‹ L'enchantéeChapitre 47 sur 67 · TROIS CONTES · texte numérisé non relu

TROIS CONTES

La voile s'enfle ainsi qu'une poitrine vierge; Et du mât de misaine, en lin brodé d'or clair, Pareille à la lueur flexible d'un grand cierge, L'oriflamme palpite, éployant sur la mer Le blason martial qu'arbore le Roi vierge.

Or, il se tient debout dans sa cotte d'argent. Celui dont l'âme est blanche ainsi que son armure, Le héros au cœur pur comme une aube ; et, songeant Du juvénile exploit dont sa pensée est mûre, Tranquille, il resplendit dans sa cotte d'argent,

Car il part pour venger ceux qni, sur les carènes. Gomme lui s'en étant allés un gai matin, Sont morts d'être tombés dans les bras des Sirènes; Ceux dont, les yeux tournés vers l'océan lointain. Les mères n'ont pas vu revenir les carènes.

De guerrières lueurs illuminent ses yeux,

Et son âme en son sein frissonne comme un glaive

A l'espérance des combats mystérieux,

Et dans la soif des beaux carnages dont il rêve

De rejouir son cœur et d'enivrer ses yeux.

Cependant que, voyant s'éloigner les mâtures. Des vierges, les cheveux dénoués par les vents. Songeuses, comme lui, des victoires futures, Sur les cordes des luths posent leurs doigts savants. Et saluent en chantant le départ des mâtures :

Adieu ! . . . Que les flots soient doux à ta proue ! Autour de la nef que le vent se joue, Et frôle ta voile au vol de ses ailes; (( Que les astres purs et les cieux^fidèles (( Désignent la route à ta fière proue.

Par Dieu sois gardé des mauvaises lunes Donneuses d'ennuis et dispensatrices De sommeil funeste aux veilleurs des hunes; Sois gardé surtout des Sœurs tentatrices Dont la grâce ondule aux mauvaises lunes I

Mais puissent la brise et la mer sereines, Et la voile aux pleurs de l'aube trempée, Vers les havres chers puissent les carènes « Te rapporter pur comme ton épée, u Sous tes mâts, enfants des forets sereines;

(i Afin qu'en nos mains jointes en guirlande,

(( Au fond du jardin clos de nos pensées,

« Les fleurs du narcisse et de la lavande

(( Pour le triomphal retour soient tressées

a Par nos blanches mains, jointes en guirlande. »

Le navire n'est plus qu'une blancheur sur mer; Et vers le Chevalier, au gré du vent amer, Le décroissant adieu des rebecs et des harpes Se déroule et retombe ainsi qu'un vol d'écharpes.

Pour voir les goélands jouer dans les haubans, Les gais rameurs se sont étendus sur leurs bancs ; Un air allègre vient du large, et d'inconnues Clartés semblent pleuvoir de la hauteur des nues.

Les acides fraîcheurs de Peau verte et du sel Répandent un esprit de joie universel ; L'heure est mystérieuse, et juvénile, et douce Comme un éveil d'oiseaux gazouilleurs sur la mousse.

Debout sur le tillac, le fier adolescent.

Tout blanc sous la lueur du jour éblouissant.

Le visage tourné vers l'azur de la côte.

Mêle aux rumeurs des flots cette prière haute :

u Seigneur, Dieu tout puissant, Dieu triple en un seul Dieu, (( Substance, Verbe, Amour, Ineffable Prunelle (( Dont le triple regard resplendit en tout lieu, « Assiste-moi de ta vigilance éternelle !

(( Comme tu donnes l'aube à la mer qui sourit, (( Donne ta grâce et ta lumière à mes pensées; « Et, semblable à la nef, au souffle de l'Esprit « Fais que mon âme appareille sous tes rosées.

L'ENGHAjSTÉE

(( Geins-moi les reins du fer protecteur de la foi ; (( Que l'espérance soit comme un glaive en ma droite; (( Que je sois ton féal, et qu'à ton signe, ô Roi I (( L'armoriai azur de mon écu miroite.

(( Mets un sceau sur ma chair ; que devant le Péché <( Se ferme par tes mains les portes de mon âme, <( Et pour que vers ta lèvre il soit toujours penché, tt Ecarte de mon cœur les lèvres de la Femme.

« Dieu du glaive, sois mon second, sois mon témoin, (( Et pèse mon destin au poids de ta balance ; « Assiste ma vertu de ta force, et qu'au loin « La gloire de ta face illumine ma lance.

