ESQUISSE HISTORIQUE
D'après les textes qui précèdent et quelques autres qu'on utilisera plus loin, il est possible de retracer dans ses grandes hgnes l'histoire de l'ancien empire sumatranais de la seconde moitié du vii^ au xv^ siècle. La période antérieure, du début de notre ère à &lili, date de l'envoi de la première ambassade à la cour de Chine par le Malâyu, est reconstituée grâce à une interprétation nouvelle de documents sanskrits, grecs et chinois. J'ai indiqué, pour chacun d'eux, le coellicient de certitude, de presque certitude ou de vraisemblance que présentent les solutions qu'on propose. Quant aux origines mêmes du Çrivijaya et du Malâyu, elles nous restent complètement inconnues, faute de documentation à cet égard.
Le nom de Çrivijaya est adopté déjà en orientalisme pour désigner l'empire sumatranais qui avait sa capitale dans le sud-est de 111e, à Palemban même ou dans la région de Palemban : on l'a donc maintenu dans ce travail. Son histoire est intimement liée à celle de l'ancien royaume voisin de Malâyu, l'actuel Minankabaw, qui fut tantôt suzerain , tantôt feudataire de celui-là et dont la capitale se trouvait sur le haut Batan Hari, à Pagar Ruyon ou aux environs de cette ville. Il sera donc alternativement question de ces deux états qui furent en permanente interdépendance mutuelle. On rappelle enfin que l'île de Sumatra, le Çrivijaya et le Malâyu ont été connus sous des noms différents par les Chinois et les Arabes et notamment sous celui de Java et ses variantes. Ce témoignage nous permet de remonter à haute époque, jusqu'à Ptolémée, au Heou han chou et au Râmâyam.
Vers le début de notre ère, «notre Rômàyana, dit Sylvain LÉvr(PoMr lliistoire du Râmâyam, J. As., XP série, t. XI, 1918, p. i5o), composé à une époque encore indéterminée, sort dans ses multiples recensions d'une édition publiée aux environs de l'ère chrétienne, v
Le texte sanskrit dit : t^De tous vos efforts gagnez l'île de Yava, embellie de sept royaumes, l'île de l'or et de l'argent (suvarnarûpyakadvlpain^, parée de mines d'or (^suvamâkaramanrjitam); puis, par delà l'île de Yava est la montagne appelée Çiçira (litt. : fraîche) dont le sommet (lilt. : la corne, çrhga) touche le ciel et qui est visitée par les dieux et les démons. » «Le mont Çiçira, dit Kern {^Java en het Goudedand volgens de oudste herichten, dans Vcrspreide geschriften, t. V, 1916, p. 307), est nettement fabuleux [zuiver fahehchtig)\ il constitue la limite extrême-orientale des connaissances géographiques du poète, car, au delà, on ne cite ni terres ni mers légendaires. 11
Yamdvlpn a été idenfilîé à Java et, autant que je sache, aucune objection n'a été élevée contre cette identification. Voyons plutôt si l'examen du texte sanskrit la justifie autant qu'on le croit. Le Râmâyana note deux particularités de l'île de Yava : 1° elle est embellie de sept royaumes; 2° c'est l'île de l'or et de l'argent, parée de mines d'or. La première information este sans objet : il y manque les noms des sept royaumes. D'autre part, nous ne savons pas s'il y eut sept royaumes à Java ou ailleurs, il y a quelque vingt siècles*^'; la question ainsi
(^) Sylvain Lévi {ibid., p. 81-82) n'a pas manqué de citer ici la description de Java par Odoric do Pordenone , qui rappelle de très près les indications fournies par le Râmâyana. Le moine dit, en effet : «Rex hujus Jauœ habet bene sub se septem reges coronae?? (sic) , et l'emprunt au texte sanskrit est évident et indiscutable, jlais ni le texte latin ni la version française éditée par H. Gon- BiER, ne parlent explicitement de richesse aurifère du pays. Voici, par exemple, la description du palais royal qui a do grands escaliers. ffGraduum unus est aureus, aller vero argenteus. Pavimenlum autem ejus unum laterera habet de auro, alterum vero de argento. Murus vero istius palatii totus est lamatus