‹ L'emploi des temps en français; ou, Le mécanisme du verbeChapitre 3 sur 15 · IMPARFAIT · texte numérisé non relu

IMPARFAIT

L'imparfait (') s'emploie principalement dans deux cas : 1° Lorsqu'on parle d'une chose passée habituelle, ou d'une action répétée, qui a eu lieu pendant un temps de plus ou moins longue durée, sans que celle-ci soit précisée.

Ex. : Les Grecs étaient très civilisés. — Quand nous étions à Paris, nous allions tous les jours au Bois de Boulogne.

Remarque. Les mots habituellement, ordinaireynenl , toujours, chaque matin, chaque soir, tous les ans, etc.. exprimés ou sous -entendus, impliquent presque toujours l'emploi de l'imparfait, qui pourrait s'appeler ici ie passé d'habitude ou passé de durée.

2" Pour exprimer qu'une action a eu lieu en même temps qu'une autre également passée. Dans ce cas, l'imparfait devrait s'appeler passé simultané (-).

Ex. : Je lisais quand il entra. — Il allait à la gare quand je l'ai rencontré.

(') Ce mot impai-fait veut dire )\ov <<<■//-/,' <-,. qui pxprinn'^ iMon le rôle de ce temps.

(') En allemand : Gleichzeitigkcit.

Le passé simultané est généralement employé avec les expressions lorsque, quand, pendant que, tandis que, en même temps que, dans le temps où ; il correspond à la tournure anglaise I was avec un participe présent.

Ex. : I was reading when he came. Je lisais quand il vint.

On remarquera qu'en français, dans une phrase de ce genre, l'un des verbes est à l'imparfait, tandis que l'autre est au passé défini. La raison en est que le premier exprime une action déjà commencée et dont rien n'indique le terme, tandis que le second exprime le commencement même d'une action dont on entrevoit logiquement le terme.

Je lisais (rien n'indique depuis quand, ni jusqu'à quand, l'action déjà commencée était en train de se faire) quand il entra (il entra à ce moment-là, l'action commença et s'acheva cà la même minute).

Si les deux verbes expriment deux actions simultanées, sans indication de commencement et de fin, ils se mettent tous les deux à l'imparfait.

Ex. : Je lisais pendant qu'il écrivait. — Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, le temps s'écoulait, l'heure du départ approchait.

Remarques :

a) La règle du passé simultané est assez difficile pour les étrangers, parce que très souvent le verbe qui exprimé la seconde action simultanée est sous-entendu dans la phrase. Ainsi un grand nombre de récits français commencent par des phrases de ce genre :

Il faisait nuit... C'était au printemps... Nous étions un dimanche sur la grève (Chateaubriand)... Un jour, je voyageais en Calabre (Courier j... Ils étaient six dans la diligence... Dans le village de Fouly, vivait, il y a quelques années, un pauvre paysan nommé Guillaume

Mona. {Alex. Dumas.) La Victoria, fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l'hôtel (Maupassant).

Dans ces phrases, le verbe est à l'imparfait, parce qu'il y a sous-entendue une proposition de ce genre : quand commença le fait que je vais raconter. Logiquement, toutes ces [)hrases doivent se reconstituer ainsi avec un second verbe :

Il faisait nuit... quand se passa le fait que je vais raconter.

C'était au printemps... lorsqu'eut lieu ce qui va suivre.

Nous étions sur la grève... quand se passa cette histoire.

Un Jour, je voyageais en Galabre... quand arriva l'aventure ([ue je vais vous conter.

Ils étaient six dans la diligence... quand le fait suivant se passa.

La Victoria attendait devant le perron de l'hôtel... lorsque le personnage du récit arriva.

C'est là un point qu'aucun grammairien n'a fait remarquer, croyons-nous, et qui a cependant une énorme importance pour l'enseignement du français aux étrangers. En général, ceux-ci ont une certaine difficulté à comprendre cette nuance de la langue, dont la signification n'est du reste pas douteuse, comme on peut le voir clairement en étudiant le passage suivant de Théophile Gautier :

« Il était nuit noirt» lorsque nous arrivâmes à Cadix. Les lanternes des vaisseaux, les barques à l'ancre dans la rade, criblaient le clapotis des vagues de millions de paillettes d'or, d'argent, de feu; dans les endroits tran- (juilles la réfiexion des fanaux traçait, en s'allongeant dans la mer, de longues colonnes de tlammes d'un elTet magique. »

Ici tous les verbes soulignés sont à l'imparfait, parce qu'ils expriment des actions simultanées par rapport à la

seconde action : nous arrivâmes à Cadix. Cette seconde action est exprimée dans la première phrase et sousentendue dans le reste da morceau. Ce qui le prouve, c'est qu'on peut, sans changer en rien le reste du passage, le modifier ainsi :

Il était nuit noire ; les lanternes des vaisseaux, des barques à l'ancre dans la rade, criblaient le clapotis des vagues de millions de paillettes d'or, d'argent, de feu ; dans les endroits tranquilles, la réflexion des fanaux traçait, en s'allongeantdans la mer, de longues colonnes de flammes d'un effet magique, lorsque nous arrivâmes à Cadix.

Avec cette modification purement constructive, on voit nettement que chaque verbe à l'im[)arfait dépend du second verbe simultané lorsque nous arrivâmes...

En tournant la première phrase autrement, le fait ressort plus clairement encore.

Au lieu de dire : Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Cadix, on peut écrire :

Il était nuit noire. Nous arrivâmes à Cadix, etc., etc.

Dans le texte ainsi modifié, le rapport de simultanéité n'est plus visible à l'œil, parce que la conjonction est supprimée; mais logiquement le sens est toujours le même. Dans la première phrase, prise isolément, il y a bien sous -entendu : lorsque nous arrivâmes à Cadix, puisqu'il suffit de rétablir le mot lorsque entre les deux phrases pour retomber dans la construction à deux verbes simultanés citée plus haut.

L'usage de cet imparfait simultané, avec un second verbe sous-entendu, est très fréquent dans la langue française ; c'est la forme habituelle de la description des choses passées. On peut donc appeler aussi ce temps : l'imparfait descriptif. Les auteurs contemporains l'emploient beaucoup plus que les écrivains classiques.