« Et qu'elle meure, la Sirène aux yeux pervers,

« Tueuse des héros qu'exaltait un grand rêve ;

(( Que l'arène et les champs stériles des flots verts

(( S'empourprent de son sang répandu par mon glaive. )i

Or, des nuits et des jours sont passés sur la mer.. La voile se déchire aux drisses de la vergue ; Les mâts blanchis de sel se penchent, et le fer De la proue, où la croix d'argent luit en exergue, Est émoussé par le labour du flot amer.

Des soirs et des matins sont passés. A l'arrière. Les oiseaux voyageurs, las, se sont laissés choir ; Et des mousses, songeant aux toits de leur chaumière, Sont morts dans les huniers, aux approches du soir, A l'heure où les marins commencent la prière.

Bien des soleils se sont éteints. Sous le nadir. L'œil des veilleurs a vu s'approcher les Pléiades, Et le fauve Orion comme un phare grandir. Et souvent, du parfum des vineuses Cyclades, Les souffles de la mer ont paru s'alourdir.

Le soir descend. Voluptueuse et sensuelle, Délirante d'avoir bu le vin des soleils, Et telle, ayant vidé la coupe rituelle, La lèvre rouge encor des breuvages vermeils, La ménade chancelle et s'endort épuisée ; Telle, au fond du couchant, où des nuages d'or Lui font de leur splendeur une couche embrasée, La mer voluptueuse et sensuelle dort.

Alanguis de parfums, ainsi que des phalènes Ivres du miel vineux qu'exprime le pressoir, Les souffles alizés défaillent, les haleines Meurent dans la douceur capiteuse du soir. — Et, pareils à des fleurs de lianes sauvages. Des astres inconnus luisent dans les cordages.

Puis, voici que des chants s'éveillent. Et des voix, Comme les bras aimants liés par les caresses, S'étreignent en accords frémissants et, parfois. Se désenlacent en d'amoureuses paresses :

(( Matelots, Matelots!

<( Pourquoi ne par larguer la voile à vos antennes?

(( Que sert de fatiguer les flots u De la rame, et du fer de vos poupes hautaines ?

(( Matelots, Matelots!

(( Vaine est la peine, et monotone ({ Le labeur de vos nefs parmi les champs mouvants

« Que jamais l'homme ne moissonne ; « Il est vain d'opposer aux colères des vents

(( Une manoeuvre monotone.

« Vain est le rêve, vain l'espoir (( Des cieux plus embaumés et des aubes plus belles ;

(( Vaine est l'attente d'entrevoir, « Le soir, parmi les eaux vierges des mers nouvelles, « Le rivage enchanté des Golchides, le soir !

L'EÎÎCHANTÉE

« Matelots, Matelots, amarrez au rivage I « Tout est vain, hors l'amour dans les bras des Sirènes, (( Hors l'oubli dont leur sein dispense le breuvage, u Matelots, Matelots, amarrez vos carènes I

(( Nous sommes les trésors ineffables de Ponde ; « Un seul trait dévoilé de nos beautés insulte (c A toute la clarté des soleils, et Golconde tt Serait pauvre à payer notre richesse occulte.

« Nos yeux d'azur profonds s'entrouvent en calices (( Semblables aux lotus des fontaines amères ; « Ceux qui de notre amour connaîtront les déhces u Ne se rappelleront plus les yeux de leurs mères.

La lune est sur les flots, sereine et bienheureuse.

Gomme un grèbe nageur qu'endort l'onde amoureuse.

Le vaisseau, louvoyant, s'arrête; les rameurs,

Ivres des chants épars et des souffles charmeurs,

Ont laissé retomber l'aviron, et vers l'Ourse

Le pilote a cessé d'orienter sa course.

Puis, tel un songe issu du sommeil, à l'avant,

Une île fabuleuse apparaît, incurvant

Sa côte selon l'arc harmonieux d'une anse

Où la lueur des flots et des étoiles danse.

Le rivage est givré d'un sable éblouissant; La pente doucement s'incline, d'où descend Un bois mystérieux, de qui, sous les eaux calmes. S'immergent, en reflets immobiles, les palmes. Pareils à des faisceaux de glaives enchantés, D'étranges végétaux hérissent leurs clartés. Et leurs fleurs, par les feux de la lune frappées. Semblent des boucliers sanglants sur des épées.