interius laminis aureis in quibus lamis sculpti sunt équités solum de auro babentes circa caput unum magnum circulum aureum. . . Insuper tectum ejus totum est do auro puro.» C'est exactement ce que rapporte le Sin l'ang chou (k. 222 "]», p. h. v") dans la notice sur le royaume de P'iao = Birmanie qui contient un itinéraire finissant 'au Chô-p'o = Java : Le pays de ^ |^ |J[] J^ P'o-bouei-kia-lou [graphie fautive pour ^ ^ ffni Sfr P'o-lou-kia-sseu, dans l'est de Java, vide supra, p. ho] est chaud; aux carrefours et sur les routes on a planté des cocotiers et des aréquiers; eu levant la tète, on ne voit pas le soleil. A l'habitation du roi, les tuiles sont faites en or; les cuisines sont couvertes de tuiles d'argent. On brûle des bois parfumés. Les salles sont ornées de perles brillantes. H y a deux étangs dont les berges sont en or; les rames des bateaux sont entièrement garnies d'or et de joyaux [apiul Pelliot, Deux itinéraires, p. 22^). «Cette abondance de l'or et de l'argent, dit Sylvain Lévi en commentant la citation d'Ononio de Pordenone, semble gloser suvarnarûpyalcadvîpan {il/id., p. S;',). A mon avis, la question n'est pas là; l'ancien palais d'un llàrQu ar-RasTd, d'un doge de Venise ou le Louvre d'un Louis XIV aurait pu valoir dans la relation d'un voyageur hindou, l'épithète de SMvamarîipyali-a a[)i)\k\uéG à Bagdad, Venise cl Paris. Ce qui importe dans le passage du Râmâyana, c'est le suvarnâharamandita. Or, ni le Sin t'anu chou, ni Odouic ne p;irlenl de mines d'or. La Java des T'ang et d'ODonic était riche et. prospère; le palais de ses princes, fastueux; et c'est encore le cas. Mais sa richesse aurifère est à peu près nulle. Peut-ôlre, la description d'Onouic a-t-elle été influ-
posée reste donc ouverte et il est peu vraisemblable qu'on y trouve réponse quelque jour. La seconde information est, au contraire, précise et il est aisé d'en vérifier l'exactitude : la seule île de l'Insulinde occidentale «parée de mines d'or», c'est Sumatra: sa richesse aurifère lui vaudra le nom de «île de Yoni dans un grand nombre d'inscriptions et de textes qui ne prêtent pas à discussion.
Sumatra est l'île la plus occidentale du grand archipel d'Asie. Située à l'avancée des terres indonésiennes, voisine de la péninsule malaise , c'est évidemment l'île qu'ont colonisée d'abord les immigrants venus de l'Inde, quelques siècles avant notre ère. Leur premier atterrissage en Indonésie est inscrit sur la carte et aussi certain que si l'épigraphie nous en donnait l'assurance explicite, qu'ils soient venus directement par mer ou qu'ils aient longé, en cabotant, la côte occidentale de la péninsule malaise. Les « sauvages v sumatranais de la période antérieure à l'hindouisation de l'île, ne pouvaient ni ne devaient faire mystère de l'abondance de l'or dans leur pays, s'ils en exploitaient déjà les mines : avant que l'ère des échanges internationaux ait pris naissance, l'or n'est qu'un métal comme un autre, moins utile que le fer. Peut-être, comme le rapporte Ibn HoRDie^^BEH des Wâkwâk orientaux, étaient-ils « tellement riches en or, que les habitants fabriquent avec ce métal, les chaînes de leurs chiens et les colliers de leurs singes 55(1). Dans cette hypothèse, les Hindous immigrés
encée par celle de Vàlmïki; en tout cas, le moine voyageur reproduisait une opinion courante, non dénuée d'exactitude, qui vantait la splendeur des palais royaux de Java au xiv° siècle, en termes à peu près identiques à ceux de la Nouvelle histoire des Tang. Et ceci n'infirme pas la localisation à Sumatra du Yavadvîpa, aux environs de notre ère.
'') Cf. mes Relations de voyages, t. I, p. 3o-3i , et t. II, p. 67^ pour la rectification à la p. 3i, 1. 3. C'est dans ce «pays de l'orn que je compte situer les Vâkwâk orientaux. Il en sera longuement traité dans un excursus du t. III de mes Relations de voyages.