On trouve dans leurs œuvres des pages entières où ce passé se voit à chaque phrase. En voici un exemple pris dans Emile Zola :

« A l'horizon, sur le lac dormant, de longs frissons couraient. Puis le lac, tout d'un coup, parut crever, des fentes

se faisaient, et il y avait, d'un bout à l'autre, un craquement qui annonçait la débâcle. Le soleil, plus haut, dans la gloire triomphante de ses rayons, attaquait victorieusement le brouiltard. Peu à peu, le grand lac semblait se tarir, comme si quelque déversoir invisible eût vidé la plaine. Les vapeurs, tout à l'heure si profondes, s'amincissaient, devenaient transparentes, en prenant les colorations vives de l'arc-en-ciel. Toute la rive gauche était d'un bleu tendre, lentement foncé, violâtre au fond, du côté du Jardin des Plantes. Sur la rive droite, le quartier des Tuileries avait le rose pâli d'une étoffe couleur chair, tandis que, vers Montmartre, c'était comme une lueur de braise, de carmin flambant dans de l'or... »

Si Ton veut décomposer logiquement chaque phrase du morceau qui précède, on verra que tous les imparfaits rentrent dans les cas des exemples cités plus haut.

Observation. Il existe un certain nombre de tournures, signalées par Borel, dans lesquelles cet auteur prétend que l'imparfait exprime un événement acco^npli et isolé. Ce sont :

Que vous disais-je ? — Ou'est-ce que je vous disais ? — Je lui en parlais encore ce malin. — Mommsen, en apprenant plusieurs découvertes dues à nos érudils, disait récemment : Il faut avouer que ces Français ont un pacte avec la bonne chance. — Hélas ! s'écriait Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne après elle |

Tous ces imparfaits, dont aucune grammaire n'indique la raison, sont, croyons-nous, très faciles à expliquer : ils expriment chacun une action simultanée en rapport avec une seconde action, également simultanée, sousentendue dans la phrase :

Qu'est-ce que je vous disais... quand nous parlions de cela? — Je lui en parlais encore ce matin... quand nous étions ensemble. — Mommsen disait récemment... pendant qu'on discutait les découvertes des Français. — Hélas ! s'écriait Télémaque... tandis qu'il voyait ce cruel spectacle.

b) Moyen pratique de distinguer l'imparfait d'un autre temps passé — Les explications qui précèdent sont absolument nécessaires pour faire comprendre les deux nuances principales de l'imparfait, mais il y a aussi un moyen pratique; très simple, pour reconnaître si un verbe doit être à ce temps. Quelle que soit sa signification dans la phrase, l'imparfait exprime toujours une action ou des états dont le commencement et la fin ne sont pas indiqués. Lorsqu'un étranger hésite pour savoir s'il lui faut employer l'imparfait ou un autre temps passé, il doit se demander : « Le onomenl où Vaction a C07nmencé est-il précisé ? » et il emploiera l'imparfait si la réponse logique est négative. Mécaniquement la chose peut, dans la plupart des cas, se faire très vite en plaçant le mot déjà (en anglais, already, en allemand, schon) devant le verbe. Si l'on peut mettre déjà, on emploie l'imparfait; au contraire, si l'on peut mettre après, il faut employer un autre passé. Grâce à ce simple raisonnement, on arrive à comprendre rapidement des nuances très difficiles, par exemple, cette phrase de P.-L. Courier, que les étrangers trouvent, à première vue, incompréhensible :

« Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. »

Le premier verbe est au passé défini parce qu'il signifie, à cause de la phrase antérieure du morceau dont celle-ci est tirée : « Après cela tout me déplut » ; le commencement du déplaisir est nettement précisé.

Le second verbe, au contraire, est à Timparfait, parce qu'il signifie : Je déplaisais déjà depuis un moment et je continuais à déplaire ; le commencement du déplaisir provoqué n'est indiqué par aucun mot exprimé ou sousentendu.

Si l'on ajoute à la phrase de Courier un ou deux mots qui précisent, dans le temps, le sens du second verbe, il faudra remplacer l'imparfait par le passé défini et dire, par exemple :

Tout me déplut, et je vis bien un moment après que je déplus aussi à mes hôtes.

Voici encore une phrase, qui paraît inexplicable logiquement et qui devient très claire, grâce à ce procédé très simple : Il rentra chez lui très malade; à minuit, il

mourait. L'imparfait veut dire ici : il était déjà en train de mourir (action indéterminée); si l'on voulait dire: il cessa de vivre à cette heure-là, on mettrait : à minuit il mourut (action commencée et terminée).

3" Dans les propositions subordonnées, après les verbes exprimant la pensée ou l'expression de la parole, tels que croire, penser, s'imaginer, se figurer, supposer, dire, répondre, avouer, soutenir, prétendre, déclarer, écrire, employés au passé, on se sert de l'imparfait à la place du présent, s'il ne s'agit pas d'un fait général.

Ex. : Il se porte très bien, mais nous pensions qu'il était malade. — On nous a dit que votre père était sorti ; n'est-il pas à la maison ?

4° Exceptionnellement, on emploie aussi l'imparfait à la place du conditionnel passé.

Ex.: Si vous aviez fait un pas de plus, vous tombiez dans le précipice. (Au lieu de : vous seriez tombé dans le précipice.) (')

Exercices sur l'emploi de l'imparfait ou passé d'habitude.

Remplacez les verbes à l'infinitif par l'imparfait, après avoir raisonné la première règle.

Les grands écrivains du siècle de Louis XIV avaient reçu du siècle précédent l'exemple d'étudier l'antiquité; mais l'enthousiasme du goût remplaça pour eux l'idolâtrie de l'érudition. Elevés au milieu d'une civilisation qm s'épurer et s'enno&^i'r chaque jour, ils ne se réfugier plus tout entiers dans les souvenirs et dans l'idiome des Romains, comme avaient fait autrefois quelques hommes supérieurs lassés de la barbarie de leurs contemporains : ils être, au contraire.

(') Voir au chapitre II l'emploi de l'imparfait avec si.

tout modernes par la pensée, tout animés des opinions, des idées de leur temps, seulement leur imagination s'était enrichie des couleurs d'une autre époque, d'une civilisation, d'un culte, d'une vie diiTérente des temps modernes. Ils rapportaient de ce commerce avec les Hébreux, les Grecs, les Romains, quelque chose d'étranger, une grâce libre et flère, qui se mêler à l'originalité native de l'esprit français. Les diverses couleurs des difïerents âges de l'antiquité dominer en eux, suivant l'inclination particulière du génie de chacun. Racine et Fénelon ne respirer que l'élégante pureté, la douce mélodie des plus beaux temps d'Athènes ; ils choisir même parmi les Grecs; ils avoir le goilt et l'âme de Virgile. Bossuet, d'un génie plus vaste et plus hardi, confondre la mâle simplicité d'Homère, la sublime ardeur des poètes hébreux et l'imagination véhémente des orateurs chrétiens du IVe siècle. Massillon être inspiré par l'élégance et la majesté de la diction romaine, dans le siècle d'Auguste. Fléchier e/?Zi7er l'art savant des rhéteurs antiques. La Bruyère emprunter quelque chose à l'esprit de Sénèque. M™e de Sévigné étudier Tacite, et cette main délicate, qui savoir décrire avec des expressions si vives et si durables les scandales passagers de la cour, saisir les crayons de l'éloquence et de l'histoire pour honorer la vertu de Turenne.

