‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 120 sur 219 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

nieuses que l’on ait recours, on ne fera jamais de l’argent avec rien. Pour en prêter à ceux qui n’en ont pas , il faudra tout d’abord ou des dons pieux , ou des capitaux s’exposant charitablement à n’être pas remboursés , ou , chose plus dangereuse parce qu’elle n’aurait point de limites, des subventions accordées par l’État. Même avec ces re.ssources, le crédit ne sera jamais pour le pauvre qu’une propriété négative. Quoi qu’on fasse, celui qui aura été réduit à emprunter, sera un peu moins libre, un peu moins maître de son lendemain, que celui qui ne devra rien à personne. Escompter et vendre son avenir sera toujours une servitude. Seul , le patrimoine donne une véritable indépendance, et, tant que le prolétaire n’aura pas sa maison, ses provisions, son épargne pour les temps difficiles, il sera à la merci du capital.

Reste enfin, comme ressource, ou plutôt comme chance suprême, pour ceux qui n’ont presque plus rien, la liberté de spéculer, d’acheter aujourd’hui pour revendre demain , de prévoir la hausse ou la baisse, de jouer quitte ou double sur un coup de Bourse. Mais, ici, les nouvelles sont escomptées par quelques colosses financiers , instruits de ce qui se pas.se dans le monde entier. Suivant de loin la marche des grandes ondes de l'agiotage , ces vigilants navigateurs savent toujours éviter la tempête. Quand ils donnent le signal de rentrer au port, il n’est plus temps ; les petits navires , qui veulent les suivre , se brisent au rivage, où déjà les autres sont en embus-

cade pour faire main basse sur les épaves des naufragés. Pauvres gens! vous avez beau vous presser, vous arriverez toujours trop tard. Vous êtes sftrs d’acheter au plus haut, de vendre au plus bas. Que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, c’est vous qui en ferez les frais.

Vendre à perte pour ruiner un voisin moins riche que soi, emprunter sur de fausses garanties et perdre, en folles entreprises, l’argent des autres, exploiter une nouvelle qu’on connaît le premier, ce sont là autant de façons de voler son prochain, larcins, escroqueries, flibusteries, qui mériteraient les galères. Mais comment les empêcher? Ne sont-ce pas les conséquences inévitables de la liberté illimitée des transactions? Qui dit liberté sans bornes, dit usage de toutes les forces humaines, triomphe du plus audacieux et du plus habile, ruine des petits et oppression des faibles. Sous ce régime, machines, vapeur, télégraphe, crédit, au lieu de doubler le bien-être général, sont des engins de domination, aux mains de la féodalité financière qui en a le monopole.

Les capitaux se centralisent comme le travail , et trouvent des bénéfices d’autant plus importants que leur masse est plus considérable. Aussi vont-ils s’accumulant dans un nombre de mains restreint. Chez l’ouvrier, c’est l’inverse : le plus affamé, se contentant d’un morceau de pain, aura la préférence sur les autres, et achèvera de les ruiner par la baisse des salaires. De même que les grandes fortunes dominent

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et absorbent les moyennes, de même les grandes misères dominent et absorbent les petites. La société se divise ainsi, au grand détriment du bien-être, de la vertu et de la liberté, en deux classes séparées par un abîme : ici les riches, qui jouissent de plus en plus sans travailler; là les prolétaires, qui gagnent péniblement leur pain de chaque jour, et que le labeur le plus obstiné ne saurait tirer de cette demi-servitude.

Le problème social est donc loin d’être résolu. 11 préoccupe, avec raison, ceux qui ont l’intelligence de leur temps et le sentiment de la véritable fraternité. Mais, jusqu’à présent, l’activité des esprits les plus généreux se consume vainement à en sonder les mystérieuses profondeurs.

On est d’accord, et on voit clair tant qu’il s’agit de constater le mal. Le 20 février 186/j , le manifeste électoral des ouvriers parisiens résumait leurs plaintes avec une grande modération : « Le suffrage universel, disaient-ils, nous a rendus majeurs politiquement; mais il nous reste encore à nous émanciper socialement. La liberté, que le tiers état sut conquérir avec tant de vigueur et de persévérance, doit s'étendre en France, pays démocratique, à tous les citoyens. Un droit politique égal implique nécessairement un égal droit social.

