louer de ce fidèb et utile serviteur : le Persan continue de le traiter avec justice; le Turc aujourd'hui le massacre; le tsar entreprend de le dépouiller. Et pourtant l'agriculture et les routes de Transcaucasie n'ont dû leurs progrès et leurs rendements actuels qu'à ce pionnier et caravanier de notre civilisation. Si
Batoum, Tiflis cl Bakou jalonnent de leurs bazars prospères l'une des grandes rouies mondiales du commerce, c'est au pétrole sans doute qu'en revient le premier mérite; mais sans l'Arménien, qui servit ici l'entreprise occidentale, le Russe aurait-il su tirer un aussi bon parti de cette richesse naturelle?
Et au delà des frontières actuelles de l'empire, vers la Grande et Petite Arménies turques, vers Erzeroum, Marach et Mersina, jusqu'à la mer de Chypre, ou vers l'Azerbadjian et les provinces persanes, vers Tauris et Téhéran, jusqu'à Ispahan, l'Arménien ne Berait-iJ pas un maréchal des logis, installé d'avance à chaque étape et conciliant à la force russe le bon vouloir de tous les chrétiens opprimés, — si l'Arménien russe n'était pas le plus opprimé de tous ces chrétiens asiatiques?
En 1895, E. Renan, publiant ses Discours et Conférences ', disait en sa Préface :
Le morceau de ce volume auquel j'attache le plus d'importance et sur lequel je me permets d'attirer l'attention du lecteur, est la conférence : Qu'est-ce qu'une nation? y en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin; c'est ma profession de foi eu ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l'équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race,