Villemain.

ir

C'était en l'an IL fiar un jour froid de pluviôse; point de soleil, une bise aiguë, avec je ne sais quoi de spongieux dans l'atmosphère, qui donner la chair de poule et geler les os. Les passants aller d'un pas rapide et s'arrêter glissant dans la boue, qui s'attacher aux pieds comme la glaise des cimetières. On être mal à l'aise, pénétré jusqu'à l'âme et de mauvaise humeur. Les condamnés du Tribunal révolutionnaire allaient avoir, ce jour-là, mauvais temps pour mourir.

En pluviôse, an II, les exécutions se faire encore sur la place de la Révolution. Les charrettes des condamnés sor^/r de la Conciergerie, par cette porte à l'asi^ect sombre qui donne encore sur le quai. Cètre aussitôt un grand cri dans la foule. Les uns les regarder passer, les autres acco?npagner jusqu'au bout. Ces exécutions rtro«r en général lieu vers quatre heures de l'après-midi.

Ce jour-là, il n'y avoir qu'une charrette, liuit condamnés : deux Allemands soupçonnés d'espionnage, un garde-ducorps, d'anciens fermiers généraux, un soldat et un marquis.

Le soldat, un officier, avait grandi et allait mourir républicain. Il s'était battu un peu partout, sur la Loire et sur le Rhin, gagnant ses galons à la pointe de la baïonnette, et ses épaulettes à la pointe de l'épée. Un rapport, peut-être une erreur, le jetait à l'échafaud. Il se tenir la tête haute, et, debout, au-dessus do la foule qui le regarder et crier, il chanter la Marseillaise... Jules Claretie.

Exercices sur l'emploi du passé simultané, les deux verbes étant exprimés (,').

Remplacez les verbes soulignés par l'imparfait ou le passé défini.

Harold être à Yorlî, blessé et se reposant de ses fatigues, quand un messager venir, en grande hâte, lui dire que le duc de Normandie avait débarqué. — Un jour que Mozart être plongé dans une profonde rêverie, il entendre un carrosse s'arrêter à sa porte. — Je lire quand il entrer. — Pendant que l'ennemi s'enfuir, le vainqueur reprendre sa marche vers la ville. — Il n'avoir que dix ans quand il mourir. — Il faire très beau quand nous arriver au sommet de la montagne. — Nous dormir profondément lorsque notre ami frapper à la porte. — Il y avoir dix ans que le roi être sur le trône, quand il mourir. — Tandis que Télémaque et Adoam s'entretenir de la sorte, une divinité ennemie et trompeuse les éloigner d'Ithaque que leur pilote chercher en vain. — Pendant que les enfants jouer, la mère travailler. — Le condamné penser, il songer laissant le corps trembler, tandis que sa pensée aller ailleurs, vers les souvenirs.

Même exercice.

Pendant que les voltigeurs s'occw^^er, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les

(') Voir aussi le morceau de Flaubert à la fin du volume.

autres à panser la blessure du bandit, Mateo Falcone et sa femme paraître tout d'un coup au détour du sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avancer courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélasser, ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière.

A la vue des soldats, Mateo crut qu'ils venaient pour l'arrêter. Il arma le fusil qu'il avait à la main et s'avança lentement vers la maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, prêt à tirer à la moindre démonstration hostile... L'adjudant être fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente. Comme il compî^endre le danger de la situation, il prendre un parti fort courageux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui paraître terriblement long.

— Holà ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin.

Mateo s'était arrêté, et à mesure que l'autre parler, il relever doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il être dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit.

D'après Mérimée.

Exercices sur l'emploi du passé simultané ou descriptif, l'un des verbes étant sous-entendu.

Remplacez les verbes soulignés par l'imparfait descriptif en rétablissant mentalement le verbe sous-entendu.

J'étais assis sur un banc je voir le soir gagner, les teintes s'eflacer, et il me sembler que yètre dans les Champs- Klysées des anciens poètes. Les formes élégantes des arbres se dessiner dans l'azur clair. Les platanes dépouillés, les chênes nus eux-mêmes, sembler sourire. La sérénité délicieuse du ciel, rayé par le fln treillis de leurs branches, so communiquer à eux. Ils ne paraître point morts ou engourdis, comme chez nous, mais assoupis, et, sous Taltouchoment de cet air tiède, prêts Aenfr'ouvrir leurs bourgeons, à confier leurs pousses au pi'intemps voisin. (:;à et 1;\ une

étoile s'allumer, la lune commencer à verser sa lumière blanche. Les statues, plus blanches encore, sem&^er vivantes dans cet aimable jour mystérieux et nocturne. Des groupes de jeunes femmes, dont les robes onduler légèrement, avancer sans bruit, comme des ombres heureuses. Il me sembler que j'assistais à la vie grecque, que je comprenais la finesse de leurs sensations, que l'harmonie de ces formes effilées et de ces teintes effacées suffirait à m'occuper toujours, que j*e n'avais plus besoin de coloris ni de splendeurs, y entendre réciter les vers d'Aristophane ; je revoir son jeune atlilète, chaste et beau, content, pour tout plaisir, de se promener, une couronne sur la tête, parmi les peupliers et les smilax en fleurs, avec un ami sage de son âge.

Taine.

Môme exercice.

