CHAPITRE XVIII
Du reste, l’unité des âmes brisée, si la centralisation qui lui succède est un mal, c’est un mal nécessaire. Quand les peuples n’ont plus de foi religieuse à l’abri du doute et de la discussion, un gouvernement, qui ne veut pas les livrer , et se livrer lui-même aux fantaisies des inventeurs de doctrines, est obligé, sous peine de périr , de s’occuper des consciences et de les préserver de dangereuses nouveautés. Quand il n’y a plus de foi politique, l’autorité, n’étant jamais sûre du lendemain, est condamnée à s’assurer, heure par heure , des dispositions du pays , des intentions des ambitieux , du sentiment populaire. Le simple droit de légitime défense exige qu’elle puisse, à chaque instant, prévenir une explosion qui l’emporterait. Les progrès matériels rendent cette concentration de forces encore plus indispensable. La poudre à canon a été le signal de la naissance des armées régulières; l’imprimerie nous a valu le moderne arsenal des lois sur la presse , l’invention des journaux officiels, officieux, subventionnés, tous plus ou moins dirigés par une invisible main ; la vapeur et l'électricité ont supprimé l’initiative des préfets, des maires, et, à plus forte raison, celle des départements et des communes. Malgré les projets de loi inspirés par la plus ferme intention de décentraliser, malgré le concert unanime de tous les hommes de cœur et d’intelligence, nous marchons, chaque jour, à de nouveaux et inévitables perfectionnements des rouages administratifs. Et, en vérité, que deviendrait le pays, si canons
VÉRITÉ POLITIQUE
rayés, carabines, journaux, chemins de fer, télégraphes étaient, chaque malin, à la disposition de quiconque aurait envie de s’emparer du pouvoir?
Ainsi, point de liberté sans décentralisation. Mais, point de décentralisation possible , tant qu’on n’aura pas assuré la paix, l’union, l’harmonie entre les partis et les classes qui divisent chaque peuple, et entre les divers peuples qui composent l’Europe chrétienne; c’est-à-dire, tant qu’on n’aura pas remplacé la centralisation matérielle et césarienne par la centralisation morale et catholique. En poursuivant ce but, si digne de ses efforts, il semble que l’esprit moderne ait voulu s’interdire de l’atteindre. Car, au lieu de regarder la liberté comme un privilège réservé à ceux qui sont d’accord sur les principes, il en fait une arène ouverte aux principes les plus opposés. Au lieu de fonder cette liberté sur un certain nombre de vérités traditionnelles et indiscutables , il n’en proclame plus qu’une seule, la liberté des systèmes, c’est-à-dire la négation de toute vérité positive et, partant, l’impossibilité de la liberté elle-même. La fin de toute unité morale étant décrétée, les peuples sont condamnés, au milieu du sable mouvant des opinions, à ne plus trouver d’abri que sous des régimes précaires, d’autant plus violents qu’ils sont moins sûrs de leur avenir.
11 est temps d’échapper à ces boulevei sements périodiques, et de revenir enfin à la puissance morale, seule capable de pacifier la société de plus en plus