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ne pouvaient pas ne pas être frappés de cette richesse qui s'étalait en toute innocence, au grand jour. Si, au contraire, les premières exploitations aurifères ont été inaugurées par les immigrants hindous qui connaissaient la valeur de l'or, le résultat reste le même. Je veux dire que dans l'une ou l'autre hypothèse, les civilisateurs de l'Inde ont su de bonne heure qu'ils avaient découvert Vile, terre ou pays de l'or et c'est ainsi qu'ils la. désignèrent le plus souvent : suvarnadvipa ou suvarnaè/mm/(". Et à ce propos, on doit ajouter ici que la date de rédaction initiale du Râmàyana serait la bienvenue pour cette autre cause : elle tiendrait lieu d'une sorte de terminus a quo qui nous manque encore, pour fixer approximativement, mais sur une base certaine, l'époque où fut colonisée l'Insuhnde. Enfin, Sumatra s'est appelée aussi Java<z.Yava, nous le savons de source certaine; ce fut le pays des Jàvaka, ce qui est également attesté sans conteste'-'. On conçoit donc que le Râmàyana puisse parler d'un Yavadvlpa suvarnâkaramandita et qu'il s'agisse de Sumatra. Mais si nous continuons à situer Yavadvipa à Java, le texte sanskrit est incompréhensible, parce que matériellement inexact. Une tradition déjà longue a consacré l'équivalence Yavadvïpa = i\e de Java de nos cartes. Il semble que l'identification est définitive et inattaquable quand un Kern et un Sylvain Lévi l'ont adoptée sans réserve. Revenons , cependant , au Râmàyana et aux environs de notre ère , alors que la tradition n'est pas encore établie. Les colons hindous sont à Java, s'y étabhssent et constatent qu'il n'y a pas d'or ou qu'on l'y trouve en petite quantité, ce que nous savons par ailleurs. C'est ce qu'on peut conclure de la phrase du Sin t'ang chou et du Song clic où sont énumérés les produits du pays [supra, p. 176). Or, l'épopée sanskrite parle d'un Ya-
(') Pour cette dernière expression, cf. notamment, rinscriptlon de iao8 çalca = ia86 trouvée dans le Minahkabaw [supra, p. 179). (') Vide infra, p. iiii8-2a(j cl supra, p. 47-68.
vadvipa suvarnàkaramandita , c'est-à-dire d'un suvarnadvîpa , d'un ^ §\\ kin-tcheou, d'une «île de l'orw; et «l'île de l'or??, c'est Sumatra. Si on maintient Fidentification traditionnelle, il faut admettre que Yavadvïpa = Jaya a été pourvue par erreur d'une richesse en or que Sumatra seule possède. On voit immédiatement combien une telle explication manque de base et prête à la critique. Car, enfin, de deux choses l'une : on connaissait sûrement Sumatra à l'époque où écrivait Vâlmïki : c'est ce qu'autorise à poser son suvarnàkaramandita; peut-être, sans doute même, connaissait-on aussi Java; mais le poète hindou informé de la richesse en or de celle-là, n'a pas pu l'attribuer à celle-ci parce qu'il n'avait aucune raison de le faire. En dernière analyse, Yavadvlpa a désigné Sumatra; nous en avons la certitude par des formes dérivées de Yava dont j'ai parlé déjà'^^; mais la richesse aurifère de la Yava du Rfwiâyana est, à mon sens, l'argument décisif pour rejeter l'identification traditionnelle et adopter celle qu'on propose ici ^-\
En utilisant les renseignements fournis par Edrîsî [supra, p. 65), Ibn Sa'îd, Diogo de Couto, le Père Luiz Marianno, Manuel Freire de Andrade , le Père Nacquart, Flacourt et les témoignages linguistiques que fournissent les dialectes malgaches anciens et modernes (cf. mon mémoire Le K'ouen-louen et les anciennes navigations interocéaniques dans les mers du Sud, dans /. is., XI" série, t. XIV, 191 9, p. 62-68, et les ouvrages cités), je suis arrivé à la conclusion que «Madagascar a été colonisé vers le début de notre ère par des Indonésiens occidentaux hindouisésî) [ilnd., p. 68). J'ai, depuis 1919, repris l'étude de l'inscription en vieux-malais de Kota-Kapiir, dans l'île de Banka [supra, p. 36; cf. également /. As., juillet-
<^) Vide supra;, p. lyG.
''' Vide supra, p. 2o3, n. i.