Autant que la vue pouvoir s'étendre, la neige couvrir la terre de sa froide draperie, laissant deviner à travers ses plis blancs la forme vague des objets, à peu près comme un suaire le cadavre qu'il dérobe aux regards. Il n'y avoir plus ni routes, ni sentiers, ni rivières, ni démarcations d'aucune sorte. Rien que des reliefs et des dépressions peu sensibles dans la blancheur générale. Le lit des cours d'eau gelés ne se distinguer plus que par une espèce de vallée traçant des sinuosités à travers la neige et souvent comblée par elle. De loin en loin, des bouquets de bouleaux roussâtres, à moitié ensevelis, émerger et montrer leurs têtes chauves. Quelques cabanes bâties en rondins et chargées de frimas lancer leur fumée et faire tache sur la pâleur de ce morne drap. Le long du chemin de fer se dessiner des lignes de broussailles plantées sur plusieurs rangs, et destinées à arrêter dans sa course horizontale la poussière blanche et glacée que transporte, avec une impétuosité effroyable, le chasse-neige, ce khamsin du pôle. On ne saurait imaginer la grandeur étrange et triste de cet immense paysage blanc, offrant l'aspect que présente au télescope la lune vue en son plein... Le ciel bas, couvert d'un gris uniforme, (jue la blancheur de la terre faire paraître jaune, ajouter à la mélancolie du paysage. Un silence profond, que troubler seul le

^'^rondement du train sur les rails, r-égner dans la solitude de la campagne, car la neige amortit tous les sons avec son lapis d'hermine. On n'apercevoir personne à travers l'étendue déserte; aucune trace d'homme ni d'animal.

Théophile Gautier.

PASSÉ DÉFINI, PARFAIT DÉFINI ou PRÉTÉRIT (M

Le passé défini s'emploie dans le récit suivi, écrit ou oral, pour indiquer une action passée, presque toujours nettement déterminée dans son commencement et dans son terme, et qui a eu lieu dans un temps complètement écoulé, mais sans l'idée d'habitude. C'est le temps de la narration.

Ex. : La mère embrassa son fils et rentra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genou.x devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Mateo marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin, où il descendit. L'endroit lui parut convenable pour son dessein. Mérimée.

Distinction entre le passé défini et l'imparfait.

Dans un récit, le passé défini indiquant la succession des faits, il y a, généralement exprimés ou sous-enteudus avant le verbe, les mots après ou ensuite. C/est donc presque toujours (*} en posant la question : après ou ensuite ? que l'on peut savoir si le verbe à employer doit

(') M. Léon Clédat l'appclli?, avec raison, le /ntssr .<///(/i/<', i>ar opposition au passô indéfini ou composé.

(') Je dis pres(|ue toujours, parce que qucUiuefois l'imparfait simultané suit le mot aprc^. Ex.: Il se coucha à la hâte; c/cu.r minutes après il dormait; ce qui s'explique du reste très facilement, co:ume on l'a vu plus haut, page 19.

être mis ou non au passé défini. La distinction entre le passé défini et l'imparfait, qui donne tant de mal aux étrangers, devient relativement très facile avec ce procédé logique :

L'imparfait exprime des états de durée indéterminée, il correspond aux mots : habituellement, souvent, déjà ou en même temps.

Lq passé défini indique des actions bien déterminées, et implique le sens de après, ensuite, plus tard.

Ex.: Ce jour-là, on nettoya la maison et le toit ; on couvrit la source d'une grosse pierre, pour que les feuilles séchées et les eaux d hiver n'en corrompissent pas le bassin. On épuisa d'huile le petit puits creusé dans la roche. On mit l'huile dans les jarres, et lés enfants les descendirent à la mer, en passant de petits bâtons dans les anses. Lamartine.

L'extrait qui précède indique une suite de faits n'ayant eu lieu qu'une fois ; le même récit se mettrait à Viniparfait si on voulait y ajouter Vidée de répétition ou Vidée d'habitude; on dirait :

Chaque année, à la fin de l'automne, on nettoyait la maison et le toit; on couvrait la source d'une grosse pierre, pour que les feuilles séchées et les eaux d'hiver n'en corrompissent pas le bassin. On épuisait d'huile le petits puits creusé dans la roche. On mettait l'huile dans des jarres, et les enfants les descendaient à la mer, en passant de petits bâtons dans les anses.

Dans la phrase de P.-L. Courier : « Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi », le premier verbe est au passé défini parce qu'il suit l'idée après cela ; le second verbe est à l'imparfait parce qu'il y a sous-entendu le mot déjà ou les mots quand cela arriva, sans que le commencement de l'action soit précisé d'aucune manière.

Remarque. Le passé défini n'exprime pas que des actions passagères. Par exemple, on dira : Il travailla toute sa vie. Toutefois, cette phrase rentre dans la règle donnée plus haut : l'action a duré longtemps, mais elle est bien précisée dans son commenceraenl et dans sa fin.

Exercices sur l'emploi du passé défini de narration.

Transformez en narration le récit suivant qui indique des choses habituelles, en mettant au passé défini les verbes soulignés.

Quand le soleil se levait nous faisions une longue course à travers l'île. Nous la traversions dans tous les sens. Nous allions à la ville acheter le pain ou les légumes qui manquaient au jardin d'Andréa. Nous rapportions un peu de tabac, cet opium du marin, qui l'anime en mer et qui le console à terre. Nous î^entrions enfin à la nuit tombante, les poches et les mains pleines de nos modestes munificences.

Lamartine.

Mettez au passé défini les verbes soulignés en changeant la locution adverbiale du commencement.

Chaque soir, vers les onze heures, un rugissement re^entissait dans la montagne. L'ours paraissait presque aussitôt au coin du verger, s'avancant en droite ligne vers le poirier du paysan : il montait lestement sur l'arbre et se mettait à y faire une grande consommation de poires. Lorstju'il é^ttîY rassasié, il descendait lentement, comme s'il avait du regret d'en laisser, repassait près de la maison et se 7'etirait tranfiuillement dans la montagne.

D'après Ale,v. Dumas.

Mettez au passé défini les verbes au prc^citt île narration soulignés.

Un officier d'état-major arrive, [«orleur de cet ordre du général en chef :

— Ramasser toute la cavalerie, la faire charger en masse, afin de dégager la droite de la ligne menacée.

Il y avait toujours la même grande poussière à l'horizon. Nous échangeons quelques paroles avec cet officier d'étatmajor. Nous lui demandons ce qu'il pensait de ce nuage.

— Nous avons cru d'abord, nous dit-il, que c'était de la poussière française, une grande reconnaissance de la cavalerie du maréchal Lebœuf; mais nous nous trompions, c'est de la poussière prussienne; ce sont des réserves qui entrent en ligne. La bataille n'est pas finie.

Cependant nous nous ébranlons. La brigade légère fait demi-tour par pelotons et rompt par quatre au galop. Nous descendons le ravin d'une vitesse insensée. J'entends les hommes dire joyeusement autour de moi : « On va charger ! Ça va chauffer ! » Nous allons droit devant nous, passant par dessus les haies, sautant des rigoles et des fossés, traversant des cours de fermes. Les obus prussiens nous faisaient la conduite...

