CHAPITRE XVIII
VÉRITé POLITIQUE PRINCIPE DE LA LIBERTÉ POLITIQUE.
Au lendemain de 18/»8, la bourgeoisie a cru sauver ses privilèges économiques, faussement décorés du nom de liberté civile, par le sacrifice de ses libertés politiques. Mais les luttes qu’elle a voulu éviter se reproduiront bientôt, plus âpres et plus vives, dans le domaine des intérêts matériels. En effet, ces deux terrains se touchent, ou plutôt ils n’en font qu’un seul. C’est en vain qu’on voudrait les séparer, et qu’on s’imaginerait avoir simplifié le problème, parce qu’on l’aurait scindé. On n’aurait fait que l’obscurcir et le priver de la lumière éclatante que les questions sociales répandent sur les questions politiques. Bien loin d’être étrangère à la répartition de la richesse, la forme gouvernementale obéit aux mêmes lois; elle suit exactement les mêmes vicissitudes , et , dans l’ordre politique comme dans l’ordre social, la volonté de l’homme se voit aux prises avec des vérités inexorables, antérieures et supérieures à tout examen et à toute décision.
CHAPITHE XVIII.
Nous l’avons VU, la richesse ne se conserverait pas,' si elle n’était confiée à des hommes qui en disposent librement et souverainement; la répartition de la richesse est plus ou moins juste suivant le niveau moral des peuples, et non selon leur fantaisie ; laliberté illimitée est illusoire pour ceux qui n’ont rien, et l’expansion naturelle des forces industrielles amène la domination des plus forts, sous forme de féodalité financière ;
, enfin, l’intervention arbitraire de l’État n’est pas plus efficace, et, en remplaçant les propriétaires par des fonctionnaires , elle joindrait la plus dure servitude politique et morale à la servitude économique, qui u’en serait nullement diminuée. C est donc sur la vérité économique, sur des principes communs de justice, acceptés par la conscience publique, et mettant un frein à laliberté naturelle de l’homme, que repose la liberté civile, c’est-à-dire la possibilité réelle pour chacun d’acquérir et de conserver un patrimoine. 11 faut à cette vérité la protection de l’État pour la défendre contre ses ennemis, et surtout des âmes généreuses , entretenant les vertus ordinaires par les vertus parfaites, et comblant par leur abnégation le gouffre des injustices inévitables. Nous allons retrouver dans l’ordre politique les mêmes lois, les mêmes nécessités, variant avec le niveau moral des nations, et enfin la même définition de la vraie liberté.
Aussi bien que la vie sociale, la vie politique repose sur une base qu’il faut de plus en plus consolider et élargir, mais qui ne peut s’ébranler, sous peine de
VÉRITÉ POLITIQUE
renverser tout l’édifice. Au lieu de la propriété , c’est l'autorité. La liberté politique consiste à avoir une part de cette autorité, et le progrès politique, à augmenter de plus en plus le nombre de ceux qui jouissent de la liberté. Mais, en attendant que le pays tout entier puisse participer au maniement de ses propres affaires, l’ordre public, pas plus que la richesse, ne subsisterait un seul instant , s’il n’y avait , en vertu d’un régime établi, des hommes chargés de le maintenir. Tourner la liberté contre le pouvoir ou contre la propriété, ce serait supprimer la puissance même qu’il s’agit de développer et de répartir équitablement, et qui est l’objet de la liberté. De même que le droit d’acquérir suppose que d’autres n’auront pas le droit de vous enlever ce que vous aurez acquis, de même le droit de prendre part à la direction des affaires de votre pays suppose que ces affaires existent, sont déjà dirigées , et que, s’il est permis d’en améliorer la marche par un concours loyal , il est défendu de l’entraver par la violence.
Comme la richesse, cette autorité politique appartient, par la nature des choses, à l’ensemble des forces et des supériorités naturelles, qui consentiront à l’exercer d’une façon d’autant plus régulière, et d’autant moins exclusive que le sentiment de la justice sera plus développé. Tantôt ces supériorités naturelles sont assez sages et assez unies pour manier directement le pouvoir, tantôt elles ont elles-mêmes besoin d’un pouvoir central pour les contenir et les faire vivre en paix. De