août 1919, p- i53, note). Les affinités remarquables de ce texte avec le malgache ancien et moderne, à l'exclusion de toute autre langue du domaine, tant au point de vue de la phonéticjue que de la morphologie et de la syntaxe, permettent de préciser davantage. A k Indonésiens occidentaux hindouisés5i, on peut substituer maintenant «Sumatranais bindoui-
sés V '^'
La date de cette migration par la voie de mer est naturellement approximative; mais la migration d'est en ouest ne peut se situer dans le temps qu'à très baute époque et il est, en somme, de peu d'importance qu'il faille un jour la faire descendre d'un siècle ou deux. Nous en connaissons les points de départ et d'arrivée, et c'est un résultat appréciable en pareille matière. Les Indonésiens occidentaux qui ont colonisé Madagascar alors peuplé de nègres parlant une langue bantoue, ont imposé aux anciens habitants de la grande île africaine leurs langue, mœurs et coutumes, religion, et profondément modifié leur type somatique. Le fait est incontestable, car nous en avons des témoignages certains que l'anthropologie, l'ethnographie et la hnguistique ont enregistrés. Il restait à retrouver le pays d'origine des immigrants et c'est en Indonésie que devait s'effectuer l'enquête. La traversée de l'Océan Indien de bout en bout et à haute époque suppose chez les marins qui vont l'entreprendre, une connaissance parfaite de la mer, un matériel navigant perfectionné par rapport à l'armement rudimentaire à la pêche ou au rabotage; en bref, l'existence de tout ce qu'exige la navigation haulurièrc. Une telle préparation ne peut se concevoir que chez un peuple de haute culture, identique, par exemple, à celle des marins d'Hiram,
(') Ceci conGrme l'interprétation que j'avais indiquée précédemment du mal{jaclie Ramini, Raminia par «le Sumatranais, la Sumalranaisen (cf. mon article Les Uns Ràmnif, Ldmevji, Wakwak, Kvmor des néu^n-aphes arabes et Madaguscar, dans J. As., V série, t. X, 1907, p. Ulii et suiv.).
roi de Tyr, qui se rendaient à la mystérieuse Ophir pour le compte de Salomon. Je pense avoir montré dans mon mémoire sur Le K'ouen-îouen et les anciennes navigations interocéaniques dans les mers du Sud, que les mers de Chine, du jjrand archipel d'Asie et l'Océan Indien ont été parcourus aux environs de notre ère par des navires de pays différents et notamment de i'Insulinde occidentale. Au fur et à mesure que progressent les études entreprises dans ce domaine spécial de l'activité extrêmeorientale, des faits se précisent qui étaient ignorés ou restés dans l'ombre. La révélation par les textes d'un puissant empire sumatranais au vn^ siècle, nous est un précieux témoignage permettant de remonter dans le passé et de retrouver dans le glorieux Çrivijaya de Yi-tsing, la descendance des lointains ancêtres qui colonisèrent Madagascar et l'Afrique orientale (cf. le mémoire précité). C'est également à l'île de Sumatra tout entière ou plutôt à une partie de l'île non expressément indiquée, que s'appliquent trois textes chinois (^Heou han chou, k. 6, p. 3 v°; Tong kouan hi, k. 3, p. h v"; Tsien han chou, k. 1 1 6 , p. 3 v°-/t r°) ayant trait à la même ambassade et qu'on peut résumer ainsi :
1 32. «La sixième année 7j07ig-kiende l'empereur |^ Chouen, au 12* mois [=tout au début de i32 de notre ère], le roi du ^ m Ye-tiao (pron. anc. *Yap-div=Yavadvîpa^, ^ Pien , envoya en ambassade êi '^ Che-houei (phonétiquement Sehwi) pour se rendre à la cour de Chine et offrir le tribut. De Che-houei, on fit un «maître de la ville de Ye-tiao soumis aux «Han 55. L'empereur de Chine accorda au roi Pien un sceau d'or et un ruban violet ^^'.»
(1) Apud Pelliot, Deux itinéraires, p. 266. Le même auteur dit plus ioin {ibid., p. 268, n, 2) : « . . .En proposant de retrouver Yavadvïpa dans Ye-tiao, je ne veux naturellement pas dire qu'il faille y voir Java même plutôt que Sumatra; c'est pour moi le pendant du nom donné par Ptolémée et rien de plus. »
2' moitié du ii^ siècle. «Déjà même au if siècle, dit Sylvain Lévi (^Pour l'histoire du Râmâifana , ./. As., XI" série, t. XI, 1918, p. 82), la notice de Ptolémée (VII, 2, 29) semble traduire en langage positif les données du Râmâyana et du Saddharmasmrtyupasthanasutra (^^ : «labadiou, ce qui signifie «l'ile de l'Orge î5, est, dit-on, d'une fertilité extraordinaire, et «produit beaucoup d'or; la capitale est ArgyrO «[la ville] de «l'argent^i située à l'extrémité occidentale par 167° de longicttude], 8°3o' sud [de latitude], l'extrémité orientale de l'île «étant par 169% 8" 3 0' sud '-' a (cf. également G. Coedès, Textes d'auteurs g^recs et latins relatifs à l'Extrême-Orient, Paris, 1910, in-S", p. 61). Le Rûmnijana et la Géugraphie de Ptolémée notent également la richesse aurifère de Yavadvîpa; il ne peut donc s'agir que de Sumatra.
