‹ L'Empire russe et le tsarismeChapitre 9 sur 33 · Discours et Conférences, Calmann-Lévy · texte numérisé non relu

Discours et Conférences, Calmann-Lévy

je désire qu'on se souvienne de ces vingt pages-là. Je les crois tout à fait correctes. On va aux guerres d'extermination, parce qu'on abandonne le principe salutaire de L'adhésion libre, parce qu'on accorde aux nations comme autrefois aux dynasties le droit de s'emparer des provinces malgré elles.

Depuis Renan, en ces dix années dernières, le monde a marché : ce n'est plus de nations qu'il parle, c'est d'empires, et tous les peuples civilisés, en Europe, en Amérique et jusqu'au Japon, ne rêvent plus qu'impérialisme; notre France elle-même se laisse induire par ses coloniaux en ivresse impériale. Est-ce un progrès? est-ce, comme disent les biologistes, une régression? Après les empires égyplien, chaldéen, assyrien el perse, le monde avait connu les petites cités grecques; puis les empires macédonien, romain et carolingien avaient eu leur temps; puis les petites nations de l'Occident, Ecosse, Angleterre, France, Espagne, Portugal, s'en étaient dégagées. Avec Napoléon,

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère.

La chimère napoléonienne règne aujourd'hui sur l'univers : Napoléon-Bismarck, Napoléon-Chamberlain, Napoléon-Roosevelt sont parvenus ou sont candidats à l'apothéose. Au temps des nationalités, E. Renan pouvait dire : « Des politiques transcendants se raillent de notre principe français que, pour disposer des populations, il faut préalablement avoir leur avis. Laissons-les triompher à leur aise. Ces

façons de prendre les gens à la gorge sont mauvaise. »

Aujourd'hui, nos faiseurs d'empire ont érigé ces façons en vertus : les Russes surtout en ont fait la grande vertu politique, depuis que les slavophiles ont séduit le cœur de toute la nation. Laissons-en de cùlé la valeur morale ; n'en prenons que le rendement pratique : un de ces empires ne saurait subsister qu'en faisant appel au concours de tous ses sujets ou participants.

De tous les empires de l'antiquité, un seul embrassa autant de peuples et de territoires qu'en possèdent ou qu'en convoitent les empires d'aujourd'hui : l'empire romain. Il dura près de cinq siècles, tant qu'une race conquérante, les Romains, installés au cœur, tinrent l'administration centrale, organisèrent la vie intérieure et extérieure, bref eurent Vimperium, le commandement, et déléguèrent aux autres les travaux de la paix, des arts, du commerce. Encore la force des choses poussait-elle au trône impérial les Trajan et les Hadrien espagnols, et des Daces, des Illyriens, des Syriens, etc.

C'est qu'un peuple à lui seul ne saurait fournir à baltes les besognes d'une entreprise presque surhumaine : il non a ni le temps, ni la force numérique, ni l'énergie musculaire, ni toutes les aptitudes intellectuelles. Quand il rêve de faire, à lui seul, toutes ces besognes, il les fait mal. Quand il méconnaît l'utilité des différentes natures et veut — chimère! — créer un seul type de sujets ou de concitoyens, russitier

140 millions d'hommes et dresser un empire purement russien, il ne peut plus remplir qu'une partie de sa tàehe, et l'énorme Russie, malgré sa taille et sa bravoure, se met à la merci du petit Japonais.

LA RUSSIFICATION

Page 1