TRISTESSE DE STATUE
Après que Michel-Ange eut fini l'œuvre altière; Lorsque, tel un titan qui porterait les cieux, Le corps de marbre avec des sueurs de lumière Tendit en un frisson ses muscles radieux ;
Quand, des Lois en sa main ayant les tables closes, A son front de bélier secouant du soleil, Moïse, colossal, eut dardé sur les choses Le regard de ses yeux interdits au sommeil :
A sa lèvre surpris de ne rien voir éclore Des mystères d'Horeb à Jéhova ravis, Lui frappant les genoux de son ciseau sonore, Michel- Ange cria : « Parle donc, si tu vis ! ))
Or, l'on vit s'entrouvrir les lèvres du prophète ; Sa langue lourde avec un lent effort roula. Et, le sein remué d'un souffle de tempête, En un verbe grondant de colère, il parla :
(( Pourquoi m'avoir tiré du néant solitaire ((Où j'espérais en paix dormir l'éternité? (( Marbre, j'étais si bien à l'ombre de la terre, (( Dans la tranquille nuit de ma virginité !
({ Pourquoi m'avoir fait homme en me donnant ton âme?
(( Pourquoi m'avoir meurtri de ton ciseau vainqueur
(( Jusqu'à ce que ma chair ait brûlé de ta flamme
(( Et que ton cœur farouche ait battu dans mon cœur?