2/i5-2 5o. «Dans les fragments subsistants du Fou-nan t'ou sou tclwuan de K'ang T'ai (2/i5-25o), il est question à plusieurs reprises du pays de i# f# Tchou-po, pron. anc. *Cu-hak (transcription fautive i^our *Sô-bah<cJâvaka), à l'est duquel on arrivait à l'île ,^ ^ Ma-ivou [?]. Selon le Waikouo tchouatf (qui doit remonter au in" siècle), les femmes de Tchou-po savent tisser des cotonnades à ramages. Ce pays de Tchou-po, est-il dit dans d'autres textes qui remontent indirectement à la mission de K'ang T'ai, se trouvait à l'est du Fou-nan, dans le
C Dans un article que ne connaissait pas Sylvain Lévi, publié en 1869 dans les Bijdragen et qui a été réimprimé dans le tome V des Veisprmde geschriften {Java en het Goudeiland volgens de uudsln bcrichtcn, 191 0, p. 807 de cette dernière publication), Kkun dit éjjalement : «Quand on compare les données du Râmâyana avec celles de Ptolémki;, on peut poser avec uue suffisante certitude, ce qui peut également s'entendre de YavadvTpa, que, dans tous les cas , le Yavadvîpa riche on or des Hindous et la labadiu ricbe on or du géographe alexandrin ne sont qu'une seule et môme île.» Kehn et Sylvain Lévi la situent à Java; mais je l'identilie, ay contraire, à Sumatra.
'-) Ce (jui (loin e à l'ile une longueur do -i degrés eu longitude. Lu réalité, Java s'étend sur près de 10 degrés en longitude.
M. G. FElUiANU. 1 1
Si ']# Tchang liai, qui est noire mer de Chine de Hainan au détroit de Malaka. ?5 (Pelliot, Deux itinéraires, p. 269- 270.) Vide supra, p. l'ya-iyS.
892. Le Oie eul yeou king ou «SCitra sur les Douze Etapes du Buddliajj, traduit en 892 par le moine Kâlodaka., contient une notice sur le Jambudvipa qui est insérée dans le King hu yi siang compilé en 5 1 6 et où il est dit ceci : ç^ Dans la mer, il y a 2.5oo royaumes. . . Le premier roi a pour nom ^jf M Sseu-h; ce royaume ne sert que le Buddha et il ne sert point les hérétiques. . . Le quatrième roi a nom ^ %^ Chô-ye; la terre y produit le £jï ^ pî-pa «poivre long 55 et le jUM hou-tsmo «poivre»... (Sylvain Lévi, Pour l'histoire du Râmâyana, J. As., XP série, t. Xî, 1918, p. 83). «Le glossaire Fan fan yu, compilé au vf siècle, à la fin du livre IV, section 1 2, cite trois de ces noms : «roi de Kia-lo, roi de Pou-lo, roi de Chôye?) (mêmes caractères c|ue ci-dessus) en se référant à un «Sùtra sur les cinq Songes du Prince Royal» [Ta\ tseu wou tnong king) qui ne se retrouve pas dans nos collections. Il glose le nom de kia-lo par M « noir» (skr. hâla), pou-lo par ^ wville5) (skr.j^Mm), chô-ye par ^ff. r^ victoire» (skr.jaya)» {^ibid.). Sylvain Lévi ajustement identifié Sscu-li à Ceylan, le Sielediba de Cosmas, dont «la dévotion au Buddha est bien un des traits traditionnels de l'île». En ce qui concerne Chô-ye, le maître indianiste considère que la notation chinoise est une altération du nom de Java. Je renvoie au fascicule du Journal de juillet-août 1919 (p. 162-163) où j'ai donné les raisons pour lesquelles l'identification de Chô-ye, glosé par skr. jaya «victoire», à Vijaya (qui a également le sens de ^victoire») = Çrïvijaya, me paraît préférable.
lixli. «Fa-hien [revenant de l'Inde, via Ceylan] arriva [, en /-i lA,] dans un pays appelé MM^ Ye-po-t'i[= Yava-
dvlpaY^\ Dans ce pays, les brahmanes hérétiques sont fort nombreux; quant à la religion buddhique, elle n'y a pas assez d'importance pour qu'il vaille la peine d'en parler. 11 s'arrêta là pendant près de cinq mois et s'embarqua ensuite sur un autre navire marchand qui avait un équipage d'environ deux cents hommes. On prit à bord pour cinquante jours de vivres et on mit à la voile le 1 6' jour du k^ mois [chinois de Zii/i]. Fa-hien s'installa à bord du navire. On fit route au nord-est pour se rendre à Kouang-tcheou (Canton) w (cf. Si yu hi, trad. S. Beal, Londres, t. I, in-S", 1906, p. lxxxi).