Nous remontons le ravin, nous franchissons la route de Verdun et nous nous trouvons haletants, en nage, hommes et chevaux, adossés à un bois, formés en bataille, la gauche à la grande route. Ludovic Halévij.

Mettez au passé défini ou à l'imparfait, suivant le sens, les verbes soulignés.

Orso s'étant retiré dans sa chambre, Colomba envoyer coucher Saveria et les bergers, et demeurer seule dans la cuisine oii se préparer le bruccio. De temps en temps elle prêter l'oreille et paraître attendre impatiemment que son frère se fut couché. Lorsqu'elle le croire enfin endormi, elle prendre un couteau, s'assurer qu'il était tranchant, mettre ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entrer dans le jardin.

Le jardin, fermé de murs, toucher àun terrain assez vaste, enclos de haies, où l'on mettre les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l'écurie.

Colomba ouvi-lr la porte du jardin avec la même précaution, entrer dans l'enclos, et, en sifflant doucement, elle attirer près d'elle les chevaux, à qui elle porter souvent du

pain et du sel. Dès que le cheval noir être à sa portée, elle le saisir fortement par la crinière et lui fendr^e l'oreille avec son couteau. Le cheval faire un bond terrible et s'enfuir en faisant entendre ce cri aigu qu'une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors, Colomba rentrer dans le jardin. Mérimée.

Même exercice.

Par un hasard malheureux, les vaisseaux saxons, qui avaient longtemps croisé devant cette côte, venir de rentrer faute de vivres. Les troupes de Guillaume aborder Q.\ns\ sans résistance à Pevensey près de Hastings, le 28 septembre 1066, trois jours après la victoire de Harold sur les Norwégiens. Les archers débarquer d'abord; ils porter des vêtements courts et leurs cheveux étaient rasés : ensuite descendre les gens à cheval, portant des cottes de mailles et des heaumes en fer poli, de forme conique, armés de longues et fortes lances et d'épées droites à deux tranchants. Après eux sortir les travailleurs de l'armée, pionniers, charpentiers et forgerons, qui décharger, pièce à pièce, sur le rivage, trois châteaux de bois, taillés et préparés d'avance.

Le duc ne prit terre que le dernier de tous : au moment où son pied toucher le sol, il faire un faux pas et tomber sur la face. Un murmure s'élever; des voix crier : « Dieu nous garde! C'est mauvais signe. >- Mais Guillaume se relevant, rfir« aussitôt : « Qu'avez-vous? Quelle chose vous étonne? J'ai saisi cette terre de mes mains, et, par la splendeur de Dieu, tant qu'il y en a, elle est à nous.» Celte vive repartie arrêter subitement l'efîet du mauvais présage. L'armée prendre sa route vers la ville de Ilastings, et, près de ce lieu, on tracer un camp et l'on construire deux des châteaux de bois, dans lesquels on placer des vivres.

Augustin Thierry.

PASSE DKFIXI ou PAHFAIT INDEFINI

1" Contrairement à ce que disent la i)Iui)art des grammaires, le passé indéfini a presque toujours le même sens

que le passé défini. On a essayé de différencier ces deux temps en disant que le passé défini exprin:ie un temps complète ment écoulé (Je le vis hier, la semaine passée), tandis que le passé indéfini exprime une action ayant eu lieu dans un temps qui n'est pas complèteme7it écoulé (Je l'ai vu ce matin, cette semaine). Cette distinction est insuffisante, ne s' appliquant qu'à ce dernier cas du langage, et ne peut en rien guider un étranger.

Voici, ce nous semble, la seule différence importante qu'il y d. pratiquement entre les deux temps :

Le passé défini, qui exprime un passé absolument séparé du présent de celui qui parle ou écrit, s'emploie exclusivement dans le récit suivi, dans la narration dite historique (').

Le passé indéfini, qui exprime un passé presque toujours rattaché au présent de celui qui parle, s'emploie surtout dans la conversation ou dans toutes les manifestations écrites qu'on peut assimiler à une conversation, notamment dans la correspondance, les sentences, les jugements courts, etc.

Pour se convaincre de cette vérité, il suffit d'ouvrir un livre français quelconque; on y verra que l'auteur se sert toujours du passé défini dans le récit et du passé indéfini dans le dialogue. Voici un exemple qui fera bien saisir cette différence :

« Ils ont bonne tournure, ces soldats français, dit le colonel à sa fille en anglais ; aussi en fait-on facilement des officiers.

» Puis, s'adressant en français au jeune homme :

(') Bien entendu, ce mot est pris ici dans son sens général, s'appliquant aussi bien aux faits d'ordre privé qu'aux actions publiques.

— Dites-moi, mon brave, dans quel régiment avezvous servi ?

Celui-ci donna un léger coup de coude au père du filleul de son petit cousin, et, comprimant un sourire ironique, répondit qu'il avait été dans les chasseurs à pied de la garde et que présentement il sortait du 7^ léger.

— Est-ce que vous avez été à Waterloo ? Vous êtes bien jeune.

— Pardon, mon colonel, c'est ma seule campagne.

— Elle compte double, dit le colonel.

Le jeune homme se mordit les lèvres...

— Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre? demanda le colonel.

— Non, mon colonel, j'ai appris l'anglais en France, tout jeune, d'un prisonnier de votre nation. » Mérimée.

On remarquera, dans le récit précédent, que le verbe est au passé indéfini chaque fois qu'il y a une demande et une réponse, et au passé défini chaque fois que le récit reprend. La distinction pratique entre les deux temps est donc facile à établir.

2° Le passé indéfini est un temps beaucoup i)lus large que le passé défini, car il s'emploie aussi dans le récit suivi, rattaché au présent, tandis que l'autre ne peut s'employer en général dans la conversation ordinaire.

E.x. : Nous sommes partis hier, à 10 heures, pour Genève ; le train nous y a conduits en deux heures, de sorte que nous avons pu y passer l'après-midi. A 5 heures, nous avons pris le bateau, et nous sommes rentrés à Lausanne avant la nuit.

Rem.\roue. Dans un récit suivi réolloment histori(iue, sans aucun rapport avec le présent de celui qui parle, il ne

serait pas possible d'(;m|)loy(M' le passé indéfini à la [)lace du passé délhii. l'ar exemple, voici un récit (TAIfred de Vigny, dans lequel il serait impossible de changer le temps des verbes : « Bientôt on cnlcndit un bruit de bol-

tes et d'armes qui annonçait l'arrivée du prince; on outrit les deux battants; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet et le roi parut.

