CHAPITRE XVI
En effet, à quoi se réduit la liberté de celui qui n’a rien? L’instruction, qui est le premier de tous les instruments, n’est réellement accessible aux hommes qu’en proportion de leur aisance. Sous l’empire de la nécessité, l’enfant du prolétaire est arraché à la mamelle de sa mère, pour être bercé administrativement à la crèche; puis il passe à l’asile, où se termine souvent son éducation. Mis à l’école avant l’âge, il la quitte au moment où il pourrait en profiter, et l'instruction primaire, que lui offre la société , n’est plus qu’une dérision, alors que, pour vivre, il est condamné à user vigueur, santé, intelligence, caractère, dans des ateliers dont les règlements ne parviennent pas à lui fermer la porte. La faim n’est-elle pas plus forte que les règlements? De là des hommes étiolés, le plus souvent impropres au service militaire, des femmes chétives, étrangères à leur ménage, et bientôt une nouvelle génération, végétant avec encore un peu moins de sève que la précédente.
Devenu homme, l’ouvrier est-il réellement libre de choisir un métier et de parvenir à l’aisance? Chaque état exige une éducation professionnelle, un temps d’étude et d’apprentissage, c’est-à-dire, de la part des parents, une avance impossible au pauvre. C’est bien autre chose encore, s’il s’agit de conquérir une véritable indépendance, de travailler à son compte, d’acheter un magasin ou de fonder une clientèle. Quand vous y seriez parvenu à force de sacrifices , et que vous auriez en de quoi payer atelier, matière pre-
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mière, outils, patente, annonces, voilà qu’à votre porte, au nom de la liberté, viendra s’établir un puissant manufacturier, armé de capitaux et de machines, aussi sûr de venir à bout de ses petits concurrents qu’une batterie de canons rayés aux prises avec des Chinois. Non-seulement il pourra centraliser et diviser le travail ; mais , comme le capitaine , qui n’hésite pas à sacrifier une partie de ses forces pour enlever une position, il saura fabriquer à perte, jusqu’à ce qu’il soit maître du marché; puis il relèvera ses prix, et s’enrichira de la ruine de ses voisins, réduits, pour ne pas mourir de faim, à lui demander du travail et un salaire. Ce n’est pas là une guerre imaginaire. Partout, les grands magasins et les grandes usines dévorent les petits : trop heureux , si nous ne voyons pas, comme en Angleterre, les vastes cultures à machines supprimer de même la petite agriculture, cette pépinière sacrée d’hommes indépendants.
Avec les meilleures intentions, nos industriels se trouvent, aujourd’hui, dans l’impossibilité de rendre le sort de l’ouvrier plus heureux. Malgré la concur- 'rence intérieure, ils prélevaient, disait-on, sur le public des bénéfices exorbitants ; et, pour y porter remède, les traités de commerce les ont mis aux prises avec la concurrence universelle. Afin de baisser leurs prix , les fabricants ont été presque partout conduits , ou même contraints à diminuer les salaires, et c’est aux dépens du travail qu’ils luttent avec l’étranger.
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