Et tels des lis vivants, élevant sur les eaux

La fatale splendeur de formes souveraines

Et l'appel de leur bras insidieux et beaux,

Fleurs de mort et d'amour, surgissent les Sirènes,

Leur chair parmi les flots rayonne de clartés. Leur blancheur qui, mobile, au clair de lune ondule, Montre et voile à demi de secrètes beautés Et leur souplesse sur l'eau souple se module.

Mais voici qu'au moment oii, vers la nef nageant. L'essaim s'est approché des déesses câlines, Le Roi vierge apparaît dans sa cotte d'argent. Brandissant la lueur des claires javelines.

(( Frères, au nom du Dieu vivant, soyons vainqueurs

(( De la tentation et du chant des chimères !

(( Qu'un virginal airain soit autour de nos cœurs,

(( Et vengeons par la mort les larmes de nos mères I »

Il dit. Et, dans les bois, tel un chasseur de faons, De l'épieu par trois fois balancé dans sa droite Ajustant la clarté des torses triomphants, Il fait s'ouvrir un trou vermeil dans la chair moite.

Puis, superbe, enivré de la ferveur du sang, Appuyant aux genoux l'arc incrusté d'ivoire, Sur la corde vibrante il pose en frémissant Le trait, farouche outil du meurtre expiatoire.

L'eau s'empourpre de jets sanglants. Les seins ont l'air De se fondre en un lait de rouges pierreries ; Les blessures, parmi les splendeurs de la chair, Eclatent à l'égal de grenades fleuries.

Et stupides, penchés des mâts, les matelots Regardent s'acharner le vengeur sacrilège. Et des adolescents étouffent des sanglots A voir le fer méchant mordre les seins de neige.

Elles s'en vont dans la lueur des toisons d'or.

La plus belle pourtant, avant qu'elle n'expire, Vers le blanc meurtrier se dresse, offrant encor Le charme déchirant de son dernier sourire.

Elle chante : « Guerrier candide aux yeux de ciel,

« Enfant dont l'âme est blanche et dont la chair est sainte, i

« Le baiser de tes traits est plus doux que le miel,

« Et la mort sous tes coups meilleure qu'une étreinte.

« Car je t'aime, ô royal sagittaire, depuis (( L'inoubliable instant oii le vol de tes voiles (( A froissé le silence harmonieux des nuits, ((Et que tu m'apparus si beau sous les étoiles.

(( Je t'aime, ô mon héros pensif et lilial ,

(( Et je meurs de tes yeux charmants, et de ta bouche,

(( Où je n'ai pas cueilli le baiser nuptial ;

(( Je meurs de ta beauté juvénile et farouche.

(( Je meurs de toi. Je meurs du rêve inaccompli « De te noyer dans le torrent de mes caresses, (( De te faire un linceul de tendresse et d'oubli n Dans l'or tiède et vivant que déroulent mes tresses.

(( Je meurs de ne t'avoir pas appris à souffrir (( Des baisers enivrants comme des vins en flamme, (( Et des mystérieux bonheurs qui font courir (( Le souffle de la mort sur la face de l'âme ! »

Encor qu'il ait erré de longs jours par les mers, Il n'est pas revenu vers la terre natale; Mais ses yeux vieillissants sont devenus amers Pour avoir trop pleuré sa victoire fatale.

Chaque soir, au pencher du soleil, croyant voir Des apparitions de fuyantes Sirènes Sous les flots décevants et souples se mouvoir, Des matelots, hagards, sont tombés des antennes.

Et lui, seul, devenu très vieux, errant toujours Sur sa nef dont la mousse a verdi la mâture. Ne s'est plus rappelé le chemin des retours Que marque au firmament le phare de l'Arcture.

Mais le seul souvenir, invincible, est resté

En Fombre de son cœur qu'un long remords dévaste,

Du poème de mort et d'amour qu'a chanté

Celle qui sous ses traits est morte, un soir néfaste.

Or, se courbant au poids des ans injurieux, Mais n'espérant plus voir reparaître les voiles Du Héros célébré, jadis, par leurs adieux, Les Vierges ont maudit les cruelles étoiles.

Puis, veuves de la mort lente de leurs souhaits. Et par les froids embruns lasses d'être mouillées. Elles ont dit leur peine à l'âme des rouets, Devant l'âtre où se meurt la lampe des veillées.

Et tandis qu'au-dessus du chaume des vieux toits Les neiges de l'hiver déroulent leur silence. Au-dessus de leurs cœurs inhabités et froids Les neiges de l'oubli déroulent leur silence.

Tunis, i89U.

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