CHAPITRE XVI
Kncore un pas dans la voie du libre échange, de la libre spéculation et du libre agiotage; encore une conquête sur les superstitions d’un autre âge : qu’on abolisse la loi qui limite l’intérêt de l’argent, et, à vous entendre, heureux bourgeois, nous toucherons à l’Eldorado du bien-être. Vous , c’est possible ; mais vous oubliez qu’en dehors de vous et autour de vous, derrière les lambris dorés et les molles tentures, dont vous avez soin de fermer votre horizon, il y a tout un peuple sans patrimoine , rongeant son frein , et se demandant si c’est là le fruit de soi.\ante-quinze ans de révolutions, de sacrifices et de souffrances. Inutile de dire encore du mal des biens de l’Église, vous les avez pris; des moines, vous les avez chassés; des corporations, vous les avez dispersées. Mais, ditesnous ce que vous avez mis à leur place. Avez-vous réalisé le bonheur des masses? Leurs droits sont-ils sérieux et leur souveraineté véritable? En supprimant le respect de la religion et du pouvoir , qu’avez-vous donné à l’homme qui n’a rien que la faim et la misère?
Bien loin de détruire le prolétariat, la Révolution l’a créé. Elle a commencé et elle poursuit le partage de la .société en deux classes : d’un côté , ceux qui n’ont rien, et qui , n’étant jamais sûrs de leur lendemain, vivent au jour le jour de leur travail; de l’autre, ceux qui détiennent le capital, c’est-à-dire les instruments de travail, la terre, l’argent, les machines, et, par là, sont à la fois indépendants et maîtres du sort de l’ouvrier.
Sans doute , en France , où cette transformation date au plus de soixante-quinze ans, et où le mouvement industriel et économique a surtout grandi à partir de 1815, le prolétariat et la centralisation des capitaux sont encore loin d’être , comme en Angleterre, un fait général ; et, de même que la foi résiste dans les campagnes aux attaques d’une presse impie et corruptrice, de même la petite propriété y tient encore tête, avec une admirable énergie, aux progrès du luxe et de la mollesse, à la concurrence des machines et des grands capitaux. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en quelques années le nombre des prolétaires vient de s’accroître d’environ trois millions; le nombre des agriculteurs a diminué d’autant. Le mal est donc progressif, et , avec la rapidité que prennent aujourd’hui les évolutions sociales, avec l’attrait croissant qui détache l’homme de la terre et de la charrue pour l’entasser dans les villes, le mal est tel que, dès aujourd’hui, on doit s’en préoccuper sérieusement. Plus d’inquiétudes rétrospectives sur le morcellement de la propriété, morcellement qui, d’après les lumineux travaux de M. de Tocqueville, était presque aussi grand dès avant 1789. C’est la reconstitution de la grande propriété capitaliste, et la ruine des petits patrimoines, qui est la plaie du moment.
Au milieu de cette marée montante du paupérisme, le peuple de Paris, formé des ouvriers les plus intelligents et les plus habiles, apparaît en première ligne,
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comme le type du prolétariat perfectionné, imbu des idées modernes, dégagé de tout patronage et de toute autorité, livré sans défense aux provocations d un luxe effréné, et à la contagion des utopies politiques et sociales. Non-seulement cette immense agglomération parisienne exerce , aux jours de nos grandes commotions, une influence directe sur les destinées du pays entier, mais elle est, en tout temps , le guide de l’opinion, de la mode, du goût, de l’esprit public, en un mot le modèle auquel le reste de la France s’efforce de ressembler. C’est donc parmi les prolétaires, se multipliant à vue d’œil , et, entre tous, parmi les ouvriers de Paris, qui en sont la tête, qu il faut étudier les fruits et le chef-d’œuvre des doctrines économiques contemporaines.
Écoutez cet ouvrier. 11 est intelligent, ne vous y trompez pas. Sa logique est serrée , et les questions qu’il pose à la société moderne sont catégoriques. Est-il juste qu’ après six mille ans de labeurs, d’inventions, de progrès, une grande partie du genre humain naisse déshéritée , sans aucune part au trésor amassé par ses aïeux? Dans la condition d’infériorité où vit le prolétaire, que lui apportent le libre examen et l’égalité politique? Que lui sert de voter pour un conseiller municipal ou pour un député, qlii ne la rendront pas plus riche? Pourquoi ne pas attaquer le niai dans sa racine? A la déclaration des droits de l’homme, dn a ajouté (art. 17) que la propriété est un droit inviolable et sacré. Ce sont les propriétaires
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qui ont imaginé cette inconséquence et cette contradiction pour sauver leur fortune. Puisque ni la religion ni le pouvoir ne sont sacrés, pourquoi la propriété aurait-elle seule ce privilège? Et, s’il est vrai que le peuple soit bon, qu’il ne devienne mauvais que par pauvreté et par ignorance , et qu’au fond il lui appartienne de faire la loi et de tout décider, le premier usage à faire de sa souveraineté n’est-il pas de partager plus équitablement les biens de ce monde? N’y a-t-il pas autre chose à faire que de chercher une meilleure interprétation de la Bible, ou d’ajouter un rouage à la machine parlementaire? Propriétaires, sachez.-le, il s'agit de vos domaines; capitalistes, de vos rentes; spéculateurs, de vos bénéfices. On dit de vous maintenant, et avec raison, tout ce que vous avez dit de l’ancien régime, dont vous avez fait le procès et dont vous avez pris la place. Qu’avez-vous à répondre?
Mais, s’écrie-t-on , c’est méconnaître le progrès le plus évident, c’est nier la liberté illimitée, qui donne aujourd’hui à tous les hommes des moyens égaux pour arriver au bien-être. Plus de maîtrises ni de jurandes; plus de monopoles ni de prohibitions. Chacun est libre de s’instruire et de s’éclairer, libre de choisir le métier, l’industrie , le commei’ce qui lui convient, libre d’emprunter des capitaux qui s’offrent à vil prix, libre de faire des spéculations heureuses, des bénéfices, des économies, libre de faire sa fortune et d’en disposer à son gré. Libre ? Oui, à une condition, c’est d’être déjà riche.