Oue l'on mette: « Bientôt on a entendu un bruit de bottes et d'armesqui annonçait l'arrivée du prince; on a ouvert les deux battants, etc.,.» la phrase deviendra très incoi^recte, puTCG qu'ici il s'agit d'un récit historique non raUciché au présent de celui qui parle. Il y a cependant des auteurs qui emploient le passé indéfini dans le récit suivi historique. Voir La mort du loup d'Alfred dejj Vigny, dans notre Chrestomathie française du XIX^ siècle (Poètes). Cet emploi nous semble" peu heureux, contraire au génie de la langue. La pièce gagnerait à employer le parfait défini. On ne doit se servir du passé indéfini que pour exprimer des faits incomplètement historiques, dont l'effet se produit jusqu'à une époque plus ou moins rapprochée du présent. Inversement, le passé défini ne peut indiquer une action qui a eu lieu dans une période de temps dont le moment où l'on parle fait partie. Il n'est pas correct de dire : Il plut ce matin, aujourd'hui, cette année. Par suite, le passé défini est un parfait historique; le passé indéfini un parfait semi-historique. Etant admis ce point de vue, la distinction théorique entre les deux temps est facile à faire. Par exemple, en peut comprendre aisément pourquoi le passé défini n'est pas employé dans la conversation, quand celle-ci n'a pas le caractère d'un récit historique plus ou moins coupe ('), ce qui est le

(') Il y a des cas, en effet, où une conversation est au passé défini, mais tout simplement parce que l'un des interlocuteurs raconte, en répondant à des questions, une suite défaits; c'est une narration dialoguée. En voici un exemple :

— Il me semble, dit l'abbé Cosson, que, dans ce dîner, j'ai fait la même chose que tout le monde.

— Quelle présomption ! je gage que vous n'avez rien fait comme personne. Mais voyons, je me bornerai au diner. D'abord, que fîtesvous de votre serviette en vous mettant à table ?

— De ma serviette ? Je fis comme tout le monde : je la déployai, je rétendis sur moi et je l'attachai par un coin à ma boutonnière.

— Eh bien ! mon cher, vous êtes le seul qui ayez fait cela ; on n'étale pas sa serviette, on la laisse sur les genoux. Et comment fîtesvous pour manger votre soupe ?

cas ordinaire. Naturellement, toute question qu'on fait rattache, 'pour ainsi dire, au moment présent les faits passés dont on parle ; ceux-ci cessent alors d'être complètement historiques et, pour marquer cette nuance de la pensée, on se sert du passé indéfini.

Dans le midi de la France, on substitue fréquemment le passé défini au passé indéfini; on dit, par exemple, dans une conversation: Que fîtes-vous hier? au lieu de: Qu'avez-vous fait? Cette licence méridionale tend à passer dans la langue depuis quelques années. Si elle triomphait, une des nuances du français serait perdue.

3° Le passé indéfini s'emploie aussi pour formuler les dépêches, les nouvelles courtes, où il s'agit d'énoncer un fait sans narration.

Ex. : L'empereur d'Allemagne a quitté Berlin hier matin. — M. Gladstone est parti pour le midi de la France.

Mais, en somme, des phrases de ce genre rentrent dans la première règle. On pourrait sous-entendre : Qu'y a-t-il de nouveau ? — Réponse: L'ejnpereur d'Allemagne a quitté Berlin hier matin.

4° L'énoncé, sans narration, des faits historiques anciens se traduit également par l'indéfini.

Ex. : L'Amérique a été découverte par Christophe Colomb.

Cette règle rentre aussi dans la première.

5° Quand on raconte, en se servant du présent de narration, des événements passés qui devraient être exprimés par le parfait défini (voir page 9), on met au 'passé indéfini tous les verbes indiquant les actions

— Comme tout le monde, je pense ; je pris ma cuillère d'une main et ma fourchette de l'autre...

— Votre fourchette, bon Dieu ! Personne ne prend de fourchette pour manger la soupe ; mais poursuivons. Après votre soupe, que mangeâtes-vous ? Bcrchoujc.

antérieures à celles da récit suivi. Gela se fait surtout dans les analyses littéraires et les contes.

Ex. : Nous ignorons d'où vient Tintagiles; un navire est allé le chercher là où il était par ordre de la vieille reine. Et les deux sœurs de l'enfant, nous saxons uniquement qu'elles s'api^ellenl Ygraine, Bellengère et qu'elles aiment bien leur petit frère, et qu'elles ont eu une jeunesse immobile et terrifiée. (Jules Lemaître, analyse d'une pièce de Mœterliyih.)

M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture Vemporte majestueusement au concours régional de la Combe aux Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre...

Dans le petit bois de chênes verts, il y a des oiseaux, des violettes et des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter; les sources n'ont plus osé faire du bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon. Tout ce petit monde n'a jamais vu de sous-préfet et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui SQ promène en culotte d'argent. (Alphonse Daudet: Lettres de mon moulin.)

D'après les exemples qui précèdent, on voit que le passé indéfini indique Vantériorité, non spécifiée, par rapport au présent; il ne l'exprime pas par rapport au passé. On dira: Il reprend les livres qu'il a apportés, mais non: Il reprit les livres qu'il a apportés; c'est le plus-que-parfait qui exprime l'antériorité par rapport au passé : Il reprit les livres qu'il avait apportés.

6" Exceptionnellement le passé indéfini s'emploie quelquefois à la place du futur antérieur.

Ex. : Avez-vous bientôt fini votre travail? (Pour : Aurezvous bientôt fini votre travail?)

7û Outre la forme que nous venons d'étudier, il existe en français un passé indéfini qu'on pourrait appeler passé immédiat, formé du verbe venir de employé au présent et d'un infinitif. C'est le contraire du verbe aller, employé au présent, pour exprimer le futur immédiat : Je vais sortir; nous allons lire.

Ex. : Je viens de lire ce livre. Il vient de partir. (C'està-dire : J'ai lu ce livre, il est parti, juste à l'instant.)

Cette tournure exprime l'action la plus rapprochée. du moment où l'on parle.

Exercices sur l'emploi du passé indéfini.

Emploi du passé indéfini dans le dialogue. Mettez au passé indéfini les verbes soulignés.

— Eh bien ! sur mon honneur, dit Athos, votre Eminence a raison de nous emmener avec elle : nous rencontrer sur le chemin des visages affreux et nous avoir même avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.

— Une querelle, et pourquoi, messieurs, dit le cardinal ; je n'aime pas les querelleurs, vous le savez !