De Ceylan à Canton la route habituelle passe par Che-li-foche, c'est-à-dire le détroit de la Sonde et Palembaii. Tcheou K'iu-FEi l'indique nettement au xn* siècle [vide infra, p. y 16) et il n'y a aucune raison de croire que tel n'était pas l'itinéraire des marins du v* siècle. Yavadvïpa désigne donc ici Sumatra et non Java.
«Dans le Kao seng (chouan ou Biographie des religieux éminents, compilé en 5 1 9 ( Tripilaka de Tôkyô , ^ , II , k. 3 , p. 1 5- 16), dit Pelliot {^Deux itinéraires, p. 27/1-975), se trouve entre autres la biographie de ^M^ÂM K'ieou-na-pa-mo, Gunavarman. Gunavarman, petit-fils de PpI ii i^ PÉ Ho-li-pat'o, Haribhadra, et fils de ff |[iD ^ H Seng-kia-a-nan , Sanghânanda, appartenait à la famille royale du Ki-pin (Cachemire). Il se consacra de bonne heure à la vie religieuse. Quand il eut trente ans, le roi du Cachemire étant mort sans enfant, on voulut le mettre sur le trône, mais il refusa et partit pour Ceylan, oii il habita un village appelé il] '^ M Kie-po-li. Ensuite il se rendit dans le royaume de |§ ^ Cho-p'o. La nuit qui précéda son arrivée, hi mère du roi vit en songe un religieux qui entrait dans le royaume sur une jonque volante. Au
(') Bkai, ajoute entre parenthèses : «Java or, pe?-/iap«, Sumatra 5). Cf. égaleuient Pelliot, Deux itinéraires, p. -271.
matin, Gunavarman arrivait, et la reine-mère, convaincue par son rêve, se convertit au bouddhisme. Elle usa de son influence sur son fils pour qu'il l'imitât; elle parvint à le persuader. Des ennemis ayant envahi le royaume, le roi demanda à Gunuvarman s'il n'était pas contraire à la loi rehgieuse de lutter contre eux; Gunavarman répondit qu'on devait châtier les brigands; le roi partit alors en guerre et remporta la victoire. Peu à peu le bouddhisme se répandit dans tout le royaume, et le roi, qui voulait entrer en religion, ne renonça à ce projet sur les instances de ses ministres qu'à la condition que dans le royaume entier on cesserait de mettre à mort des êtres vivants. La renommée de Gunavarman s'était répandue au loin; en li'2k, des bonzes chinois demandèrent à l'emperem' d'inviter Gunavarman à se rendre en Chine; des messagers furent dépêchés à cet effet à Gunavarman et au roi de Chô-p'o, ^ ^ #11 P'o-to-kia. A ce moment Gunavarman s'embarqua ou s'était embarqué pour aller au Lin-yi (Campa) sur le navire du marchand ^111^ Tchou Nan-t'i (l'Hindou Nandin); quand le vent fut favorable, il gagna Canton. Il arriva à Nankin en 43 i, et dut mourir quelques mois après, âgé à la chinoise de 65 ans. Voilà la version de l'hagiographie, ajoute Pelliot, et sans doute elle a quelque peu déformé pour le bon motif la vérité historique. Il n'en reste pas moins, si le Chô-p'o est bien Java, qu'entre la visite de Fa-hien qui en /ii A trouve dans l'ile si peu de bouddhistes que «ce n'est pas la peine d'en parler» et l'arrivée de Gunavarman à Nankin en /i3i, une active propagande avait dû s'exercer à Java en faveur de la Loi. » La localisation du Ye-p'o-t'i de Fa-hien à Sumatra supprime toute difficulté, car il s'agit alors de deux îles ditîérentes.
v" siècle (fin du — ) ou commencement du vi". L'astronome Aryabuata qui est né en k^6 de notre ère, dit dans son Aryahhalvjam[\S , vers i3) : «Lorsque le soleil se lève sur Ceylan,
il se couche dans la ville des Bienheureux (aux îles Fortunées, à 180" de longitude Ouest de Geylan); il est midi à la pointe de Yava [Ynvakoti) et minuit dans le pays des Romains [Romahavisaije)^) [apud Kern, Java en het Goudeiland volgens de oudste berichten dans Vespreide geschriften, t. V, p. 3 08). Kern interprète Yavakoti par «pointe de Yava 55 = Java. En l'absence d'indication décisive, il peut tout aussi bien s'agir de Sumatra. Cf., à l'appui de celle nouvelle identification, ce passage du Sûrya-Siddhânta[\\\, vers 38, de l'éd. Fitz-Edward Hall, Calcutta, 1859 , Bibliotheca Indica) où il est dit : ç^Sur un [des] quarts de la circonférence de la terre, gît, à l'est, dans la partie du monde des Bhadrâçvas, la ville fameuse de Yavakoti dont les remparts et les portes sont en orw [opiidKEm, ibid., p. 309). Et Kern ajoute dans son commentaire [ibid.) : «Ces remparts et portes en or semblent être un ornement emprunté à la description [du Yavadvïpa] du Râmâyanaw, et conclut que nous manquons d'indications pour décider s'il s'agit de Java ou de Sumatra.
