CHAPITRE XVI
pour parvenir, à peine, à nourrir leur famille, il leur est, par cela même, interdit de se mettre en grève une seule semaine, un seul jour.
Ainsi, au lieu de créer un arbitrage capable de terminer les conflits et de régler les conditions équitables du travail, on s’est borné à organiser une guerre permanente, où la victoire est à celui qui a le plus d’argent à dévorer. Et l’on se flatte d’avoir inauguré le règne de l’égalité! La véritable inégalité n’était pas dans les droits : elle était, et elle est encore dans la richesse. Si chaque ouvrier n’a rien , réunis ils ne seront pas plus riches, partant, pas plus libres. Pour exiger une augmentation de salaire, il faut pouvoir attendre, c’est-à-dire avoir de quoi manger. Pour peu que le chômage dure, les plus économes auront la main forcée, non par le patron, mais par ceux qui, n’ayant rien , ont besoin de travailler au jour le jour. Le fabricant, qui occupe mille ouvriers, est nécessaire à la subsistance de chacun d’eux; au contraire, chaque ouvrier ne lui sert que pour une portion insignifiante de sa fabrication. Le fabricant peut, sans se gêner, renvoyer qui il lui plaît, fermer ses ateliers pendant des mois, ou réaliser, en liquidant, de quoi vivre le reste de ses jours ; tandis qu’en réunissant toutes leurs ressources , ses ouvriers vivraient à grand’peine trois ou quatre .semaines. Si, en présence de cette profonde inégalité, ils cèdent à la tentation d’employer la violence, ils auront, de plus, contre eux le commissaire de police, les gendarmes, la prison.
en un mot l’État, obligé, quoi qu’il lui en coûte, de maintenir l’ordre extérieur.
Comment donc créer la liberté du travail, sinon en assurant aux ouvriers un patrimoine individuel ou collectif? Comment les associer, sans péril pour la paix publique, sinon en leur donnant assez d’aisance, et en leur inspirant assez de vertu et de modération pour ne pas abuser de leur force? Double difDculté, économique et morale, que l’Église avait résolue, mais contre laquelle viennent échouer toutes les ressources de la liberté illimitée, aussi bien que celles de la réglementation la plus savante.
Il en est de même en politique. Tant que le prolétaire ne sera pas socialement émancipé, le droit commun ne lui donnera qu’une liberté illusoire. Quand on n’est pas sûr de son pain du lendemain, peut-on songer à exercer avec indépendance ses droits de citoyen? Dans les grands centres, les moyens de former l’opinion, la parole et les journaux, sont aux mains d’une petite oligarchie, soi-disant démocratique, qui domine les masses bien puisqu’elle ne les représente. Dans les campagnes, les ouvriers sont à la merci du fabricant. Le jour des élections, chaque contre-maître les conduit par pelotons à la table du scrutin, où ils prennent leurs bulletins sous l’œil du chef. Ainsi mené, le suffrage universel met des centaines, des milliers de voix à la disposition de quelques têtes, et il est bien permis aux ouvriers de dire qu’ils ne sont pas représentés.