‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 119 sur 219 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

On avait cru diminuer les inconvénients de la liberté illimitée en la rendant générale. Mais si, dans un seul pays, elle donne naissance à une petite féodalité industrielle, comment ne pas prévoir qu’entre les divers peuples elle amènera également le triomphe du plus fort et, sinon des gros bataillons , du moins des gros capitaux, payant le travail et la main-d’œuvre le moins cher possible? Le colon, produit à vil prix par les nègres d’Amérique ou par les fellahs d’Égypte, l’emportera toujours sur le lin et sur le chanvre, que cultivent des bras libres. A un jour donné , les riches usines d’Angleterre forceront l’entrée de notre marché par des sacrifices au-dessus de nos forces, et nous inonderont impunément de leurs fers et de leurs tissus.

En présence de cette guerre à mort, où il importe que notre industrie ne succombe pas, comment s’occuper d’élever les salaires , d’empêcher le travail des enfants, d’améliorer le sort des femmes et des vieillards, de reconstituer le patrimoine des familles? Alors que jadis on avait à chasser les Anglais du territoire, était-ce le moment d’affranchir les serfs ? Les Jacques le crurent, et il fallut les tailler en pièces. Il en est de même aujourd’hui de l’émancipation des prolétaires. Nul ne peut y songer, au milieu de cette course au clocher, où la palme appartient, non à celui qui rend ses ouvriers le plus heureux, mais à celui qui sait les exploiter assez habilement pour produire à meilleur marché que ses rivaux.

Mais, nous dira-t-on, le crédit met des capitaux et, partant, des machines à la disposition de tout le monde. C’est tout au plus si l’argent demande aujourd’hui cinq ou six pour cent au travailleur qui veut bien accepter ses services. En théorie, c’est magnifique. En pratique, à qui prête-t-on? Le proverbe le dit : au riche, et rien qu’au riche, ou du moins à celui qui passe pour tel. Faites croire que vous avez un million, sur l’heure vous en trouverez trois ou quatre pour monter une affaire. Soyez tout à coup sans ouvrage et sans pain , c’est à grand peine si vous trouverez à emprunter à la petite semaine, à quinze, vingt, cinquante pour cent.

On traite maintenant de préjugé suranné la croyance religieuse qui flétrit cette infâme exploitation. Que voulez-vous? dit l’économiste, l’intérêt doit être proportionné au risque à courir. 11 est bien chanceux de prêter à qui n’a rien, et si, sur deux débiteurs, un seul peut s’acquitter, il n’y a même pas de bénéfice en exigeant cent pour cent. Ainsi, l’emprunteur doit payer d’autant plus cher qu’il est plus pauvre. Pour lui, les capitaux ne seront à bon marché que si , par un rare bonheur, il a quelques économies à placer. Ce jour-là, la richesse générale se tournera contre lui, et diminuera d’autant le petit revenu qu’il sera parvenu à se constituer.

11 est, je le sais, des sociétés de crédit, qui cherchent à remédier à cette cruelle inégalité en prêtant aux ouvriers. Mais, à quelques combinaisons ingé-

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