^ — C'est justement pour cela que j'ai l'honneur de prévenir Votre Eminence de ce qui vient d'arriver; car elle pourrait l'apprendre par d'autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes en faute.

— Et quels être les résultats de cette querelle ? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.

— Mais mon ami Aramis, que voici, recevoir un petit coup d épee dans le bras, ce qui ne l'empêchera pas, comme Votre Eminence peut le voir, de monter à l'assaut demain, si Votre Eminence ordonne l'escalade.

— Mais vous n'êtes pas des hommes à vous laisser donner des coups d'épée ainsi, dit le cardinal, voyons, soyez francs messieurs, vous en rendre quelques-uns ; ronfessez-vous' vous savez que j'ai le droit de donner l'absolution.

— Moi, Monseigneur, dit Athos, je ne mettre même pas

l'épée à la main ; mais je prendre celui à qui j'avais affaire à bras-le-corps et je le jeter par la fenêtre; il paraît qu'en tombant, continua Athos avec quelque hésitation, il se casser la cuisse.

— Ah ! ah ! fit le cardinal ; et vous, monsieur Porthos ?

— Moi, Monseiji^neur, sachant que le duel est défendu, je saisir un banc et j'en donner, à l'un de ces brigands, un coup qui, je crois, lui briser l'épaule.

— Bien, dit le cardinal, et vous, monsieur Aramis ?

— Moi, Monseigneur, comme je suis d'un naturel très doux et que d'ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le point d'entrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades , quand un de ces misérables me donner traîtreusement un coup d'épée à travers le bras gauche ; alors la patience me manquer, je tirer mon épée à mon tour, et, comme il revenait à la charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi, il se l'était passée au travers du corps ; je sais bien qu'il tomber seulement, et il me sembler qu'on l'emportait avec ses deux compagnons.

Alexandre Dumas.

Emploi du passé indéfini dans le récit suivi (lettre). Mettez au passé indéfini les verbes soulignés.

Enfin, c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air; son pauvre petit corps être jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent : de sorte que nous la respirons; et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée hier ; ce matin, on lui lire son arrêt, qui était de faire amende honorable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au vent. On la présenter à la question : elle dire qu'il n'en était pas besoin et qu'elle dirait tout ; en effet, jusqu'à cinq heures du soir, elle conter sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne pensait. Elle empoisonner dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à bout), ses frères et plusieurs autres. Après cette confession, on n'a pas laissé de lui donner la question ordinaire et extraordinaire : elle n'en pas dire davantage. Elle demander à parler à monsieur le Procureur-général ; elle a

été une heure avec lui ; on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures, on la mener, nue en chemise et la corde au cou, à No;;re-Dame, faire l'amende honorable, et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je la voir, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté : en vérité, cela me faire frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle monter sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi. J'étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne se voir tant de monde, ni Paris si ému, ni si attentif; et demandez-moi ce qu'on voir ; car, pour moi, je ne voir qu'une cornette ; mais enfin, ce jour était consacré à cette tragédie.

il/'"f de Sévigné.

Emploi du passé indéfini dans le récit suivi, au présent, pour exprimer l'antériorité (analj'se littéraire).

Mettez au pa^^é indéfini les verbes soulignés.

Toute l'action de Tartufe repose sur la confiance que celui-ci savoir inspirer à son hôte Orgon. Cette confiance est telle que c'est plutôt de l'entêtement, de l'infatuation, une aveugle et inexplicable infatuation. Si elle n'existait pas, et au degré inouï auquel Molière croire devoir la pousser, il n'y aurait plus de pièce.

Tartufe en effet s'impatroniser dans une famille, où tout le monde le déteste. La fille de la maison l'a en horreur et la vieille gouvernante, qui depuis trente ans a son franc parler, ne se gêne point pour dauber sur son compte. Toute la famille est donc montée contre cet instrus qu'elle percer à jour et qui, demain, si Orgon l'en croyait, serait jeté à la porte. Il n'a d'autre appui, dans la maison, que cet Orgon, qui en est le chef. Il s'emparer Aq son esprit; il \\x\ mettre, comme on dit, des coquilles sur les yeux; et la prétention de cet imbécile est terrible autant qu'injustifiable.

Francisque Sarceij.

Mettez au passé immédiat

les verbes au/utu/- immédiat, en changeant je cais, tu cas, etc., en

je viens de, tu ciens de, etc.

Je vais finir mon travail. — Tû vas voir mon frère. — Il va nous montrer son livre. — Nous allons appeler notre sœur. — Vous allez rencontrer votre père. — Ils vont commencer à jouer. — Tonnelles sortir. — Je crois qu'il va dormir.

Exercice sur l'emploi de l'imparfait, du passé défini

et du passé indéfini.

Remplacez les verbes à l'infinitif par le temps passé convenable (').

Aussitôt l'enfant faire un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Le bandit s'y blottir, et l'enfant le recouvrir de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'aviser de plus d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il aller prendre une chatte et ses petits et les établir sur le tas de foin pour faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces du sang sur le sentier près de la maison, il les couvri?^ de poussière avec soin et, cela fait, il se recoucher au soleil avec la plus grande tranquillité.

Quelques minutes après, six hommes, en uniforme brun à collet jaune, et commandés par un adjudant, être devant la porte de Mateo. Cet adjudant être quelque peu parent de Falcone. (On sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il se nommer Tiodoro Gamba : c'ètre un homme actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà traqué plusieurs.

(') Pour bien faire cet exercice, il faut se rappeler : 1° que l'imparfait exprime des faits de durée ou d'habitude ou des actions simulta-. nées ou descriptives, dont le commencement n'est pas indiqué ; 2' que le passé défini exprime des actions bien passées dont le commencement est indiqué ; 3° que le passé indéfini exprime des actions passées, plus ou moins rattachées au présent de celui qui parle, généralement dans un dialogue.

— Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant ; comme tu grandir. T'o^'r-tu passer un homme tout à l'heure ?

— Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondre l'enfant d'un air niais.

— Cela viendra. Mais tu ne pas voir passer un homme, dis-moi ?

— Si je voir passer un homme ?

— Oui, voir-iu un homme avec un bonnet pointu en velours noir et une veste brodée de rouge et de jaune ?

— Ce matin, M. le curé passer devant notre porte sur son cheval Piero. Il me demander comment papa sa porter et je lui répondre...

— Oh ! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi vite par où passer Gianetto, car c'est lui que nous cherchons.

Mérimée.

