‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 141 sur 219 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

;iü2

dans tous les temps et sous tous les régirpes, d’être les meilleurs serviteurs de l’autorité et de la liberté, et de travailler, plus que personne, à leur affermissement et à leur progrès.

Si le pouvoir est chrétien, comme il tend à le redevenir malgré lui, et, comme il peut l’être d’un instant à l’autre, sans modification violente aux constitutions modernes, comment traitera-t-il la presse, qui prétend exercer, en politique et en religion, un véritable apostolat, et se donne mission de contrôler et de discuter tous les actes de l’autorité ?

Même sur ce terrain, au lieu de devenir plus rigoureuse, la répression prendra un caractère de modération et de justice. A l’arbitraire administratif succédera le règne paisible de la loi. Les gouvernements sentent fort bien qu’ils ne peuvent laisser, tous les jours, ébranler leur principe, attaquer leur personnel, et faire appel contre eux aux passions populaires. Mal-] heureusement, ils regardent comme un dérivatif, favorable à leur tranquillité, l’ardeur et la haine qui se déploient contre la religion. De là, ce libre concert des doctrines les plus opposées, auxquelles on permet de saper la foi dans les coeurs; de là, ce système de mensonges et de calomnies pour grossir les torts du clergé et pour dissimuler ceux des autres, pour dénigrer dans l’histoire quiconque a été catholique, et pour faire un piédestal aux apostats et aux renégats; de là, ce pontificat de la raison, qui s’exerce dans les officines de quelques journaux privilégiés, et qui, ca-

VÉRITK POLITIQUK. 303

ressaut la puissance de l’État non moins que celle des grands financiers, se donne contre l’Église de lâches airs de courage et d’indépendance. Quand le pouvoir désillusionné comprendra que toute attaque faite à la religion lui est fatale, et que c’est lui qui devient, tôt ou tard, victime de la Hévolulion surexcitée par l’impiété, quand le peuple sentira que toute diminution de la liberté de l’Église est une diminution de sa propre liberté, les outrages grossiers contre la foi nationale disparaîtront d’eux-mêmes, ne fût-ce que sous le coup de quelques amendes, fixées par les tribunaux. Dès qu’elle cessera d’être une fructueuse spéculation, l’irréligion, sevrée de son principal aliment, saura bien calmer son ardeur et sa bravoure. On gagnei’a en liberté sérieuse ce que l’on perdra en licence. Du jour où l’on n’attaquera plus ni l’Église ni l’État dans leur principe, l’arbitraire pourra faire place à une discussion loyale, au contrôle vigilant des hommes et des choses. Que dire de tous les excès que la mauvaise presse produit ou encourage, en propageant l’immoralité et le scepticisme? Ne vaudra-t-il pas mille fois mieux les prévenir dans leur souice que de les combattre par de dures, mais inefficaces rigueurs?

Ainsi, au pays et à l’État de reconnaître qu’il y a une vérité politique, et que cette vérité politique, variant avec le niveau moral, n’a pas de plus solide appui ni de meilleur instrument de progrès que la vérité religieuse. Alors, au lieu d’être tous deux en méfiance perpétuelle, et de se surveiller comme des ennemis,

30i CHAPITRE XVIII.

ils ne feront plus qu’un, et l’État pourra dire au pays : « Si vous avez foi en moi, j’ai foi en vous. D’accord pour le bien général, nous saurons toujours nous entendre : car on n’a jamais vu de prince s’opposer à la pensée de tout un peuple. Sûr de vous, je n’aurai besoin ni de fausser ni de corrompre vos suffrages. Mais si un parti voulait prendre ma place, je lui résisterais : car je suis l’arbitre de tous les partis. Si j’ai mes faiblesses et mes imperfections, elles sont moins fâcheuses pour vous que les conséquences d’un bouleversement général. Que celui qui est sûr de mieux faire que moi, me jette la première pierre. Quant à moi, représentant de la justice, dépositaire de la vérité politique transmise aux générations futures par les générations passées, j’ai le droit’ et le devoir de mourir pour défendre la mission qui m’a été confiée. S’il le faut, je la scellerai de mon sang. »

Depuis soixante-quinze ans, ce langage a été rarement tenu , rarement compris. Il n’en est que plus admirable et plus grand dans la bouche de Pie IX, le plus légitime, le plus vrai, le plus paternel et, en même temps, le plus ferme des souverains. Hier, il donnait à ses peuples une large part de liberté, et il faisait ouvertement appel à leur concours. ,\ujourd’hui, récompensé par l’ingratitude, par la trahison, sans puissance matérielle, presque sans États, il affirme solennellement son droit et sa souveraineté, à la face du monde et de toutes les passions coalisées contre lui. Pie IX tient dans ses mains la clef de la

VÉRITÉ POLITIQUE

liberté et la clef de l’antorité, après lesquelles le xrx® siècle soupire vainement. Lui seul peut rajeunir ces deux forces, les réconcilier, les sacrer, et leur ouvrir une nouvelle carrière de progrès.

