L'ÉLECTION
On voit, au pied des monts, luire un castel tout blanc Il ne fut pas construit avec des mains mortelles, Et, seuls, de clairs esprits ont, de leur ciseau lent, Ouvré ses murs de neige et ses tours en dentelles.
[Autour du château règne un jardin virginal : [Massifs de givre, fleurs de gel, arbres de glace, iLambrusques se tordant en un pampre hivernal, [Lianes que la neige à la neige entrelace.
Or ce site en de purs étangs va s 'immergeant, Et des cygnes, le chef orné d'un diadème, Emeuvent la lueur de l'eau sombre en nageant, Lents et pompeux comme les strophes d'un poème.
Et des vierges s'en vont cheminant trois par trois. Dans le silence et dans la neige des allées, Et vers des cerfs frileux elle tendent parfois Le geste caressant de leurs mains étalées.
Dans la chambre où triomphe un féodal décor, En face du vitrail, sur la stalle qu'incise Un vol d'alérions essaimant d'un champ d'or, La Reine Yseult, filant sa quenouille, est assise.
SONGE d'hiver 165
Deux lévriers danois à la robe de fer, Allongeant leurs museaux entre leurs fines pattes. Devant la cheminée où pétille un feu clair, A ses côtés, dormant, sont couchés sur des nattes.
Or, la princesse est belle ainsi qu'un jour d'été ; Blanche comme une sœur fabuleuse des cygnes, Son jeune corps paraît leur avoir emprunté La grâce harmonieuse et souple de ses lignes.
Et, trésor épandu d'un or torrentiel.
Rebelle aux entrelacs alourdis d'escarboucles, Sur son manteau, semé d'étoiles comme un ciel. Sa chevelure tord la lueur de ses Boucles.
La quenouille, en trophée, élève sur son front La blancheur diaphane et bleuâtre des laines Que les suivantes sur le métier tisseront. Réglant leurs mains à la lenteur des cantilènes.
16G L EJÎCHANTEE
Et vers la Reine est advenu le Pèlerin Matinal qui leva, sur le panneau d'airain, Le heurtoir de métal ciselé, dont la chute En un avertisseur écho se répercute.
Ses yeux adolescents resplendissent, profonds Et purs comme les yeux solaires des griffons ; Sa lèvre est une fleur précieuse, où chatoie Le sourire héroïque et sacré de la joie.
Un souffle désunit ses cheveux de soleil ; L'Art a sacré sa tempe, et sur son front, pareil Au marbre des autels que parent des icônes, La Foi, la Charité, l'Espérance ont leurs trônes.
SONGE d'hiver 167
Il chante. Yseult, les mains oisives, et les yeux Reposés sur l'azur magnifique des cieux Dont les pourpres de l'aube ont pavoisé la voûte, La princesse, appuyée à sa quenouille, écoute.
« Je te salue, ô Vierge et Reine de la neige, u Madone de blancheur et de pureté, Siège (( D'amour, Maison d'ivoire et Vase de clartés a Je te salue, ô Vierge et Reine de la neige, u Fileuse du manteau des sommets argentés.
« Muni de la prière seule et du cantique,
(( Le pain bis de la huche étant mon viatique,
(( Voici qu'au surhumain espoir d'être l'élu
(( Conquérant du Calice où dort le sang mystique,
u A qui l'anneau sera par tes mains dévolu,
LENCHANTEE
« Altesse, j'ai quitté les natales vallées,
« Par les sentiers fleurant l'herbe et les fleurs foulées,
« Où chante, sur les eaux, la chanson des moulins,
(( Où bourdonne l'essor des ruches envolées,
« Parmi les sillons bleus de la moisson des lins.
« J'ai quitté la maison joyeuse entre les haies, (( Et le pré bruissant aux rameaux des saulaies, (( Et je m'en suis allé, le soir, pour ne point voir, a Du fond des prés aimés où chantent les saulaies, « Les yeux de la maison me suivre dans le soir.
« J'ai laissé le village, où fumaient les chaumières « Et qu'éplorait l'adieu des cloches familières ; « J'ai, pour franchir le fleuve, afi'ronté la douceur « Du rire et des baisers des blondes lavandières, « Et l'œil ensorcelant des filles du passeur!
SONGE d'hiver 169
(( Et voici que j'apporte, aussi pur qu'un ciboire, « Mon cœur adolescent vers ta maison d'ivoire, « Et remets en tes mains mon âme de cristal, « Espérant que ta lèvre, en retour, daigne y boire, u Le vin et l'eau mêlés d'un amour idéal.
u Pour l'hommage qu'on doit à ta splendeur divine, {( Ma Pensée, à tes pieds, en vassale s'incline; (( Et, semblables aux rois mages éblouissants, « Mes Rêves, investis de chasubles d'hermine, (( Offrent à tes genoux l'or, la myrrhe et l'encens.