PASSÉ ANTÉRIEUR ou PARFAIT ANTÉRIEUR L'idée d'antériorité.

Avant de formuler les règles relatives au passé antérieur, il n'est pas inutile de faire remarquer combien cette appellation est au fond inexacte. Il y a en effel en français non pas un mais tr^ois passés antérieurs.

1" Quand on raconte des actions successives en se servant du présent de l'indicatif, tout fait antérieur à celles-ci est exprimé non par le passé antérieur, mais par \q parfait indéfini. (Voir plus haut, p. 10.)

Ex. : Que vous dit en ce moment votre ami ? — Il me décrit (action actuelle) l'orage qu'il a vu hier (action antérieure) pendant qu'il rentrait chez lui.

2" Quand on parle d'une action passée en se servant <\\i parfait défini, ^m parfait indéfini, du jyarfait antérieur ou de ['imparfait, tout fait un peu antérieur A celle-ci et impliquant parfois l'idée d'habitudCy s'exprime, non par le passé antérieur mais par \e plus-queparfait. (Voir page 43 la règle du plus-cjue-parfait.)

Ex. : Je revis hier (ou J'ai revu hier; le docteur que y avais connu (action antérieure) à Genève l'an dernier. — Quand j'eus fini le travail que j'avais commencé (action antérieure) le matin, je sortis. — A Paris, dans mon jeune âge, les étudiants allaient flâner le long de la Seine, quand ils avaient fini (action antérieure habituelle) de travailler.

3° Quand on narre une action passée en se servant du parfait défini, tout fait imiJiédiatement antérieur à celle-ci s'exprime par le passé antérieur.

Ex. : Le voleur se hâta de fuir quand il eut pillé (action immédiatement antérieure) la maison.

Il y a donc bien trois manières d'exprimer l'antériorité. Gela dit, voici les règles du passé antérieur projareonent dit, qu'on pourrait appeler Vantérieur immédiat.

10 Le passé antérieur proprement dit indique généralc7}ient (^) qu'une action passée a eu lieu immédiatement avant une autre également passée. G'est le contraire du passé simultané. Pour marquer cette succession immédiate, on relie les deux verbes par les conjonctions quand, lorsque, dés que, aussitôt que, après que, à peine.

Le passé antérieur s'emploie donc presque exclusivement avec les propositions circonstancielles de te^nps, mais seulement quand ces propositions sont en rapport avec le 2Kissé défini.

Ex. : Quand j'eus fini mon travail, je sortis. — A peine eut-il aperçu l'enfant, il accourut.

2° Avec les expressions bientôt, en un moment, en un

(') Il y a des cas, en effet, où le passé antérieur n'implique pas l'idée d'une succession immédiate, par exemple dans cette phrase de Michelet : « La république romaine ne tomba que 500 ans après qu'elle eut été fondée par Brutus. » Des cas de ce genre sont rares en français.

clin d'ceil, en moins de rien, peu après, etc., on emploie le passé antérieur au lieu du passé défini, pour indiquer la rapidité d'une action.

Ex. : Nous laissâmes tomber notre pain : le chien l'eut bientôt happé. — Il se mit à écrire ; en un moment il eut fini sa lettre.

Dans ce gallicisme, le passé antérieur n'indique plus l'antériorité, mais au contraire, la postériorité, à moins de supposer qu'il y a, sous-entendue, une seconde proposition indiquant une action postérieure : // eut fini sa Ictlrc... avant qu'un moment fût passé. Quel que soit le sens^ le passé antérieur est du reste un temps employé dans le récit.

3" Il existe aussi en français un passé antérieur surcomposé par le redoublement de l'auxiliaire. Ce passé antérieur surcomposé, au lieu de s'employer comme l'autre, avec un second verbe au passé défini, se construit avec le passé indéfini.

Ex. : (Juand j'ai eu fini de lire, je suis sorti. — Il est parti aussitôt après qu'il a eu reçu son argent.

Remarque : Le premier passé antérieur est narratif, le dernier est dialogal.

Exercices sur l'expression de l'antériorité et l'emploi du passé antérieur.

Remplacez par le par/ait défini, le plus-que-i<ar/ait ou le passé antérieur proprement dit, les verbes souligne^-s qui doivent cxpriiuer une des nuances de l'antériorité.

Mon cher ami. Je suis à Florence. Je t'écris cette carie dans le musée que tu visiter l'an dernier avec moi. — Après la guerre des Gaules, Gcsar ordonna d'étrangler Vercing(Ho-

rix qu'il faire prisonnier à Alésia. — Dans l'antiquité, les vainqueurs avaient l'habitude de vendre comme esclaves les prisonniers qu'ils fair^e dans les combats. — Dès que le voyageur recevoir l'argent qu'il attendait, il se remit en route. — Nous avons été enchantés de revoir les étudiants que nous connaître autrefois à l'Université. — Quand il finir son discours, l'orateur se retira. — L'homme dont je vous parle est celui qui vous être prése?îté la semaine dernière.

Mettez à l'un des passés antérieurs les verbes soulignés.

Lorsque le maître donner ses ordres, il se retira. — Dès que nous comprendre ce qu'il voulait faire, nous l'avons quitté. — Après qu'il achever son récit, il s'affaissa, brisé par l'émotion. — Quand César conquérir la Gaule, il la réduisit en province romaine. — Aussitôt qu'elle voir son frère, elle se précipita dans ses bras. — A peine le général partir, son aide de camp arriva. — Quand je recopier ma composition, je me suis aperçu qu'il y manquait deux phrases. — Nous lui avons offert deux francs et je vous assure qu'il les prendre bientôt ('). — Vous pensiez qu'il ne pourrait pas flnir ce travail aujourd'hui ; vous voyez qu'il le faire en un instant. — Les soldats attaquèrent l'ennemi avec impétuosité, et, en un clin d'œil, ils le défaire.

Remplacez par \e passé antérieur les verbes au futur antérieur et par levasse défini les verbes un futur.

Quand mon frère aura fini son travail, il sortira. — Nous irons au théâtre aussitôt que votre mère sera arrivée. — Dès que l'ennemi aura dessiné son mouvement, le général V attaquera. — k. peine l'enfant aura-t-il crié (\\xfi l'on viendra me chercher. — Après que l'hiver sera fini, nous 2)0urrons songer à voyager. — Nous laisserons la porte ouverte, en un clin d'œil le chien sera entré. — Les élèves se met-

(') Bientôt se place entre l'auxiliaire et le participe.

tront à écrire ; en un moment, ils auront terminé leur devoir.

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