Après ce qu'on vient de lire, il me semble que la traduction de Yavakoti par «pointe de Yava = Sumatra w , peut être, tout au moins provisoirement, adoptée. A la date où écrivait Âryabuata, nous ne savons pas par ailleurs si la description du Sin t'angchou [vide supra, p. 9o3, n. 1) était déjà applicable à Java. 11 est hors de doute, au contraire, que le Çrivijaya que nous dépeindra Yi-ïsing à la fin du vu" siècle, était en puissance dans celui de la fin du v*, sans remonter jusqu'à Ptolémée ni au Râmâyana.
6/i/i. En 6/1/1 ou tout au début de 6/i5, le nom de Mo-loyeou apparaît pour la première fois dans les textes chinois. «La 18" année tcheng-hoiian (6/1 A), dit le Ts'ô fou yuan kouei (k. 177, p. i/i r°), au nVmois, le royaume de l!'^!^ ^ M Molo-yeou (=Malayu) envoya un ambassadeur (à la cour de
Chine) offrir des produits du pays^^ (^apud Pklliot, Deux itinéraires, p. Sq/i ).
D'après Hobson-Jobson (^2" éd., s. v° Java, p. /i55, colonne 9), il faudrait rappeler ici l'inscription de Pagar Ruyoii datée de 678 çaka = 656, publiée par R. H. Th. Friederich dans les Verhandclitigen van het Bataviaasch Genootschap van K. en W. (deelXXVI, iSô/i-Sy, p. 3 1-8 6) où il est question d'un roi appelé Adityadharma, demi de la première Yava = Sumatra; mais il n'existe rien de pareil : nom royal, «première Yava?) et date proviennent de fausses lectures de Friederich. Kern a, en effet, montré depuis longtemps que le véritable nom du souverain en question est Adityavarman et que l'inscriplion est datée de 1278 çaka=i356 (cf. Verspreide geschriftcn, t. VI, 1 9 1 7, p. 259-276). fJne transcription complète de ce texie épigraphique a été publiée par N. J. Krom dans Commissle in Nedcrlandsch-Indië voor oudheikundig onderzoek op Java en Madoera (Oudheikun<!ig Verslag, 1912, 2" trimestre, p. 5 1-52). J'y reviendrai plus loin i^infra, p. 289).
670-7/» 1 . Le Che-li-fo-che envoie des ambassades en Chine de Çt'-jO ^A '-jhi [mpra, XII, p. 7).
686 = 608 çaka. L'armée de Çrïvijaya part en expédition contre le pays de Java (==Java central) qui, à cette époque, ne reconnaissait pas la suzeraineté de Çrïvijaya (sMpm, XXVIl, p. 36).
?. Le poème tamoul Manimegalai cite le nom de deux rois : Bhûmicandra et Punyarâja, qui régnèrent à Nâgapura, capitale du pays de Çâvaka = Jâvaka = Zâbag {^vide supra, p. 1 1, n. 1.
689-692. Lo moine Yi-tsing voyagea de Chine en Inde et d'Inde en Chine de 671 à 696 oie notre ère. Il fit un premier
séjour de six mois à Ghe-li-fo-cbe en 6 7 1-6 7 a ; un autre de (|uatre ans en 686-689 et un troisième, à son retour de Canton, à la fin de 689 qui fut également prolongé. Les deux ouvrages du pèlerin chinois dont il a été précédemment question (I, p. 3, et IX, p. 6) ont été composés dans la période comprise entre 689 et 699 (c'est à cette dernière date que le manuscrit en fut envoyé en Chine par l'auteur). Dans le Nan haï ki kouei nei fa tchouan (^supra, IX, p. 6), Yi-tsing dit : cr L'île (ou l'état) de Mo-lo-yu==Malâyu {^alias le pays de Minankabavv), c'est maintenant (de 689 à 692) le pays de Che-lifo-chew, autrement dit : le Malâyu qui était antérieurement l'état souverain de Sumatra, est passé, sans que nous sachions pourquoi ni comment, sous la dépendance du Çrïvijaya. YiïsiNG désigne le Fo-che = Çrïvijaya sous le nom de «l'île de l'or», ce qui assure son identification au Yavadvipa de Ptolé- MÉE et du Râmâyana.
