‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 139 sur 219 · CHAPITRE XVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllI

là, dans chaque pays, un ensemble de mœurs, de traditions, d’intérêts, qui déterminent la forme du gouvernement, qui sont sa raison d’être, et qui lui donnent ce que l’on peut appeler sa vérité politique.

Appliquer à tous les peuples la même recette, la même panacée politique , est aussi insensé que d’étendre à toutes les terres un seul système de culture, et il est aussi inutile que coupable de critiquer une constitution , ou les vices de ceux qui la manient, tant que l’on n’aura pas le moyen et la certitude d’établir un régime meilleur. L’essentiel n’est donc pas d’imaginer un système idéal, d’autant plus chimérique et plus inapplicable qu’il sera plus parfait, mais au contraire de reconnaître et de proclamer les principes vrais, d’après lesquels tous les gouvernements subsistent, et peuvent s’améliorer.

Ainsi, pour une nation, le point de départ et la condition première de sa liberté et de son existence même, c’est l’adhésion donnée à la vérité politique, c’est-à-dire au gouvernement qui lui convient. Car, d’un côté, le pouvoir ne peut vivre sans le concours de volontés qui fait sa force, et de l’autre, il est évident qu’il ne vivra pas longtemps s’il repose sur une fantaisie, et non sur la véritable connaissance des hommes et des choses.

De plus, pour que la liberté soit complète, il faut que le peuple entier y participe, et qu’au lieu d’être l’exploitation du pays par une caste, le gouvernement repré.sente et protège les intérêts de tous. C’est là

Digilized by Coogle

VÉRITÉ POLITIQUE

l’élément variable et pourtant essentiel de la liberté. Depuis que le monde existe, le grand nombre est aux prises avec la force, organisée aux mains des plus pui.ssants, des plus intelligents et des plus riches. Héréditaire ou élective, livrée aux hasards de l’anarchie ou aux caprices d’un despote, cette domination n’a reculé que devant les conquêtes pacifiques de la vertu , amenant les grands à se relâcher de leur dur égoïsme, les petits à respecter les supériorités inévitables et à grandir, à leur tour, par leur sagesse, leur union, leur modération et leur patriotisme. Cette influence désintéressée n’a rien de commun avec l’agitation passionnée des partis. Aussi incapable de manier la violence que de la subir, elle ressemble au charme secret qui rayonne de la figure, de la parole, de la vie de l’homme de bien. Elle exerce sur le plus mauvais gouvernement un ascendant invincible, en lui résistant pour le mal, en l’aidant pour le bien. Rien ne la remplace, et, si elle est absente, le peuple qui renverse le pouvoir est sûr d’en avoir un pire.

Ici encore, pour obtenir un résultat qui semble si naturel, mais que l’homme livré à lui-même n’a jamais atteint, nous avons besoin d’une force surnaturelle, servant de contre-poids et de régulateur à l’essor égoïste de l’activité humaine, d’une puissance morale organisée , enseignant à chacun ses devoirs et le respect des droits d’autrui. Ce n’est pas assez d’établir la paix et l’équilibre des supériorités entre elles , en leur accordant une part de pouvoir et une représen-

ClIAPITRK XVIII.

talion légitime de leurs inlérêLs. Les grands ne sont que trop disposés à s’entendre pour exploiter tranquillement la multitude. Four que leur puissance ne dégénère pas en féodalité exclusive, il faut que des hommes capables et intelligents renoncent volontairement aux honneurs, à la fortune, à la prépondérance légitime, à laquelle ils étaient appelés, pour se faire les champions de la justice et les représentants des faibles. De même, il ne suffit pas qu’un pouvoir central, inamovible et indiscutable, serve d’arbitre entre les divers partis et les diverses classes de la société. Pour que ce pouvoir modérateur ne tourne pas en autocratie, et n’arrive pas à diviser, puis à absorber toutes les forces vives du pays, il faut, en face de lui, une souveraineté spirituelle capable de résister à ses séductions comme à ses violences. Ainsi , loin d’arriver à gouverner naturellement et paisiblement les affaires de ce monde, les hommes les plus vertueux ne parviendront à tenir tête aux passions qui minent la liberté, qu’en abdiquant leur suprématie personnelle. C’est à ce prix qu’ils constitueront, en dehors de l’autorité civile, une milice indépendante, donnant aux peuples la garantie du plus complet désintéressement, et aux princes celle d’une fermeté, d’une intrépidité, d’une incorruptibilité à toute éprouve. Liée à l’existence de cette souveraineté spirituelle, la liberté politique devient donc, comme la liberté sociale, un problème religieux, et, comme on pouvait s’y attendre, dans leurs évolutions, les formes politiques se mou-

Digilized by Googk

VÉRITÉ POLITIQUE

lent, elles aussi, sur les doctrines morales, qui sont l’âme de toute société.

