‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 122 sur 219 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Voyons du moins si la société moderne respecte en eux le sanctuaire inviolable de la conscience. A celui qui n’a ni une parcelle d’or, ni une parcelle de terre, réserve-t-elle une part de nourriture pour son esprit et pour son cœur? On croit y pourvoir par renseignement gratuit et obligatoire , donné , non- plus par l’Église comme au moyen âge, mais par l’État. L’homme, s’écrie-t-on, ne serait plus qu’un esclave ou qu’une brute sans ces premières notions de morale et de sens commun. La société ne saurait se soustraire à l’obligation de les lui distribuer gratuitement; et, pour que l’enfant les reçoive, le père de famille devra trouver un temps réservé, garanti par la loi, consacré par une sanction pénale.

L’argument est spécieux. Mais il a été si souvent réfuté qu’il est presque inutile d’y revenir. Dans ce système, il est facile de voir que, l’État n’ayant rien, et le budget étant surtout fourni par le travail, ce seront les pauvres qui payeront, en définitive , l’instruction dont on leur fait cadeau, et les riches qui cesseront de payer la leur. Puis , ni les amendes, ni la prison, ne feront trouver des ressources et du temps au père pressé par la misère, trop heureux s’il avait des loisirs pour lui et pour ses enfants.

Ainsi livré à lui-même et privé de toute direction religieuse, l’enseignement gratuit est donc impuissant à affranchir l’homme de l’ignorance et de la pauvreté. Encore moins parvient-il à émanciper son esprit et sa conscience. En effet, il faut voir les choses de plus

haut. Ce n’est pas l’enfant seulement, mais l’homme, la femme et le vieillard ; qui ont besoin d’un temps, réservé par la loi et par la conscience publique, pour laisser respirer leur corps, pour recueillir leur esprit, et agrandir leur âme. Sans ce repos, l’ouvrier n’est plus qu’une bête de somme, au service de ceux qui se reposent toujours; l’instruction, une arme de mensonge et d’oppression pour quelques privilégiés.

Or, les libres penseurs, qui crieraient à la tyrannie si on les forçait à travailler de leurs mains un seul jour par semaine, font précisément consister la liberté religieuse dans la suppression de cette trêve du dimanche, prescrite par l’Église, sans laquelle il n’y a plus de religion possible. La règle mise de côté, qu’arrive-t-il? Les plus pauvres et les plus avides s’empressent de travailler le septième jour, et le capital , qui mesure ses salaires aux stricts besoins de ceux qu’il daigne occuper, en profite pour exiger de tous, en échange du pain de la semaine, un travail de sept jours. Le mépris de la loi naturelle est bientôt érigé, par là môme, en loi, à laquelle nul ne peut plus se soustraire, et les statistiques constatent qu’à Paris l’ouvrier qui a deux enfants, est obligé de travailler toute l’année sans interruption. Que dire de celui qui a une nombreuse famille? Que dire surtout de la veuve fatalement condamnée à une vie d’angoisses ou de honte ?

Ce n’est pas assez de limiter l’instruction à l’enfance, et dévouer l’âge mûr à d’interminables labeurs.

CHAPITH1-; XVI.

A» nom de la liberté religieuse, cette instruction elleinôme' sera faite à l’image de l’État, qui n’a plus à s’occuper de religion. S’il est question de morale, elle devra être applicable aux protestants, aux juifs et aux rationalistes. F.n histoire, on parlera avec le même respect de Jésus-Christ et de ceux qui l'ont crucifié, des Papes et de Luther ou de Calvin. Il est fort douteux que l’instituteur le plus habile parvienne jamais à jouer ce rôle impossible, et qu’il puisse ouvrir la bouche ou agir, sans que chacune de ses paroles, chacun de ses actes trahisse sa véritable conviction. Mais, en admettant qu’il se rende complètement impénétrable , qu’en conclura l’enfant du peuple, dans sa clairvoyance instinctive? C’est que, si l’É^tat, les fonctionnaires, les lettrés traitent avec les mêmes égards toutes les religions, apparemment elles ont droit à la même indifférence ou au même mépris, et qu’on les lui laisse, h lui, comme un aliment destiné aux intelligences de bas étage.

Ainsi, .sous prétexte de ne rien imposer aux consciences, on ne les nourrit pas. La Foi , qui est leur vie, est fatalement minée, dans le cœur des enfants, par l’enseignement, qui n’a pas pour but principal de la confirmer et de la con.solider. Bientôt elle disparaît complètement dans le tourbillon d’une vie sociale où elle n’a plus ni un jour ni une heure réservés.

Pour le jeune homme et la jeune fille, qui ont si

t. Prop. 45, 47 et 48.

besoin du Dieu vivant, du Dieu tendre et compatissant, toujours prêt à les consoler, à les nourrir et à les fortifier, Jésus-Christ n’est bientôt plus, comme le veut Renan, qu’une statue de marbre antique, un moraliste perdu dans le lointain des âges. Bacchus et Vénus, au contraire, sont là en chair et en os , à chaque coin de rue , qui guettent et appellent leurs victimes, multipliant autour d’elles leurs pièges et leurs séductions, jusqu’au jour où, désarmées, elles tombent en leur pouvoir. Au milieu de ces périls, le riche seul peut préserver la foi et la vertu de ses enfants. Par la plus monstrueuse , par la plus intolérable des inégalités, à moins d’un miracle, le fils de l’ouvrier estcondamné à l’indifférence et au scepticisme brutal, sa fille au déshonneur et à une flétrissui e précoce. De là ces malheureuses populations, si bien décrites par l’ancien représentant du peuple Corbon, buvant à la hâte le venin des journaux, passionnées, aigries contre le prêtre qu’elles ne connaissent que par des calomnies, délestant l’Église qui seule pourrait les rendre heureuses, irritées contre les riches et contre le pouvoir, avides d'un idéal qu’elles ne trouvent nulle part, et qu’elles poursuivent à travers les débauches et les révolutions, usant leur vie, leur santé et leur âme en déceptions, en violences et en tortures de tous genres.

Que devient alors la famille, ce dernier foyer de la liberté et de la dignité morale? Là aussi, sous le manteau de la liberté, la misère exerce sa tyrannie. Privé de tout patrimoine, de toute réserve individuelle ou

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