Si peuples et princes ne redeviennent pas politiquement chrétiens , on aura beau parler de décentralisation , on centralisera malgré soi et par la force des choses. En effet , qu’est-ce que la centralisation ? Qu’est-ce que cette puissance bureaucratique , qui nous enlace dans les réseaux de ses innombrables agents, et nous met, au nom de la liberté, à la merci de fonctionnaires inviolables et irre.sponsables? Déjà, plus sages que leurs devanciers, les libéraux d’aujourd’hui comprennent, presque tous, les dangers, les abus de cette gigantesque machine. Mais, comment la supprimer du jour au lendemain, si l’on ne connaît à fond sa raison d’être? Comment la ralentir, si l’on n’arrête, dans son principe, l’impulsion qui la fait^ marcher de, siècle en siècle, et la rend plus forte que toutes nos révolutions?

Tout homme centralise, c’est-à-dire qu’il cherche à vaincre les obstacles que la matière , la distance et la diversité des races, des langues et des volontés opposent à l’exécution de ses projets, bons ou mauvais. La centralisation est donc, en elle-même, un effort vers l’unité. Jadis la confusion de Babel , le morcellement des peuples , des provinces , des idées, formait , sur toute la surface du globe, une espèce de végétation spontanée : les hommes se conservaient de père en

3ÜÜ CHAPITRE XVIII.

fils , sans altération sensible , dans l’indépendance de leur vie propre. Les fondateurs de religions ou d’empires , les commerçants et les industriels sont venus les tirer de cet isolement, pour les jeter dans un moule commun, et les conduire soit vers les sommets glorieux de la civilisation , soit vers les abîmes de la décadence et de la barbarie.

De là une bonne et une mauvaise centralisation. Le monde antique n’a abouti qu’à une concentration néfaste. En face de l’omnipotence des Césars, Babel était un bienfait ; la Germanie, un dernier rempart de la liberté et de la vigueur primitives. En effet, avec son génie infernal , Rome ne s’assimilait les forces militaires des peuples conquis que pour entreprendre de nouvelles conquêtes, et pour procurer au peupleroi du pain et des jeux : c’était une macbine montée pour dévorer tout ce qu’il y avait de richesse , de force et de vertu sur la terre.

Au lieu de cette unité de fer , l’Église a eu pour mission de fonder l’unité morale et, par elle, la réconciliation des hommes et des peuples, l’affranchissement et la libre expansion de toutes les forces productives. Sous sa main bienfaisante, on voit s’épanouir les familles, les corporations, les communes, et, comme couronnement, les grandes fédérations du moyen âge, la liberté politique, à la fois accordée à toutes les classes de la société. Avec ce lien moral, les caractères, les intelligences se développent sans contrainte, mais aussi .sans discordance, avec leurs nuances propres,

VÉRITK POLITIQUE.

unies en une puissante harmonie. II y a autant de différence entre cette unité du monde chrétien et celle du monde païen, qu’entre une de nos cathédrales, toute vêtue de statues, de vitraux, de peintures, de clochetons, ayant chacun son originalité, et une pyramide d’Égypte dans sa triste nudité. D’un côté, toute liberté disparaît, sacrifiée à un but tyrannique ; de l’autre, tous les progrès intellectuels et matériels trouvent leur place naturelle.

Si la grande fédération chrétienne n’avait eu à combattre que la centralisation turque ou chinoise, elle les aurait vaincues facilement , sans rien changer à l’indépendance de chacun de ses membres. Par malheur, dans son propre sein, on retourna, on organisa contre elle les forces qu’elle avait créées. Pour C. l’attaquer, se lèvent et les rois absolus, centralisa-' teurs du pouvoir, et les hérésiarques, centralisateurs de la pensée, et les financiers, centrali.sateurs de la richesse. En sortant de l’unité morale, ils étaient condamnés à fonder des unités factices et violentes , en guerre les unes avec les autres, en guerre avec ellesmêmes, égoïstes dans leur pouvoir, anarchiques dans leur indépendance, toutes plus ou moins calquées sur l’unité césarienne. Ainsi se formèrent les nations centralisées, qui sont une perpétuelle menace pour les nations voisines ; les industries centralisées , qui sont l’arrêt de mort des petites fortunes ; enfin les sectes, les journaux , les sociétés secrètes centralisées, qui impo.sent un joug de fer aux intelligences vulgaires.

Page 1