Or, en dehors du catholicisme, toutes les religions sont, à des degrés divers, l’inféodation de l’Église à l’État, c’est à-dire la ruine de la liberté. Aujourd’hui encore, les partis qui se disputent le pouvoir représentent, sans le savoir, les uns les tendances schismatiques, confisquant toute autorité spirituelle et temporelle , au profit de l’hérédité dynastique ; d’autres , les tendances protestantes , aboutissant à l’omnipotence d’une aristocratie héréditaire ou élective; d’autres enfin, le génie rationaliste, supprimant dynasties et aristocraties pour nous conduire à un pouvoir de fait, personnification de l’infaillibilité nationale, et centre de la toute-puissance administrative.

Loin de corriger les abus du schisme et de l’hérésie, la Révolution les a singulièrement exagérés, en niant tout pouvoir établi , toute supériorité naturelle, et en affirmant la souveraineté du peuple, c’est-à-dire la vérité politique, non plus reconnue, mais créée par la volonté des hommes. En effet, d’un côté , c’était détruire les forces vives du pays; de l’autre , c’était inventer l’autorité d'un peuple imaginaire et insaisissable, dont les décrets, proclamés par l’émeute, pourraient désormais couvrir toutes les folies, les injustices et les tyrannies. De là, la fin précoce de la liberté décrétée en 1789 : liberté devenue à la fois indispensable et impossible , indispensable à un peu-

CHAPITRK XVIII.

pie qui se respecte, impossible à un peuple qui se prétend le maître de changer, tous les jours, son gouvernement et sa constitution. De là, au lieu de l’émancipation générale, les progrès et les perfectionnements incessants de la centralisation , commencés par l’ancien régime.

Les déceptions contemporaines (et c’est leur utilité) nous ramènent donc à la doctrine catholique. L’Église seule n’a jamais cessé de poser, en face de tous les pouvoirs, la vraie notion de l'autorité, fondée sur le respect de la justice, et, en face de tous les partis, la vraie notion de la liberté , fondée sur le respect du pouvoir. Alors que la multitude était trop faible pour élever la voix, l’Église la représentait, parlait pour elle , et opposait au césarisme antique une résistance aussi efficace que légitime. Aujourd’hui que les masses sont émancipées, et qu’elles se croient les plus fortes, l’Église s’adresse à elles avec la même indépendance, et leur dit ; «Le pouvoir est pour tous, mais non par tous. Sous une forme ou sous une autre, vous ne détruirez jamais la prépondérance des supériorités naturelles. Ce que vous avez à faire, c’est de les empêcher de discuter et de renverser périodiquement le régime établi ; c’est de mettre un terme à cet état anarchique, dont vous êtes les premières victimes. Vous êtes plus intéressées que personne à la création d’uu pouvoir central , qui soit, entre tous les partis, un arbitre impartial, désintéressé , inaccessible à la crainte comme à la corruption. Mais la première condition d’une pareille raagis-

VÉR1TI-: POLITIQUK. 299

trature, c’est la stabilité. Plus un pays respecte son gouvernement, moins il a besoin d’être gouverné. Pour être conduit, un pays raisonnable n’a pas besoin d’un homme de génie, toujours tenté de se lancer en de périlleuses aventures. Il suffit d’un honnête homme, ferme et sensé. » C’est l’instinct, plus profond qu’on ne pense, de ces grandes vérités, qui donne au peuple ses tendances profondément monarchiques.

Cependant, quelle que soit la nature et l’étendue de cette autorité centrale, il importe que tous les intérêts soient représentés auprès d’elle , que chacun puisse l’éclairer sur ses propres affaires, lui apporter le concours de son intelligence, de son activité et de son dévouement. C’est la partie réalisable de la souveraineté nationale, où arrive graduellement une société dont chaque membre est prêt à se sacrifier au bien général. Mais le catholicisme seul fait de cette aspiration une vérité pour tous , et non le monopole de quelques privilégiés. Lui seul est capable de tempérer la monarchie et l’aristocratie parce que la démocratie renferme de sérieux et de légitime. Lui seul constitue, pour les lois éternelles de la morale et de la justice, et pour les plus faibles, opprimés dès que la justice et la morale sont méconnues, une représentation permanente, à l’abri des révolutions, au-dessus des dynasties, en dehors des passions politiques et nationales.

Est-ce là, comme on le répète tous les jours, le renversement des constitutions modernes? Est-ce un

Page 1