CHAPITRE XVI
penser. En ce moment, nous avons affaire à la liberté financière, à l’absolutisme du capital, affranchi de toute loi divine et humaine, faisant de mortelles blessures à la liberté sociale, qu’il se vante de fonder.
Pour distraire la multitude, et pour détourner son attention des privilèges exorbitants dont ils jouissent, ces nouveaux venus ne trouvent pas assez de cris contre les abus du passé, contre les donjons et les couvents. En réalité , ce sont eux qui sont l’ancien régime. Ne le cherchons pas si loin : il est là, vivant à nos dépens, aux mains des financiers, qui ne payent point d’impôt, et prélèvent la dîme sur toutes les entreprises nouvelles; aux mains des fabricants, pour qui l’ouvrier n’est qu’un rouage, dont ils réduisent l’entretien au strict nécessaire; enfin aux mains de quelques journalistes, trop souvent aux gages du plus offrant, et exerçant néanmoins le monopole de la publicité et d’un libéralisme' de convention.
Sans doute, il y a des financiers, des fabricants, des journalistes, animés d’excellentes intentions, de même qu’au moyen âge tout seigneur n’était pas un anthropophage. Mais, à côté de ces généreuses exceptions, impuissantes contre le mal, les autres ne songent qu’à exploiter, tranquillement et grassement, les libertés modernes, le progrès moderne, la civilisation moderne. Depuis soixante-quinze ans, on fait sa fortune avec les principes de 1789. Qu’importe leur valeur intrinsèque ? Le bourgeois s’en inquiète peu : il débite sa marchandise. Pendant la Révolution et le premier
LIBERTÉ CIVILE SANS L’ÉGLISE. 2ü3
Empire, il a commencé par se gorger des biens du clergé, de la noblesse et des pays conquis. Puis, pour sauver ses richesses, il a joué à la hausse le lendemain de Waterloo, et voté la déchéance de Napoléon 1®’’. 11 a ensuite libéralement envahi les fonctions publiques et les rouages constitutionnels de nos deux monarchies parlementaires , pour les abandonner toutes deux au moment du danger. Enfin, il a sacrifié la liberté comme la gloire, nos franchises comme nos conquêtes, pour gaTder ses privilèges. 11 a été tour à tour voltairien, jacobin, impérialiste, royaliste, orléaniste , républicain , réactionnaire; il a tout trahi et tout vendu, à commencer par son âme, pour continuer à manger de l’or et des dividendes. Lui seul, pourtant, est l’homme du progrès, l’homme de 89, le vrai libéral , traitant avec le même mépris tous les pouvoirs, toutes les grandeurs, toutes les gloires passées. Pygmées, laissez dormir, dans leur tombe, ces hommes dont vous auriez baisé les pieds, si vous les aviez vus debout. Pendant que vous faites les braves contre des morts désarmés, que vous évoquez pour faire peur à une foule trop crédule, ce qu’il faut avoir le courage de dénoncer, c’est vous, c’est la féodalité du jour, qui a confisqué la Révolution , c’est l’absolutisme, non pas antique, mais nouveau , auquel cette féodalité nous mènera et nous livrera fatalement.
En effet ; quand cette bande noire aura accaparé, dans le monde entier, les biens du clergé et des corporations, les domaines de l’État et des grandes fa-