U On a répété à satiété qu’il n’y a plus de classes, que, depuis 89, tous les Français sont égaux devant la loi. Mais nous, qui n’avons d’autre propriété que nos

LIBKUTÉ CIVILE SANS L’ÉGLISE. Jol

bras, nous qui subissons tous les jours les conditions légitimes ou arbitraires du capital; nous qui vivons sous des lois exceptionnelles, telles que la loi sur les coalitions et l’article 1781 , qui porte atteinte à nos intérêts en même temps qu’à notre dignité, il nous est bien difficile de croire à cette affirmation.

« Nous qui, dans un pays où nous avons le droit de nommer des députés, n’avons pas toujours le moyen d’apprendre à lire; nous qui, faute de pouvoir nous réunir, nous associer librement, sommes impuissants pour organiser l’instruction professionnelle, et qui voyons ce précieux instrument du progrès industriel devenir le privilège du capital, nous ne pouvons nous faire cette illusion.

M Nous dont les enfants passent souvent leurs plus jeunes ans dans le milieu démoralisant et malsain des fabriques, ou dans l’apprentissage, qui n’est guère encore aujourd’hui qu’un état voisin de la domesticité ! nous dont les femmes désertent forcément le foyer pour un travail excessif, contraire à leur nature et détruisant la famille ; nous qui n’avons pas le droit de nous entendre pour défendre pacifiquement notre salaire, pour nous assurer contre le chômage, nous affirmons que l’égalité écrite dans la loi n’est pas dans les mœurs, et qu’elle est encore à réaliser dans les faits.

« Ceux qui, dépourvus d’instruction et de capital, ne peuvent résister, par la liberté et la solidarité, à des exigences égoïstes et oppressives; ceux-là

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subissent fatalement la domination du capital ; leurs intérêts restent subordonnés à d’autres intérêts.

« Nous allons voir se constituer une aristocratie financière. Les petits bourgeois , comme les ouvriers, ne seront bientôt plus que ses serviteurs"... »

Jusqu’ici tout est clair. L’incertitude et l’aberration commencent quand il s’agit du remède à proposer. Ne songeant qu’à élargir la voie où l’on est entré, ouvriers et économistes écartent, avec soin, de leur programme, tout principe religieux. Ils persistent à se placer sous le patronage de 1789, et demandent à développer la liberté du travail par le droit d’association, la liberté politique parla représentation de tous les intérêts, enfin la liberté de conscience par un enseignement primaire à la portée de chacun. 11 y a bien dans cette triple formule, comme dans toutes les idées modernes, un vague et généreux instinct de la vérité. Mais on ne voit pas tout ce qu’elle renferme de contradictions et d’impossibilités. On oublie qu’en créant l’individualisme, l’unitarisme et le prolétariat, c’est précisément la Révolution qui a tué l’association, la représentation et l’éducation populaires. Et, pour l’avenir, en chargeant la liberté, toute seule, de guérir les blessures qu’elle a faites, de satisfaire les aspirations qu’elle a proclamées, on condamne les moyens les plus efficaces à une impuissance radicale.

Examinons, l’une après l’autre, ces trois solutions

de l’association dans le travail, de la représentation des cla.sses ouvrières, et enfin de l’enseignement gratuit offert à tout le monde , et voyons comment ces réformes, terme suprême de la science et du libéralisme actuels, pourront se produire .sous l’empire des maximes modernes du droit commun.

Rien de plus simple, dit-on , que de permettre aux ouvriers de se réunir et de s’associer pour discuter leurs intérêts et leurs .salaires. Par le nombre et par la solidarité, ils seront aussi forts que leurs patrons, et l’équilibre sera rétabli. L’application de la nouvelle loi sur les coalitions arrive à propos pour nous donner la mesure du droit vrai , que possèdent les ouvriers, et pour nous faire voir, en un tableau saisissant, ce qui se passe, en tout temps, entre eux et leurs patrons. En effet, à qui profitent les coalitions? Que faut-il pour que les ouvriers puissent se mettre en grève ou, ce qui revient au même, dicter leurs conditions? Faut-il qu’ils soient pauvres, mal payés, injustement pressurés? pas précisément. La grève est un moyen, ou plutôt un privilège, réservé au petit nombre de ceux qui ont des épargnes à dépenser, ou qui, en d’autres termes, gagnent plus que le nécessaire. Cette arme sera d’autant plus puissante entre leurs mains, qu’ils auront fait plus d’économies. Le jour où ils auront fini de les consommer, quelle que soit la justice de leurs réclamations, ils seront de nouveau à la merci du capital. Quant à ceux qui ont réellement des salaires dérisoires, et qui travaillent jour et nuit

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