CHAPITRE XX
leur cachet à l’homme, à la famille, à la cité, à la nation. Ne prenons que le mariage. Moïse et Mahomet ont permis la polygamie; Luther et Henri VllI ont autorisé le divorce ; le catholicisme seul a maintenu l’unité et l’indissolubilité du lien conjugal. Même différence pour l’organisation du travail, de la propriété et du pouvoir. De là des peuples et des races jetées dans des moules entièrement opposés. Aujourd’hui encore, un Chinois et un Français, l'un et l’autre catholiques, sont beaucoup plus près de s’entendre qu’un Russe et un Polonais.
En effet, du moment où deux doctrines vivaces sont en présence, et cherchent à exercer le prosélytisme et l’assimilation, qui est le premier devoir d’un homme convaincu, ou feignant de l’être, il est matériellement impossible qu’il n’en résulte pas une guerre ardente et passionnée. Les hommes se battent pour un peu d’or, de terre ou de volupté, quelquefois pour l’unique plaisir de s’entre-tuer; comment ne tireraient-ils pas l’épée pour les intérêts les plus dignes d’exciter leur enthousiasme? Si tristes et si lamentables que soient ces luttes fratricides, les plus grandes et les plus nobles sont certainement les guerres de religion. Du reste, quand on croit les éviter, elles se reproduisent dans une région inférieure, sous l’empire des mêmes causes et des mêmes passions, et, au fond de tous les conflits, il y a, comme raison première, une question doctrinale.
Au milieu de cette interminable mêlée, une seule
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religion a fait profession de ne conquérir les âmes ni par l’or, ni par le glaive. Si les autres s’engageaient, comme elle, à n’employer aucune arme humaine, si les lois réprimaient tout prosélytisme fait par la violence et par la corruption, le catholicisme serait le premier à recueillir les fruits d’une tolérance et d’une loyauté qu’il a toujours eues pour règles de son enseignement. Mais il faut sa puissance, exceptionnelle et surnaturelle, pour imposer aux hommes une pareille modération ; et les autres doctrines ne consentiront jamais à accorder une véritable liberté à celle qui est, par sa supériorité , l’objet de leur haine et de leur antipathie spéciales. C’est pourquoi l’Église ne peut renoncer au devoir de réprimer le mensonge et la mauvaise foi, au droit de repousser, quand elle y est obligée, la force par la force.
Cette différence que nous signalons entre l’Église et ses ennemis éclate avec la dernière évidence à la suite des guerres de religion du xvi® siècle. Non-seulement les catholiques avaient, de beaucoup, surpassé leurs adversaires en modération et en générosité pendant la lutte; mais, la paix faite, ils accordèrent seuls une tolérance sérieuse aux vaincus.
Comment ne s’est-il pas établi entre les divers pays une sorte de réciprocité ? Pourquoi Henri IV, donnant la liberté aux protestants de France , n’a-t-il pas obtenu celle des catholiques d’Angleterre? Ne s’agissaitil pas, de part et d’autre, d’une minorité hors d’état de lutter, et n’était-il pas conforme à la justice et à
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l’humanité de lui assurer, partout, une paix achetée par de si longues et si cruelles souffrances? Personne ne songe à résoudre ces questions si simples, et quand on parle de la pacification des âmes, nul n’entrevoit les difficultés, l’impossibilité, qui résident au fond des choses, et que l’histoire n’a pas cessé de constater.
On suppose à tort que catholiques et protestants pouvaient traiter avec une bonne foi égale, et accepter des conditions semblables. Cependant, il y avait entre eux une différence capitale. Une minorité catholique ne peut jamais, à aucun prix, renoncer à l’apostolat, à la propagande active, qui est le premier devoir de la vérité. Plutôt les persécutions, les supplices et la mort, qu’une tolérance achetée par cette lâche désertion. Les protestants, au contraire, s’accommodèrent parfaitement d’une situation d’autant plus naturelle que leur prosélytisme perdit de bonne heure sa force d’expansion. Appliquant, comme les juifs du moyen âge, leur activité aux questions financières, ils se contentèrent d’être les banquiers et les fabricants de la société qui les gardait dans son sein. Même différence pour les devoirs imposés à la majorité. De tout temps, les catholiques, quand iis ont eu le pouvoir, se sont fait une loi de supporter, jusque dans les enfants, l’erreur des parents, et de ne gagner les âmes que par la persuasion; partout où il a été le plus fort, le protestantisme a procédé par voie d’extermination. Ainsi, à moins d’être imperceptible, une minorité catholique était condamnée à la persécution dans un
État hérétique, tandis qu’une minorité protestante devait facilement parvenir à vivre en paix dans un État catholique.
Qu’on ne vienne donc pas nous proposer la liberté de conscience comme une invention moderne , et comme une sorte de libre échange entre l’erreur et la vérité. Respectant la liberté humaine plus qu’aucune autre doctrine, l’Église n’a, sous ce rapport, ni leçons à recevoir, ni transactions à faire, ni concessions à espérer. Il lui suffit d’appliquer les principes qui la guident depuis son berceau. Le reste n’est qu’une liberté chimérique.
Pourtant, s’écrie-t-on, cette liberté existe, et, grâce aux progrès de la civilisation, nous jouissons d’un régime infiniment plus doux et plus libéral que celui dont l’Église avait le privilège. En Angleterre et aux États-Unis, comme en France, on ne saurait contester l’avénement d’une tolérance universelle. Non-seulement les divers cultes sont égaux devant la loi ; mais, dans la vie privée, vous trouvez réunis, dans la plus cordiale intimité, ces catholiques, ces protestants et ces juifs, dont les pères se poursuivaient jadis d’une haine si farouche. Bientôt leurs enfants se marieront entre eux, sans distinction de croyances. EX, du reste, à quoi bon? Tous ne sont-ils pas également de bons maris, de bons pères , d’honnêtes négociants, des citoyens dévoués à leur pays? Lœ discussions religieuses ne sont-elles pas étrangères à ces principes de morale générale admis par tout le monde? Pourquoi