D'après certains renseignements que donne incidemment Yi-TsiNCx (ds ont été relevés par Takakusu, dans l'introduction de A Record, p. xl-xli), le Che-li-fo-che avait atteint un haut degré de culture dès la seconde moitié du vii^ siècle. Ainsi , le pèlerin chinois s'y arrête pendant six mois en 671-673; trj'y étudiai par degré, dit-il, la science des sonsw, c'est-à-dire la grammaire sanskrite i^mpra, III, p. A). çrDans la ville fortifiée de Fo-che, dit-il encore, il y a plus de mille prêtres buddhistes dont l'esprit est tourné vers l'étude et les bonnes actions. Ils scrutent et étudient tous les sujets possibles, exactement comme dans le Madhyadeça («le pays du milieu jj, l'Inde); les règles et les cérémonies y sont identiques [à celles de rindej. Si un prêtre chinois veut se rendre en Occident [=dans l'Inde] pour y entendre (des leçons) et y lire (les textes buddhiques originaux), il ferait mieux de séjourner [d'abordj à Fo-che pendant un an ou deux et d'y prati(juer les règles convenables; il pourrait se rendre ensuite dans l'Inde
centrale» [A Record, p. xxxiv). De tels conseils donnés jiar un moine chinois qui parle en pleine connaissance de cause, ont pour nous une signification évidente : l'enseignement du sanskrit et l'interprétation des textes buddliiques étaient organisés avec tant de soin, de méthode et de science que la réputation des maîtres de Che-li-fo-che les faisait préférer à ceux de l'Inde propre par un buddhiste chinois aussi éminent que Yi-tsing. Celui-ci apprit également la langue indigène : le vieux-malais, et son exemple fut suivi par plusieurs religieux, notamment par le tonkinois Yun-k'i (I, p. 3) et le chinois Ta-tsin (VII, p. 5).
Mais ce n'est pas tout. Cette maîtrise dans l'enseignement du malais, du sanskrit et de la Loi qui est l'indice certain d'un haut développement intellectuel, va de pair avec une égale maîtrise dans l'armée et la marine dont témoignent incontestablement les campagnes A-ictorieuses à Java, sur la péninsule malaise et au Cambodge. Le commerce et la marine marchande ne sont pas moins florissants : Che-li-fo-che est l'escale en quelque sorte obligatoire entre l'Inde et la Chine. Tcheou K'iu- FEi dira en 1178, dans son Lingivai tai ta, que «le San-fo-ts'i est l'escale maritime la plus importante pour les étrangers. Qu'ils viennent de Java, dans l'Est, ou du pays des Ta-che (Arabie) et de Kou-lin (Quilon du sud-ouest de l'Inde), dans l'Ouest, tous passent par là en se rendant en Chine 57 [Chau Jukua, p. 63, n. 1). Enfin, si on en juge par l'attitude du Maharaja de Zâbag vis-à-vis des Cambodgiens vaincus {supra, XXXIX, p. 56-6 1), la noblesse morale et la sagesse politique de ces souverains Çailendra ne sauraient être trop admirées.
Telle est la situation de l'empire sumatranais au vu* siècle. Cette prospérité éclatante dans tous les domaines est tellement inattendue dans la Sumatra actuelle, qu'elle resterait insoupçonnée sans le témoignage décisif des historiens et géographes étrangers. L'étude et la confrontation des textes nous a révélé
l'existence d'un nouveau centre de civilisation dans les mers du Sud. Comme au Cambodge et au Campa, l'Aima mater indienne, à haute t^poque, v «avait apporté ses dieux, ses arts, sa langue littéraire, enfin l'appareil complet de sa civilisation (^^». Et pendant plus d'un millénaire de notre ère, ces disciples de l'Inde firent grand honneur à leurs éducateurs.
696. Une décision de l'empereur de Chine prescrit de donner six mois de vivres aux envoyés du Che-li-fo-che crui viendraient à la cour (XIII, p. 7).
702 et 716. Ambassades du Fo-che à la cour de Chine (XIV, p. 7).
717. Fo-che est visité par le moine Vajrabodhi se rendant en Chine (XI, p. 7). C'est peut-être vers cette époque que le moine chinois Houei-je, se rendant de Chine en Inde, passa également par Fo-che (X, p. 6).
72/1. P M^^t^f^ Che-li-t'o-lo-pa-mo (Çrindravarman), roi du Che-li-fo-che, envoie une ambassade en Chine
(XV, p. 7).