(( Je te salue, ô Vierge et Reine de la neige,
« Madone de blancheur et de pureté, Siège
« D'amour, Maison d'ivoire et Vase de clartés I
<( Je te salue, ô Vierge et Reine de la neige,
<( Fileuse du manteau des sommets argentés.
Cependant qu'elle écoute et rêve, un chant d'antiennes S'éveille et retentit dans la paix du matin; Un cortège d'accords s'achemine, au lointain, Drapé dans la lenteur des strophes grégoriennes :
La Lumière luira sur nous, car II est né
Celui que l'Orient éternel a donné,
Et dont le nom sera le Pur, le Magnifique,
L'Ange du grand conseil, le Saint d'entre les Saints;
Le Vainqueur qui, selon les antiques desseins.
S'exaltera dans la victoire pacifique.
Les Cieux ont plu le Juste à qui le sceptre est dû, (( Et qu'Abraham et que Jacob ont attendu. u Le signe du pouvoir sera sur ses épaules ; (( La pourpre du bandeau royal ceindra son front, (( Et, quand II parlera, les peuples se tairont, (( Et le monde attentif frémira sur ses pôles.
« Les Cieux ont plu le Juste, et la Terre a germé « L'Epi par la Sagesse ineffable semé : {( Gloire à l'Epi, liesse à la Terre féconde ! (( Ainsi que la Sybille et David l'ont chanté, a De la chair d'une Vierge un Fils est enfanté, u Et des moissons d'amour se lèvent sur le monde.
(( Emmanuel dans son triomphe s'est assis :
« Et voici que les rois d'Assur et de Tharsis
(( Devant ses pieds se sont courbés comme des chaumes ;
(( Et que de Madian, de Ninive et de Tyr,
u En caravanes, les éléphants vont partir
u Pour le tribut de l'or et l'offrande des baumes
Gloire au Père, gloire au Verbe, gloire à l'Esprit !
Hosannah à Celui par qui le Livre écrit
Que les peuples assis sous les portes de l'ombre,
Comme des moissonneurs aux matins de l'été,
Se lèveront dans l'allégresse et la clarté.
Gloire à l'Unité triple en la splendeur du nombre I »
A Faube de Noël ainsi le chœur s'en va, Célébrant l'Advenu de la sainte promesse, De ceux qui, dans la nuit où l'Astre se leva, Se sont rassasiés au festin de la messe.
Or, pensive, écoutant décroître leur adieu, La Reine dit : « Ceux-ci furent pareils aux Mages « Qui, dans ce clair matin, n'ont apporté qu'à Dieu (( Les encens de l'amour et For saint des hommages.
(( Toi donc, enfant, de qui m'est venu le butin
(( Des îles de l'aurore où Lucifer se lève,
« Et qui m'as amené des pays du matin
« Tes désirs accablés sous les trésors du rêve ;
SONGE d'hiver 173
u N'offre non plus qu'à Lui tes radieux présents. « Que sa lèvre soit seule à boire dans ton âme ; « Que tes pensers, ainsi que les grains de Fencens, (( S'allument aux charbons de ses trépieds en flamme.
(( Et, puisque vers la neige altière et vers le ciel,
(( Par tes pieds contempteurs des plaines de la vie,
u En l'aurore mystérieuse de Noël,
« L'échelle des hauteurs célestes fut gravie,
tt Ne sois pas plus d'un jour le passant du château ;
u Mais reprends le bâton et revêts le manteau.
(( Et va-t-en vers le trône immarcescible où siège « La lumière éternelle et vierge de la neige ; « Monte vers le Thabor idéal ; sois marcheur « Vers la clarté, vers l'innocence et la blancheur ; (( Gravis l'himalaya de ton rêve ; chemine « Vers l'alpe souveraine et que revêt l'hermine, <( Et, choisissant parmi les neiges sans défauts « Où n'auront pas touché les ailes des gerfauts.
(( Avec tes mains encor pures des drachmes viles ((Et des deniers reçus pour les tâches serviles, (( Erige, sous l'azur, le profil radieux (( D'une église dardant sa flèche vers les cieux.
Sur le plus haut sommet bâtis ta basilique ; Selon le rythme et le symbole catholique, Oriente au levant ses murailles en croix ; Que, figure du Dieu triple en un, un en trois, Sur les piliers, en de savantes harmonies. Les trois nefs du vaisseau se reposent, unies; Que l'autel, au transept, soit significateur Du Chef divin saignant au gibet rédempteur ; A la place où luira le vin de l'Offertoire, Cisèle un pélican donnant son sang à boire, Et sur le tabernacle incise, armoriai.
Un agneau couronné du nimbe crucial. »